«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

C’est encore pire que tout ce qu’on pouvait imaginer

L’Affaire de la bâtonnière

Une boîte à surprises remplie de vraiment grosses surprises

Les surprises ne sont pas nécessairement toutes agréables

Editorial de Vigile
lundi 21 septembre 2015
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Une fois ou deux par génération survient une affaire qui cristallise en elle-même tous les maux de l’époque et nous renvoie une image peu flatteuse de l’état de notre société. Lorsque nos institutions et nos élites dirigeantes sont en cause, ce portrait n’en prend que plus de relief. C’est le cas de l’affaire de la bâtonnière Lu Chan Khuong qui vient de démissionner après une série de développements sans précédent dont on n’a pas fini de saisir toute l’ampleur et la portée .

Les faits ayant fait l’objet d’un battage médiatique incessant depuis le début juillet, orchestré surtout par La Presse, je vous fais grâce de leur rappel et j’invite les lecteurs qui éprouveraient le besoin de revoir la séquence des événements à consulter les liens suivants :

Une capitulation totale
Lorsque l’annonce d’un règlement est survenue, Vigile a relayé l’information avec le commentaire suivant : « Le Barreau capitule » . Il n’était en effet pas sorcier de comprendre que la bâtonnière avait tout intérêt, si elle n’avait rien à se reprocher, à maintenir la ligne dure face au Barreau dont le comportement dans cette affaire a été au-dessous de tout.

Il s’est en effet trouvé à renier dans les mesures prises contre Me Khuong les règles les plus élémentaires de justice naturelle qui sont à la base de l’existence de la profession et dont l’application et la défense constituent sa première raison d’être.

Pour qu’il en arrive à ce niveau de déchéance, il fallait que se retrouvent conjuguées une absence ou une perte de conscience des devoirs et obligations que lui imposent son statut d’ordre professionnel au service de la Justice, et l’application de pressions pour le faire servir des fins autres que celles pour lesquelles il a été constitué, au bénéfice d’intérêts qui deviennent dès lors inavouables.

Devant une résistance dont la détermination et la force l’ont sans doute surpris, le Barreau et certaines des parties impliquées en coulisses ont compris que la poursuite de cette affaire devant les tribunaux risquait d’exposer tout autant les influences auxquelles le Barreau s’était trouvé à répondre que les influenceurs, ce qui n’aurait pas manqué de déclencher un scandale vu les parties impliquées et leurs motivations.

C’est ce qu’il faut décoder du règlement survenu entre Me Khuong et le Barreau. En effet, le Barreau s’excuse et reconnaît avoir causé des dommages à Me Khuong. Il va jusqu’à défrayer les honoraires de ses avocats que toute personne le moindrement familière avec la pratique du droit dans ce genre de situation peut facilement évaluer à quelques centaines de milliers de dollars. Et sans doute est-il allé plus loin en lui accordant une somme pour le préjudice moral, ce que la structure et les termes connus du règlement laissent supposer.

Mais ce n’est pas tout. Non seulement le Barreau s’est-il engagé à appliquer le programme qu’avait annoncé Me Khuong, mais il a accepté de choisir comme nouvelle bâtonnière une amie de Me Khuong que celle-ci exigeait de voir la remplacer .

Difficile d’imaginer capitulation plus totale que celle-là.

Au lendemain du règlement, La Presse, à l’origine de la controverse sur la bâtonnière Khuong, et pour justifier son acharnement, a bien tenté de tirer de sa démission une reconnaissance de sa culpabilité à une accusation de vol dont la preuve hors de tout doute raisonnable n’a jamais été faite en réquisitionnant les services du chroniqueur Yves Boisvert qui, soit dit en passant, a accepté de se prêter à une job de bras aussi pitoyable que transparente, mais les termes de la reddition du Barreau contredisent complètement son propos et lui enlèvent toute crédibilité, autant sur la question de la culpabilité de Me Khuong que sur celle du manque de jugement dont elle aurait fait preuve en ne dévoilant pas au Barreau l’incident survenu chez Simons au moment de se porter candidate au bâtonnat.

