«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Un progrès continu

La pérennité démographique des francophones est-elle pour autant assurée ? Hélas ! les nouvelles sont moins bonnes de ce côté-là.

vendredi 29 février 2008

De 1981 à 2001, les écarts favorables à l’anglais ont diminué régulièrement, passant de 17,7 points en 1981, à 11,1 points en 1991 et à 1,1 point en 2001. En 2006, pour la première fois, les substitutions favorables au français (49.1 %) dépassent celles orientées vers l’anglais (44,6 %) de 4,5 points. (Archives La Presse)

D’emblée, reconnaissons l’apport original de Calvin Veltman dans un article paru le 11 février dans La Presse (De bonnes nouvelles). Se penchant sur les choix linguistiques au foyer des personnes de langues maternelles tierces (les « allophones »), Veltman distingue celles qui ont fait un choix définitif entre le français et l’anglais, de celles qui sont en processus de francisation ou d’anglicisation.

Il note d’abord que « le français dépasse déjà l’anglais comme choix unique d’une nouvelle langue d’usage au foyer » au recensement de 2006. Puisque 182 000 personnes ont préféré le français contre 169 300 l’anglais, les choix relatifs ont été de 41,3% contre 38,4% pour le français.

Il observe ensuite que le français l’emporte sur l’anglais dans un rapport de deux contre un chez certains allophones qu’il considère en voie de francisation ou d’anglicisation. Faisant usage de leur langue maternelle, ces allophones parlent aussi le français ou l’anglais chez eux. Là se trouve l’originalité de Veltman, car il fait voir (à certaines conditions implicites), que 47 600 allophones pourraient un jour s’ajouter aux francophones, tandis que seulement 24 300 joindraient la minorité anglophone.

Au total, il obtient des proportions de 52,1% pour le français contre 43,9% pour l’anglais. Il y a là, nous dit Veltman, « un écart de 8,2 points en faveur du français » au lieu des 3,1 points calculés à la première étape.

En appliquant la méthode de Veltman aux recensements antérieurs, nous avons pu constater qu’il y a eu progrès continu de l’attraction du français. En effet, le recensement de 1981, le premier après la loi 101 (1977), donnait des proportions de 30,3% pour le français contre 62,4% pour l’anglais, soit un écart de 32,1 points favorable à cette dernière. Dix ans plus tard, l’écart était réduit de près de la moitié (17,6 points) tandis qu’en 2001, bien que toujours favorable à l’anglais, il était réduit à 0,6 point seulement.

Pour un examen plus complet

Inspiré par l’idée de Veltman, nous l’avons appliquée à l’ensemble des données. Car il n’y a pas que des allophones qui ont changé leurs habitudes linguistiques au foyer ou qui sont en voie de le faire. Par exemple, au recensement de 2006, près de 54 700 anglophones faisaient usage du français au foyer tandis que près de 9800 autres pourraient un jour en faire autant. De même chez les francophones vis-à-vis de l’anglais (62 755 et 21 855 respectivement).

Tous calculs faits, notre examen exhaustif montre, lui aussi, une progression de la vitalité du français. Ainsi, de 1981 à 2001, les écarts favorables à l’anglais ont diminué régulièrement, passant de 17,7 points en 1981, à 11,1 points en 1991 et à 1,1 point en 2001. En 2006, pour la première fois, les substitutions favorables au français (49,1%) dépassent celles orientées vers l’anglais (44,6%) de 4,5 points.

Bref, même en poussant plus loin l’idée de Veltman, nous observons un progrès continu de l’usage du français à la maison. Puisque nous avons considéré les francophones et les anglophones, nos résultats mesurent l’effet complet des choix linguistiques au foyer. Ils ne se limitent pas aux allophones seulement.

Cette façon d’analyser les recensements peut également s’appliquer aux données annuelles portant sur les naissances. En 2001, parmi les femmes de langue maternelle tierce qui ont eu un enfant, le partage des choix linguistiques s’est fait à 44,2% vers le français contre 48,8% vers l’anglais, pour un déficit du français de 4,6 points. Par contre, en 2006, les proportions équivalentes chez les parturientes allophones de l’année ont tourné à l’avantage du français par sept points, soit 49,5% pour le français contre 42,5% pour l’anglais. Comme l’indiquaient déjà les recensements, c’est entre 2001 et 2006 que les comportements linguistiques au foyer deviennent favorables au français dans le fichier des naissances du Québec.

La pérennité démographique des francophones est-elle pour autant assurée ? Hélas ! les nouvelles sont moins bonnes de ce côté-là. En effet, l’apport des mères allophones francisées en 2001, ou en voie de le devenir, a ajouté moins de 2100 naissances au groupe francophone (3,6%) alors qu’il en aurait fallu près de 4100 (7,1% au total) pour que les femmes d’expression française qui ont eu un enfant cette année-là obtiennent leur part relative (83%) dans l’ensemble de la population recensée en 2001. Cinq ans plus tard, bien que la contribution des mères allophones francisées ajoutait près de 2800 bébés (4,5%), il en manquait toujours un peu plus de 3000 (4,9% supplémentaires) pour assurer à la majorité francophone sa quote-part de nouveaux nés.

Ce dernier constat ne devrait pas étonner. En effet, notre politique d’immigration n’a jamais cherché à combler, à terme, une sous-fécondité qui dure depuis plus de 35 ans. Même avec la hausse récente de la fécondité, et même avec 55 000 immigrants en 2010, les dernières projections de l’Institut de la statistique du Québec indiquent que ce sera insuffisant pour assurer la croissance naturelle de l’ensemble de la population après 2025 ou 2030. De même pour les francophones, majorité oblige.

***

Michel Paillé

Démographe, l’auteur est chercheur associé à la chaire Hector-Fabre de l’UQÀM. De 1980 à 2004, il a oeuvré au Conseil de la langue française puis à l’Office québécois de la langue française.


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