«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Yom Kippour ou la fin du bouc émissaire

mercredi 15 septembre 2010

Delphine Horvilleur, rabbin, mouvement juif libéral de France - Le hasard des calendriers solaire et lunaire fait que cette année les fêtes musulmanes et juives se tiennent la main. Tandis que le Ramadan s’achève pour les uns, nous entrons dans les jours les plus solennels des autres, le nouvel an juif et Yom Kippour, jour du "grand pardon".

Pour de nombreux musulmans et juifs en France, cette rentrée est un temps ou se conjuguent les calendriers pluriels de nos vies, temps civils et religieux, calendriers institutionnels et spirituels. C’est peut-être alors que s’expriment, plus intensément encore que le reste de l’année, les éléments composites de nos appartenances, et les affiliations multiples dans lesquels nos existences se tissent. Aucune composante ne constitue une infidélité à l’autre, mais chacune est au contraire nourrie des identités complexes qui fondent la citoyenneté moderne.

Dès vendredi soir, des milliers de juifs en France prendront le chemin des synagogues, pour célébrer le jour le plus solennel du calendrier hébraïque, Yom Kippour.

Ce "jour de l’expiation", souvent traduit par "grand pardon", est d’abord un temps d’introspection, de prière et de jeûne. Il s’agit d’une ascèse contraignante et pourtant très suivie, tant par celles et ceux qui pratiquent régulièrement que par les autres, ceux qu’on appelle "les juifs de kippour", visiteurs épisodiques des synagogues.

Juifs pratiquants ou de culture, à Yom Kippour, la distinction entre les uns et les autres s’atténue au point d’être sans pertinence. Personne n’est, ce jour-là, à priori irréprochable ou dispensé d’autocritique. Il n’est pas, ce jour-là, de "bon" ou de "mauvais juif". Il n’est ni faute irréparable, ni individu au dessus de tout soupçon. Le face-à-face individuel avec ses fautes passées est ici ritualisé collectivement. Le pluriel l’emporte sur le singulier. Le jour solennel de Yom Kippour est d’abord un grand rendez-vous avec la synagogue, au sens étymologique du terme (synagoga), "lieu de rassemblement".

Au jour du grand rassemblement, dans toutes les synagogues du monde, on fait le récit d’un épisode biblique si célèbre qu’il n’appartient plus au lexique religieux et a intégré le langage populaire. Il s’agit de l’histoire du bouc émissaire.

On nous y rappelle que du temps où le Temple se tenait à Jérusalem, le grand prêtre, au jour de Yom Kippour, tirait au sort un bouc dont le destin était scellé. Il appuyait alors ses deux mains sur la tête de l’animal et lui confiait toutes les offenses et les péchés du peuple. Il l’envoyait ensuite dans le désert et le bouc emportait avec lui le poids des fautes humaines dans une contrée solitaire, vers une mort certaine.

LA COHESION NATIONALE, PAR DELA LES IDENTITES PLURIELLES

Au jour du Yom Kippour, le groupe réuni lit le récit ancestral d’un transfert de culpabilité, du groupe vers un porteur choisi au hasard et mis à part et à mort. Réunis dans la synagogue, le groupe écoute, en pleine conscience que ce rite n’a plus lieu, que l’Histoire et l’interprétation humaine ont eu raison de certaines pratiques.

Il n’est plus de Temple, ni de grand prêtre. Le judaïsme aujourd’hui ne pratique plus les sacrifices, parce que, nous disent les rabbins, "nos mots ont remplacé les animaux", c’est-à-dire que nos récits et nos liturgies ont sublimé ces rites. Ce qui perdure n’est pas le rituel originel mais sa narration collective, et elle-aussi a le pouvoir de transférer nos émotions, et d’interroger les processus par lesquels le groupe fait cohésion. Réuni, le groupe sait qu’il ne peut plus faire passer sur la tête d’un autre la culpabilité. Il sait qu’il ne transférera plus ses offenses vers une contrée solitaire. Il est rappelé à l’impossible "bouc-emissarisation" d’un autre.

Ce qui se joue au jour du "grand pardon" est aux antipodes du repli communautaire, il s’agit de l’expression particulière d’une question universelle. S’y exprime dans un langage particulariste, celui du rituel juif, les interrogations qui dépassent le groupe et qui sont celles du vivre-ensemble. Ces questions sont aussi celles qui agitent en ce moment-même notre société. Aucune société ne peut se décharger de ses responsabilités sur l’une de ses composantes, aucun groupe humain ne peut espérer s’exonérer de ses fautes ou de ses errements en les attribuant à l’autre. A nous d’entendre les récits et les "textes sacrés" qui construisent la cohésion nationale, par delà les identités plurielles.

Delphine Horvilleur, rabbin, mouvement juif libéral de France


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