Sous le jupon
La question qui se pose maintenant est celle de savoir ce qui se cache derrière cette capitulation. Pour y répondre, il faut comprendre comment le Barreau fonctionne et quels sont ses interlocuteurs. Jusqu’ici, les médias ne nous ont parlé que du conseil d’administration du Barreau, sans faire la moindre allusion à l’appareil administratif qui le supporte. Or au Barreau, comme dans tout organisme important, la direction effective est assumée conjointement par la direction générale et le conseil d’administration. Et, compte tenu du mandat du Barreau et du champ d’action de ses membres, son interlocuteur privilégié est le ministère de la Justice.

Le Barreau et le ministère de la Justice sont donc en liaison constante, une liaison actuellement grandement facilitée par le fait que la directrice générale du Barreau, Me Lise Tremblay, et la sous-ministre de la Justice, Me Nathalie G. Drouin, sont des connaissances de longue date dont les parcours professionnels se sont d’abord croisés du temps où elles étaient toutes deux impliquées dans l’administration du Fonds d’indemnisation des services financiers, un organisme relevant du ministère des Finances, Me Lise Tremblay à titre de membre du conseil d’administration, et Me Nathalie G. Drouin à titre de directrice des services juridiques, comme en fait foi le rapport annuel du Fonds pour l’année 1999.

Dès les premiers jours qui ont suivi la parution du premier article de La Presse sur l’affaire Khuong, certaines voix se sont élevées pour condamner la fuite de l’information confidentielle relative à la déjudiciarisation dont avait bénéficié la bâtonnière relativement à un prétendu vol survenu au magasin Simons de Laval. On s’interrogeait sur la possibilité que la fuite soit attribuable à une indiscrétion commise par un membre de la Direction des poursuites criminelles et pénales (DPCP) du ministère de la Justice.

Dans un geste rare, le directeur, Me René Verret, était intervenu publiquement pour préciser que son équipe n’était pas en cause, et que la confidentialité du registre des mesures de traitement non judiciaire avait été respectée. Pour leur part, les membres du Barreau, réunis en assemblée générale extraordinaire, allaient adopter une résolution pour demander à la ministre de la Justice de faire enquête sur la fuite à l’origine de la controverse.

Le peu d’empressement de la ministre de la Justice à donner suite à cette demande traduit un embarras certain, surtout lorsqu’on l’additionne à la désignation par le ministère d’un observateur aux délibérations du Barreau dans cette affaire, une mesure elle aussi sans précédent.

Il devient donc évident que tant la ministre de la Justice que sa sous-ministre avaient intérêt chacune pour leurs rasons propres, à ce que cette affaire se règle rapidement si le ministère était le moindrement impliqué dans le coulage de l’information sur la bâtonnière. La pression du ministère de la Justice est toujours très forte, et lorsqu’il s’agit du Barreau dont l’efficacité à promouvoir les intérêts de ses membres dépend dans une large mesure de la qualité de ses rapports avec celui-ci, cette pression devient irrésistible.

Le ministère de la Justice ne peut donc pas du tout être écarté comme origine possible du coulage de l’information sur le dossier de la bâtonnière, et personne n’en aurait jamais rien su si La Presse n’en n’avait pas été informée et n’avait pas décidé de la publier, ce qui nous permet de comprendre que nous sommes peut-être devant deux fuites distinctes, une au Barreau par le ministère de la Justice, et l’autre à La Presse par une source dont la présence au conseil d’administration du Barreau, ou la connaissance de ses délibérations, lui permettait de tirer un parti politique de la situation de la bâtonnière.

Les grands cabinets de Montréal pèsent lourd au conseil d’administration du Barreau, tous les avocats le savent, et cette influence démesurée est justement à l’origine du mouvement visant à la casser, ou à tout le moins à la ramener à des proportions plus équilibrées, auquel avait été identifié la candidature de Me Khuong au bâtonnat. Son élection au suffrage universel des membres avec une forte majorité en avait donc pris de court certains qui avaient en outre de grosses crottes sur le coeur à l’endroit de son mari, Marc Bellemare, l’ancien ministre Libéral de la Justice sous Jean Charest, dont les dénonciations avaient contribué à la défaite Libérale en 2012.

