«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Yvon Deschamps : politiquement incorrect

Parfois, j’ai l’impression que la question va se régler malgré nous

samedi 6 décembre 2008

Photo : Robert Mailloux, La Presse - Yvon Deschamps me donne rendez-vous au Seingalt, le restaurant dont il est copropriétaire avec Claude Meunier et Robert Vinet à la Place des Arts. Souvent sollicité pour être candidat - tant au fédéral qu’au provincial -, le vénérable humoriste (73 ans) a toujours refusé de faire le saut en politique. Il s’est contenté d’incarner le chef de l’Action démagogique du Québec à l’occasion des dernières Parlementeries. Discussion politique.

Marc Cassivi : Prenant comme prétexte la sortie en DVD des Parlementeries, mardi prochain, j’ai eu envie de parler de politique avec vous. Il se passe tellement de choses en ce moment. C’est comme une pièce de théâtre encore plus burlesque que les Parlementeries...

Yvon Deschamps : C’est plus que ce qu’on pouvait imaginer, en fait. Malheureusement, il y a de grosses chances qu’il y ait d’autres élections bientôt, avec ou sans gouvernement de coalition. Harper s’est mis les pieds dans le plat jusqu’au cou (rires) !

M.C. : Il y a des élections plus inspirantes que d’autres. Celle d’Obama vous a fait plaisir ?

Y.D. : Oui. Ce qui peut changer un tant soit peu la vision ou le manque de vision des politiciens, c’est la jeunesse qui, tout à coup, se réveille. Grâce à Obama, la jeunesse américaine s’est réveillée, est allée voter, et le changement a eu lieu.

M.C. : C’est ce qui manque au Québec : de l’air frais pour réveiller les gens. La plupart de nos « jeunes » politiciens sont des jeunes vieux qui n’ont rien fait d’autre que de la politique, comme Mario Dumont. Ce qui manque, c’est une figure charismatique capable de rassembler les gens.

Y.D. : Comme Obama, ou Clinton à l’époque. On n’en a pas vu ici depuis longtemps (rires) ! On a un problème particulier, qui est le problème national. C’est un problème lourd, difficile à porter, qui teinte tous nos jugements. Je trouve qu’on a fait de très grosses erreurs à cause de ça.

M.C. : Par exemple ?

Y.D. : Je pense entre autres à Mirabel. Ça n’avait pas d’allure. On n’avait pas besoin d’un deuxième aéroport. Ç’a été le résultat à l’époque d’une bataille entre fédéralistes et nationalistes.

M.C. : J’ai l’impression qu’aujourd’hui, on est un peu moins figés dans cette dichotomie fédéralisme-souveraineté, et que ça dessert peut-être d’une certaine façon les souverainistes. La question nationale a été mise de côté...

Y.D. : Tout le monde a toujours mis la question nationale de côté. Si on ne l’avait pas mise de côté il y a 25 ans, on aurait réglé bien des choses. J’aimais beaucoup M. Lévesque, mais après le référendum de 80, j’ai été très déçu. Je connaissais bien des gens dans le parti à cette époque et je leur ai dit, comme électeur, qu’il fallait faire l’élection sur l’indépendance. Pour rebâtir les forces dans l’opposition. Bien des gens ont déchanté par la suite quand Trudeau leur a planté un couteau dans le dos avec le rapatriement de la Constitution. Je ne sais pas d’où vient cette idée qu’il faut avoir le pouvoir pour agir. C’est faux. Souvent, quand on a le pouvoir, on a les mains liées et on ne peut plus rien faire. C’est dans l’opposition, avec des groupes de pression, en travaillant sur le terrain, qu’on fait avancer les choses. Je n’ai pas du tout aimé l’idée d’évacuer la question nationale. Voyons donc ! C’est la raison d’être du parti !

M.C. : De toute façon, la question nationale est toujours sous-jacente. C’est comme un problème qu’on remet à plus tard. « Je vais m’en occuper l’année prochaine. » C’est vrai que ça fait en sorte qu’on n’avance pas beaucoup. C’est un frein.

Y.D. : Un frein épouvantable. Moi, je suis vieux. Déjà, en 63, après la Commission Laurendeau-Dunton, on a vu qu’il y avait un problème grave à régler. Comment le régler ? Il y avait l’idée de se séparer. Une excellente idée, avec laquelle je suis bien d’accord. Mais il y avait aussi l’idée de créer, géographiquement, un Canada français unilingue. S’ils avaient fait ça, on ne serait pas là à en parler.

M.C. : Pensez-vous que la question nationale sera réglée un jour ?

Y.D. : Je pense que c’est de plus en plus difficile à régler. On a manqué le bateau en 80 quand le PQ a décidé de diriger, d’être un bon gouvernement. Il n’a rien réglé. On dit qu’en politique, les choses vont petit à petit, sans soubresauts. Petit à petit, ça n’avance pas vite (rires) ! Parfois, j’ai l’impression que la question va se régler malgré nous. Que la solution va venir d’ailleurs. Peut-être que l’Ouest va se séparer avant nous ! Jacques Attali, qui a longtemps été conseiller de Mitterrand, dit que lorsqu’on parle de demain, on a tous raison. Personne ne sait ce qui va arriver. Dans n’importe quelle sphère - politique, économique, scientifique -, tu parles à un spécialiste et à l’homme de la rue, et ils ont autant de chances l’un que l’autre d’avoir raison en parlant de l’avenir.

