Retour d'Europe

Jean-Luc Gouin
01-00

Paru dans L'Action nationale de février '00

Version légèrement modifiée publiée Le Fil des Événements du 24 août 2000




Ayant parcouru à nouveau l'Europe pendant six mois dans la dernière année, essentiellement la France (et ses consoeurs de culture) - de Arles et Toulouse à la Pointe du Raz, de Bordeaux à Vannes puis Strasbourg, via Spa, Liège, Fribourg, Geneva, Brussels (sic et resic) ou Paris -, ami-es et connaissances «exigent» depuis mon retour un compte-rendu en bonne et due forme de l'expédition. Prostré jusque-là comme un homme qui répugne à témoigner contre un grand ami qui l'a trahi, je décide enfin de m'exprimer. Concisément.

Je suis d'Amérique et de France

Je suis de chômage et d'exil

Je suis d'Octobre et d'Espérance

Je suis une race en péril

Je suis prévu pour l'an deux mille



Claude Gauthier, Le plus beau voyage (1972)



...Quant à la France, je savais ce qui m'attendait, étant continuellement au fait de ce qui s'y passe (journaux, magazines, revues spécialisées, télévision, correspondant/es, aires cybernéennes, multiples voyages antérieurs et quoi encore). Mais j'espérais que la "quotidienneté" contredise un peu ma perception. Or il apparaît assez clairement, et ce dans tous les milieux et dans toutes les sphères de la société, que la France ne croit plus en sa langue, en sa culture, voire en son histoire. Il reste bien ici et là un Jean Dutourd ou un Yves Berger pour tenter de secouer la foule (ou le fou, si on s'amuse de l'anagramme), mais c'est toujours, ou peu s'en faut, pour les voir objets de moqueries et de quolibets par leurs propres compatriotes - qui bookmarkent, emaillent et sponsorisent à volonté on Line on Web sur leurs Homepages. Raisons sociales, marques de commerce, publicité, affichage, choix musicaux, échanges scientifiques, et même ...culturels, toile numérique, langue du commun. Tout, mais absolument tout indique que le pays de Montaigne et de Danton brade son Identité (terme haïssable et maudit, ainsi que l'air de rien le souffle l'air du temps: comme s'il pouvait y avoir un Tu en absence de Je *) au nom ...de l'«ouverture» au monde. Son mantra: «N'être plus rien pour être tout à tous». Il y a pourtant des maisons spécialisées pour cela.

L'Humanité troquée pour la Cytoplasmie.

Ce grand peuple colonisateur (avec la double valence fort amphibologique du terme) s'auto-colonialise sans que quiconque - y incluant les États-Unis et moins encore le United Kingdom - ne lui réclame quoi que ce soit. La France est agonisante. Et fière de son état. Petit «e». Vive les United Departments of Navarre..? Et la Switzerland ainsi que la Belgium qui fébrilement s'empressent d'emboîter le pas - comme des sociétés qui décideraient d'elles-mêmes, sciemment et en toute conscience, bonne surtout, d'être les vaincues d'on ne sait quel ennemi. Devant pareil spectacle de l'Europe, berceau de notre civilisation, il importe de s'interroger à savoir si l'Homme tout entier n'a pas définitivement jeté la serviette. De la Dignité.

Dès lors, six mois d'Europe pseudo-française, c'en était pour moi assez. C'est clair, le sort de la Francité se joue au Québec: fer de lance ...fût-ce d'une tige de bambou. C'est ici par conséquent qu'il me fallait, revenant comme survenant, doubler le venir. Courir au front, à vision haute et à visière levée. Ne fût-ce d'abord, médecine préliminaire, que pour ferrailler ferme à en bouter le virus canadian hors de ses chairs déjà par trop rouées.

Mais encore - sublime perversion - faudrait-il que les Européo-français à demeure sur le sol de Gilles Vigneault, qui «ne tient pas plus de place qu'un brin d'herbe sous l'hiver», cessassent à l'instar de la leur de britanniser derechef notre maison...

Je rechigne et puis signe,

* Le Non-Je, ultime tueur du Tu.

Jean-Luc Gouin
01-00 / 04-00

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En complément : «Lettre à une Helvète»