Parmi ces grands cabinets, McCarthy Tétrault est certainement le plus influent. Truffé de Libéraux et « rouge » jusqu’au trognon, on y retrouve notamment Jean Charest lui-même, de même que l’ancien premier ministre Daniel Johnson fils, Claude Bisson, ci-devant jurisconsulte de l’Assemblée Nationale, ex membre de l’establishment fédéral du renseignement, et ex-juge dont on a pu mesurer toute la partisannerie dans l’affaire PKP, comme j’ai eu l’occasion de le souligner dans un article intitulé Bisson Ter , Marc-André Blanchard, ancien président du PLQ, , Marc Dorion, organisateur des excursions de pêche de Philippe Couillard et Arthur Porter, Pierre Renaud, ancien président du BAPE sous Jean Charest, Bernard Synnott, le prédécesseur immédiat de la bâtonnière Khuong, ancien organisateur de Martin Cauchon, lui même ancien ministre fédéral de la Justice, ancien majordome des Desmarais, et nouveau propriétaire des quotidiens régionaux de Gesca, pour n’en citer que quelques-uns.

En 2012, La Presse avait souligné dans un article de Denis Lessard « l’appui étonnant » qu’avaient accordé 25 avocats de ce cabinet au financement de la campagne à la chefferie de Philippe Couillard. Et pour illustrer encore plus l’étroitesse des liens entre ce cabinet et la sphère d’influence du PLQ, on apprenait au cours des derniers mois que l’avocate en chef d’Hydro-Québec Me Pamela McGovern quittait ses fonctions après une enquête du vérificateur de l’entreprise, l’ancien chef de la SQ Mario Laprise, sur l’attribution irrégulière de mandats entre autres à son conjoint Daniel Benay, associé chez McCarthy Tétrault.

Enfin, comme si tous ces liens ne suffisaient pas à expliquer le rôle que ce cabinet aurait pu jouer dans le coulage à La Presse de l’information sur le dossier de déjudiciarisation de la bâtonnière Khuong, rappelons que son associé David Blair représente la maison Simons chez qui se sont produits les événements reprochés à Me Khuong. .

Dans un article précédent intitulé Un jupon qui dépasse vraiment trop, j’attribuais à l’Empire Desmarais l’intervention des quatre anciens premiers ministres Lucien Bouchard, Daniel Johnson, Pierre-Marc Johnson et Bernard Landry demandant à Me Lu Chan Khuong, dans une lettre ouverte largement relayée par les médias de « renoncer à sa poursuite » contre le Barreau et de « se soumettre se soumettre au processus mis sur pied pour faire la lumière sur les allégations de vol à l’étalage dont elle fait l’objet ».

À la lumière du règlement intervenu entre Me Khuong et le Barreau, notons tout d’abord à quel point cette initiative était ridicule et déconnectée de la réalité. Fallait-il qu’ils soient mal informés pour mettre les pieds dans les plats de la sorte. En fait, leur intervention suinte l’improvisation et la précipitation, comme si elle s’était trouvée à répondre à une commande urgente. De qui, et pourquoi ?

Pour ce qui est de savoir qui, les liens de ces personnages avec l’Empire Desmarais sont suffisamment connus pour répondre rapidement à la question. Pour ce qui est du pourquoi, tout au plus peut-on spéculer que la chose est suffisamment grave pour que les Desmarais aient jugé nécessaire de frapper très fort en se servant de l’autorité que projette leur qualité d’anciens premiers ministres.

Quant à Me Khuong, si elle s’était laissée intimider par cette intervention, elle serait aujourd’hui à la merci des caprices du conseil d’administration du Barreau qui déciderait seul de son sort, et plongée dans un simulacre de procès sur des accusations dont l’appareil judiciaire a lui-même choisi de ne pas se saisir en acceptant la déjudiciarisation de l’affaire. Pour elle, se rendre à l’invitation qu’on lui faisait était la pire des choses à faire, et ce fait suffit à lui seul à illustrer à quel point celle-ci était biaisée contre elle et foncièrement mal intentionnée.