M.C. : Peut-être qu’il n’y aura pas de crise économique (rires)...

Y.D. : On aime nous faire peur avec plein de choses. Le bogue de l’an 2000 était censé faire partir des missiles tout seuls, la grippe aviaire devait tuer entre 300 et 500 millions de personnes, la crise économique va être la pire depuis 1929. Elle n’est pas arrivée, mais elle s’en vient, c’est sûr ! C’est comme le Messie. C’est sûr qu’il va revenir, mais ça fait 2000 ans qu’on l’attend ! (rires)

M.C. : Avant le référendum de 95, certains ont vu en Lucien Bouchard une sorte de Messie. Mais c’était aussi l’homme de droite qui prenait la tête d’un parti soi-disant social-démocrate...

Y.D. : Il n’avait pas d’affaire là. C’est comme Jean Charest qui était chef du Parti conservateur et qui est devenu chef du Parti libéral. M. Trudeau au moins, à l’époque, se battait pour ses idées et n’a jamais viré de bord. Il a envoyé chier tout le monde. C’était un frais chié, comme on dit. Mais il avait de la classe, de la culture et il était intelligent. On l’haïssait pour le tuer. C’était merveilleux ! Voilà un homme politique. On n’en voit plus beaucoup. M. Lévesque, c’était pareil. Ils étaient comme des stars, avec un charisme incroyable.

M.C. : Comme Stéphane Dion...

Y.D. : Stéphane Dion, premier ministre du Canada, c’est le paradoxe total. Il est au plus bas, il a perdu comme personne avant lui, son parti ne veut plus de lui, et il va devenir premier ministre ! C’est absurde ! (rires)

M.C. : Une autre démonstration par l’absurde, c’est Jean Charest qui, même si personne ne voulait d’élections, va gagner son pari et devenir majoritaire.

Y.D. : Absolument. L’ADQ est en chute libre et si Pauline Marois parle autant d’indépendance, c’est parce qu’elle sait qu’elle n’a aucune chance. Elle essaie de rallier tous les souverainistes. Parce qu’il y en a quelques-uns qui, comme moi, sont maintenant avec Québec solidaire. Un parti de gauche, souverainiste, c’est ça que je veux. Et je ne considère pas que je perds mon vote. Il se crée une masse autour de Québec solidaire, tranquillement.

M.C. : Je suis surpris par la débâcle annoncée de l’ADQ. Je me demande si on ne sera pas étonnés lundi. Personne n’avait vu venir Mario Dumont la dernière fois.

Y.D. : Il n’était pas prêt à être dans l’opposition officielle. Il s’est opposé pour s’opposer, parce qu’il était dans l’opposition. Mais il se voyait déjà premier ministre.

M.C. : Vous êtes-vous inspiré de Dumont pour votre rôle aux Parlementeries ?

Y.D. : Non. Mon personnage est beaucoup plus à droite. Son credo, c’est : « Je veux remettre les vraies valeurs au bon endroit : Jésus sur sa croix, la femme au foyer et l’immigrant dans son pays d’origine ! » (rires)

M.C. : Le Québec a quand même fait du chemin. Je pense à la Loi 101.

Y.D. : Sans elle, on ne serait peut-être plus là. Souvent, on impute à M. Trudeau la défaite référendaire de 80. Moi, je crois que c’est à cause de la loi 101.

M.C. : Pourquoi ?

Y.D. : La loi 101 a sécurisé une grande partie des Québécois. Ils ont été satisfaits de pouvoir parler français chez eux et de pouvoir monter dans les échelons de leur compagnie sans avoir à parler anglais tout le temps. Pour moi, c’est là que le référendum a été perdu.

M.C. : Celui de 95 a été encore plus serré...

Y.D. : À 49,5%, il n’y a pas eu d’émeute. Je pense que les gens étaient contents que ce soit 49,5 %, même ceux qui ont voté Oui.

M.C. : Plus contents que si ça avait été 50,5% pour le Oui ?

Y.D. : Qu’est-ce qu’on aurait fait ? Ç’a beau être une majorité, ça n’a pas de bon sens. Dans n’importe quel engagement, quand il y a des choses fondamentales à changer, ce n’est jamais 50-50. On exige au moins les deux tiers dans certaines compagnies pour liquider des actifs ou pour des décisions pareilles. Dans un pays, 50-50, ça n’a pas d’allure.

M.C. : Que ce soit le fédéral qui dicte au Québec la marche à suivre avec sa Loi sur la clarté, c’est plus difficile à accepter ?

Y.D. : Pas pour moi. Je trouve que c’est parfait. Si on n’est pas capable d’être 60% à vouloir un pays, c’est qu’on ne le mérite pas. Soyons clairs.


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