Non seulement les anciens premiers ministres ont-ils raté une belle occasion de se taire mais leur intervention aussi intempestive qu’irréfléchie et malsaine se trouve à miner le faible crédit qui leur restait et constitue une véritable invitation à creuser encore davantage pour découvrir le fin mot de l’affaire.

C’est justement en cherchant un lien qui pourrait expliquer l’intérêt des Desmarais que je suis tombé sur des informations intéressantes dont vous voudrez bien tirer vos propres conclusions. J’ai mentionné un peu plus haut que la directrice générale du Barreau, Me Lise Tremblay, et la sous-ministre de la Justice, Me Nathalie G. Drouin, sont des vieilles connaissance, comme le démontre le rapport du Fonds d’indemnisation des services financiers de 1999.

Or ce Fonds relève du ministère des Finances dont le titulaire en 1999 était justement Bernard Landry. Le rapport lui est en effet adressé à titre de vice premier ministre et ministre d’État à l’économie et aux Finances, postes qu’il occupait en 1999 depuis la formation du gouvernement Bouchard en 1996. On comprend que le ministre des Finances intervient très peu lui-même dans le fonctionnement d’un organisme à vocation aussi spécialisée et technique que ce fonds, sauf pour en nommer les membres du conseil d’administration, et encore laisse-t-il la plupart du temps son sous-ministre et le secrétariat aux emplois supérieurs lui faire les recommandations qu’ils jugent indiquées.

Jean St-Gelais

Il faut donc fouiller les archives pour découvrir qui était le sous-ministre des Finances depuis 1996 et qui avait pu nommer Lise Tremblay vice-présidente du CA du Fonds et Nathalie G. Drouin à la direction des services juridiques. C’est ainsi que l’on découvre sur Google le nom de Jean St-Gelais, puis son itinéraire professionnel absolument fascinant et très instructif dans la fonction publique québécoise.

Diplômé de l’Université Laval en économie en 1982, il s’inscrit en maîtrise à l’Université Queen’s à Kingston, en Ontario, aussi connue sous le nom de Collège militaire royal du Canada (CMR). Selon Wikipédia, il s,agit de la seule université fédérale au Canada, et elle a pour vocation de former le personnel des Forces armées canadiennes. Il y a donc tout lieu de penser que Jean St-Gelais est alors élève officier, d’autant plus que de 1982 à 1984, pendant la période où il prépare sa maîtrise, il est agent de recherche à la Banque du Canada, un endroit où n’entre pas qui veut, et où une recommandation d’une autorité fédérale constitue un viatique indispensable.

On ne trouve, du moins facilement, aucune précision sur le lieu de naissance de Jean St-Gelais. Son patronyme révèle toutefois qu’il pourrait être originaire du Lac-Saint-Jean ou de Charlevoix. Il existe une concentration de St-Gelais à Saint-Coeur-de-Marie, une petite municipalité du Lac-Saint-Jean aujourd’hui fusionnée à Alma. Lucien Bouchard est originaire de Saint-Coeur-de Marie.

Jean St-Gelais entre dans la fonction publique québécoise en 1985, l’année où Robert Bourassa et le PLQ reprennent le pouvoir du PQ, alors dirigé depuis peu par Pierre-Marc Johnson. La carrière de St-Gelais progresse tranquillement au sein du ministère jusqu’en 1996 où il est nommé sous-ministre adjoint aux politiques fiscales et aux revenus budgétaires. Il doit cette nomination à Bernard Landry et Lucien Bouchard.

À partir de ce moment, sa carrière s’envole. Il devient sous-ministre en titre aux Finances en 1998, et en 2000, lorsque Bouchard démissionne et Landry le remplace, Jean St-Gelais obtient une promotion spectaculairement rapide et devient secrétaire général et greffier du conseil exécutif, le poste le plus élevé de la fonction publique québécoise.

Dans le cadre de ses fonctions, il aura la tâche de négocier les conditions de départ de la Caisse de dépôt de Jean-Claude Scraire et des conditions d’embauche de Henri-Paul Rousseau

Lorsque Jean Charest prend le pouvoir en 2003, St-Gelais est, comme à l’accoutumée pour les secrétaires généraux du conseil exécutif, déplacé à un poste politiquement moins sensible. Mais alors que certains sont carrément « tablettés », un ange semble veiller sur sa carrière. Il atterrit d’abord pour quelques mois à l’inspection générale des institutions financières puis accède rapidement au poste de PDG de l’Agence nationale d’encadrement du secteur financier qui deviendra rapidement l’Autorité des marchés financiers (AMF).

Il occupe ces fonctions de 2003 à 2011, et c’est donc lui qui prendra la décision de ne pas entamer de poursuites dans la foulée de l’affaire Coventree, cette entreprise de Toronto qui s’était spécialisée dans la distribution du fameux papier commercial adossé à des actifs (PCAA), en grande partie à l’origine des pertes spectaculaires de la Caisse de dépôt en 2008.

On se souviendra que la Caisse de dépôt s’était retrouvée dans la position inconfortable et éthiquement très discutable d’être à la fois actionnaire de Coventree et acheteuse des titres qu’elle distribuait tout en sachant qu’ils ne répondaient pas aux exigences de Moody’s et Standard & Poors pour la qualification 3 A, les seuls titres que peuvent acheter les compagnies d’assurance ou les fonds de placement, fiduciaires pour le bénéfice de tiers. Voir à ce sujet mon article intitulé Caisse de dépôt : Un « mystère de la vie » en voie d’éclaircissement, mis en ligne sur Vigile pendant la campagne électorale de 2012, et mon essai intitulé « Henri-Paul Rousseau, le siphonneur de la Caisse de dépôt » publié aux Éditions Michel Brûlé en avril 2914.

Toujours en fouillant, on découvre que Me Nathalie G. Drouin, anciennement directrice des services juridiques du Fonds d’indemnisation des services financiers et aujourd’hui sous-ministre à la Justice, a suivi Jean St-Gelais à l’AMF dont elle est devenue sous sa gouverne surintendante de l’encadrement de la solvabilité et directrice générale des affaires juridiques . Elle occupait ce poste en 2008 au moment de l’affaire Coventree et c’est elle qui a conseillé Jean St-Gelais sur ses aspects juridiques, dont la décision de n’intenter aucune poursuite dans ce dossier au Québec alors que la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario, pourtant moins touchée que le Québec, n’hésitait pas à poursuivre les dirigeants de Coventree et exiger contre eux des sanctions, qu’elle a obtenues, de plusieurs millions de dollars.

Sur le site du Barreau en 2009, on retrouve la note suivante à son sujet

Reconnue pour avoir contribué à l’avancement de la protection des investisseurs et des épargnants, elle a géré des dossiers tels que Norbourg, Norshield et Mount Real, et amené plusieurs enquêtes majeures, dont celle portant sur le papier commercial adossé à des actifs. Elle a joué un rôle primordial dans la mise en place des principales réformes du cadre législatif et réglementaire des services financiersau Québec et au Canada. Elle participe aux travaux d’un comité de l’Organisation internationale des commissions de valeurs (OICV) visant à renforcer la coopération internationale afin d’améliorer la lutte contre les crimes financiers. Plus particulièrement, elle siège à un comité ayant pour mandat de définir les orientations et l’offre de formation continue obligatoire du Barreau du Québec. [Mes caractères gras]

On voit donc qu’elle est demeurée en liens étroits avec Me Lise Tremblay qui était alors directrice de la formation professionnelle au Barreau et qui en est aujourd’hui la directrice générale.

Dans mon article et mon essai cités plus haut, je postule que la décision de ne pas entreprendre de poursuites au Québec à l’issue de l’affaire Coventree était motivée par des considérations politiques et que celles-ci visaient entre autres à éviter de se pencher sur l’influence et les bénéfices de l’Empire Desmarais dans la débâcle de la Caisse de dépôt en 2008. Les informations que je viens de découvrir et que je vous livre ici ne font que confirmer la justesse de mes hypothèses.

Mais ça ne s’arrête pas là.

Sous Jean Charest, Jean St-Gelais se verra confier la mission de procéder à la transformation du ministère du Revenu dont il sera d’abord nommé sous-ministre en 2011 avant d’être nommé PDG de l’organisme qui lui succède l’Agence de revenu du Québec, structurée selon le modèle de l’Agence de revenu du Canada. Comme « par hasard », leur statut d’agences autonomes des gouvernements fédéral et provincial en permettrait facilement la fusion sans grand débat constitutionnel pour risquer de la compromettre.

On se souviendra que Pauline Marois, alors qu’elle était chef de l’Opposition officielle sous le règne de Jean Charest, avait exigé que le vérificateur général fasse enquête sur les pertes de 40 milliards à la Caisse de dépôt en 2008. Arrivée au pouvoir en 2012, il n’en est mystérieusement plus question. Pourquoi ?

La réponse est simple. Celui qu’elle a choisi pour agir comme secrétaire général et greffier du conseil exécutif est nul autre que Jean St-Gelais qui reprend le poste auquel Bernard Landry l’avait nommé après le départ de Lucien Bouchard, à la grande satisfaction de Landry comme le rapporte alors Jean-Philippe Décarie de La Presse

Jean St-Gelais ne sera pas dépassé par ses nouvelles fonctions de numéro deux du gouvernement québécois puisqu’il avait été appelé par le premier ministre Bernard Landry à occuper le même poste de 2001 à 2003.

« Jean avait été mon sous-ministre aux Finances et quand je suis devenu premier ministre je l’ai amené avec moi pour qu’il devienne Secrétaire général. Il incarne la compétence, l’intelligence et l’intégrité.

« C’est un gars de finance mais avec un horizon large. Il a un grand sens du devoir et il est totalement dévoué à l’avenir du Québec », résume Bernard Landry qui a lancé un retentissant « formidable » quand je lui ai annoncé la nomination de M. St-Gelais.

St-Gelais met le bouchon sur tout projet d’enquête du vérificateur général sur la Caisse de dépôt et l’on n’en entendra pas parler pendant tout le mandat de Pauline Marois.

Mais il se passe d’autres choses bizarres avec le retour de Jean St-Gelais au conseil exécutif. Ainsi, Me Nathalie G. Drouin quitte l’AMF pour devenir sous-ministre à la Justice, un poste qu’elle détient toujours - c’est d’ailleurs remarquable tant il est politiquement sensible - sous le gouvernement Couillard.

Et puis il y a cette nomination politiquement incompréhensible de Jacques Frémont à la présidence de la Commission des droits de la personne, ce même Jacques Frémont qui viendra torpiller le projet de Charte des valeurs du gouvernement Marois et de Bernard Drainville alors que le débat fait rage en commission parlementaire. À l’époque, j’avais fustigé l’inconscience et l’inconséquence de Pauline Marois pour avoir présenté la candidature de Frémont à l’Assemblée nationale (les Libéraux devaient être morts de rire) en suggérant qu’il y avait des coups de pied au cul qui se perdent. On voit mieux aujourd’hui qui en méritait.

À l’arrivée de Couillard, St-Gelais a quitté le conseil exécutif pour devenir président de la Commission des normes du travail, un poste plus « neutre » politiquement mais néanmoins stratégique.

Pour une raison qu’il reste à élucider, il existe bel et bien un lien entre l’affaire de la bâtonnière et les intérêts Desmarais. Ce lien mystère – l’équivalent d’une inconnue dans une équation algébrique – explique deux choses en apparence contradictoires : pourquoi le Barreau a choisi de régler l’affaire de la Bâtonnière, et pourquoi les anciens premiers ministres sont intervenus dans le dossier.

Cette affaire nous permet également de confirmer l’influence de l’Empire Desmarais sur des personnes qu’on aurait pu croire à l’abri, comme Bernard Landry. Dans les milieux indépendantistes, plusieurs se sont étonnés de ses éloges aux côtés d’André Pratte à l’émission « Tout l’monde en parle » au moment du décès de Paul Desmarais père, d’autres ont été surpris de son plaidoyer en faveur d’Henri-Paul Rousseau lors d’une émission spéciale du Canal Argent cet été pour souligner le 50e anniversaire de la Caisse de dépôt, et, pour ma part, je me souviens du rôle actif de Bernard Landry au sein du conseil des ministres et de la députation pour confier à Lucien Bouchard le rôle principal lors de la campagne référendaire de 1995, dont on commémorera le 20e anniversaire dans quelques semaines.

En terminant, je vais vous faire une confidence. Jamais je n’aurais pu écrire le présent article si je n’avais pas écrit auparavant le Chapitre 3 « L’Affaire Quick-GDF Suez » de mon dernier livre intitulé « Paul Desmarais et Albert Frère – Un duo d’enfer ». En effet, documents judiciaires à l’appui, j’y décris les actions posées au bénéfice de ce dynamique duo par un éminent personnage de l’administration publique française dont le parcours professionnel présente d’importantes similitudes avec celui de Jean St-Gelais.

Commentaires

  • Fernand, 29 septembre 2015 19h32

    L’empire Desmarais est impitoyable, je crois simplement que Pauline Marois et Bernard Landry avaient des squelettes dans le placard et ont cédés au chantage.

  • Lise Choquette, 23 septembre 2015 20h21

    Du fond de ma campagne à la lecture de vos textes je vis au même rythme des révoltés et/ou moutonneux vers lequel les élus nous entraînent. Merci à vous.

  • Jean Claude Pomerleau, 21 septembre 2015 22h23

    Rappelons que Coventree a été trouvé coupable d’avoir trompé des actionnaires et ses clients par la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario le 28 septembre 2011 (*). La Caisse était son principal actionnaire lors de l’émission de ses actions et son principal client !

    La Caisse a radié 6 milliards d’actifs (2008-09) à cause du papier commercial (non-bancaire).

    Rappelons aussi que, seul Québecor Médias demandait une enquête sur les pertes historique de la Caisse de dépôt. Et le seul média à avoir couvert le dossier Coventree à la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario. Les autres médias fédéralistes, Radio Canada et Gesca-La Presse, ont gardé un silence complice sur le pire désastre financier de l’histoire du Québec !

    Au sujet de la passivité de l’AMF, il faut relire ce texte :

    AMF, PCAA et CDPQ

    L’inquiétant silence de Jean St-Gelais

    http://vigile.net/L-inquietant-silence-de-Jean-St
    ..

    (*) Un comité de la CVMO rend sa décision sur Coventree Inc., Geoffrey Cornish et Dean Tai concernant des infractions à la Loi sur les valeurs mobilières de l’Ontario

    TORONTO – Dans une décision rendue publique aujourd’hui, un comité de la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario (CVMO) a conclu que Coventree Inc., M. Geoffrey Cornish et M. Dean Tai ont omis de s’acquitter de leurs obligations d’information continue et que la conduite de Coventree et de MM. Cornish et Tai, en contrevenant au droit ontarien des valeurs mobilières, allait à l’encontre de l’intérêt public.

    http://www.osc.gov.on.ca/fr/NewsEvents_nr_20110928_osc-coventree.htm

    L’intérêt publique au Québec était autrement plus important qu’en Ontario, comment expliquer la démission de nos institutions sur ce dossier.

    Grâce à M Le Hir on commence à voir un peu de lumière.

    JCPomerleau

    P.s Vigile a été le premier médias au Québec à faire apparaitre le suspect Coventree, en février 2009, une semaine avant que la Caisse ne publie ses pertes de 40 milliards :

    http://service.vigile.quebec/Quebec-sink

  • Richard Carrier, 21 septembre 2015 21h50

    Je crois que votre article devrais être envoyé à Pierre-Karl Péladeau et je l’inviterais à se méfier de Bernard Landry. Au fait, M. Landry est-il vraiment un indépendentiste ou bien une taupe des libéraux ??

  • Jean Lespérance, 21 septembre 2015 21h42

    Mme Khuong a décroché le maximum de ce qu’elle a pu mais en définitive le C.A du Barreau reste le même, un panier de crabes libéraux. Est-ce que l’institution en ressort meilleure ? Non, elle reste la même. Le C.A du Barreau a acheté la paix à prix fort mais qui paye la note en définitive ? Certainement pas le C.A. Merci pour tous les détails de cette faune aquatique. Ce que j’ai dit dans cette histoire garde toute sa valeur. Moi je suis pour l’abolition de notre système judiciaire et de son barreau de chaise sans colle ou sans intégrité. Dans projetsdeloi.com section Justice pour tous, je réclame des tribunaux du peuple. Cela peut sembler utopique mais est-ce que la République de Platon ne l’était pas ? Il faut savoir s’adapter à la réalité du présent, les besoins dépassent le moyen ou l’institution qu’on appelle "système judiciaire". Ne soyez pas triste
    M. Le Hir, je vais tenter de me procurer votre dernier livre.

  • 21 septembre 2015 20h31

    Ouais, toute une histoire. Est-ce que Bernard Landry serait encore aveuglé ou tout simplement coincé dans une affaire qu’il ne contrôle plus du tout. Ou encore, aurait-il quelque chose à se faire pardonner et qu’il serait pour cela, à la merci des libéraux de Desmarais et cie ?

    Par contre, jamais un libéraux n’entache un autre libéral et cela les sert bien. Nous, indépendantistes, sommes comme un livre ouvert et cela nous dessers injustement très mal.

    Merci pour l’article, vous êtes très éclairant et me laissez perplexe sur ma vision du futur.

    Leger.J

  • N. Lefebvre, 21 septembre 2015 20h08

    Excellente analyse sur cette affaire. On comprend maintenant que cette sortie des anciens premiers ministres n’est pas arrivée tout bonnement dans un élan de spontanéité de raison. Je suis très déçu du comportement du lucide Lucien Bouchard et de Pierre-Marc Johnson depuis plusieurs années. Le geste posé par Bernard Landry, pour qui j’avais une grande admiration, me laisse perplexe. C’est bien regrettable s’il s’est fait acheter ou manipuler à son insu par l’Empire Desmarais.

  • Bernard Desgagné, 21 septembre 2015 18h07

    Merci pour cette instructive analyse, cher Monsieur Le Hir.

    La vidéo prise chez Simons nous montre que l’expression « affaire déjudiciarisée » est, dans ce cas, synonyme de « simple malentendu ». Mme Khuong n’avait strictement rien à se reprocher.

    http://fr.canoe.ca/infos/quebeccanada/archives/2015/09/20150915-100658.html

    À l’inverse, les ex-premiers ministres sous influence ont un sérieux examen de conscience à faire. Ils ont tous clairement manqué de jugement en ne cherchant pas à bien connaitre les faits avant de se prononcer ou de se taire.

    Le comportement de Lucien Bouchard, dans cette affaire, nous rappelle la triste affaire Michaud. Dans un geste sans précédent, le premier ministre Bouchard avait très injustement blâmé le citoyen Yves Michaud et entrainé toute l’Assemblée nationale dans son inique chasse aux sorcières.

    Qui étaient les instigateurs de la condamnation sans appel d’Yves Michaud ? Encore les mêmes, toujours les mêmes : les troupes de choc de Gesca. L’assassinat politique et les règlements de compte médiatiques, à La Presse, on connait ça.

  • Carole Savard, 21 septembre 2015 18h03

    Merci pour toutes ces informations dont vous disposez et dont vous nous faites profiter. Vos articles sont toujours très éclairants.

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  • 13/09 Robert Lecompte: 5$
  • 6/09 André Lafrenaie: 25$
  • 6/09 Georges Le Gal: 100$
  • 4/09 André Gignac: 50$
  • 3/09 Maxime Boisvert: 5$

Toutes les contributions

Merci beaucoup!

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