«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Rébellion 1837-1838

« Un peuple deux fois conquis »

Tribune libre de Vigile
vendredi 16 novembre 2007
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À rebours du discours dominant, le phénomène de la guerre – de l’espèce
qu’on appelle « civile » - doit être replacé au cœur de l’analyse des
Rébellions. Dès décembre 1834, après sa victoire éclatante, Papineau avait
avancé que la constitution, ayant « cessé d’exister de droit […] ne
pourrait donc plus être conservée de fait que par la force et la violence »
(Lamonde, 1998, 327). Le gouverneur Gosford reconnaîtra lui-même en août
1837 qu’à peine amorcée, l’abrogation de la session équivalait à « 
l’annihilation virtuelle de la constitution de laquelle le parlement dérive
son existence » (Christie, 1865-1866 ; IV, 392 ; ma traduction). Et de
fait, le régime militaire qui s’installe, trois mois plus tard, à Montréal
et dans les environs, ne reprendra ses fonctions subalternes d’appoint aux
autorités civiles qu’en 1841. « Un peuple deux fois conquis », claironnera
le Montreal Herald and Daily Commercial Advertiser dans son édition
hebdomadaire du 2 février 1838.

Ma thèse est que les leaders du parti de la majorité n’ont pas prévu
le coup, tandis que les tories, cumulant les postes dans l’armée (leur
chasse gardée), les milices volontaires, la magistrature et une bonne
partie du milieu des affaires, y étaient résolus depuis longtemps. Qui plus
est, en dépit de toutes les tentatives d’occultation dont elle est encore
l’objet, la répression aveugle de « l’hydre de la rébellion », en partie
seulement improvisée, est le résultat d’un putsch maquillé en « agression
préventive » (Aron, Guerre et paix, 1962, 93).

Je ne récrimine pas contre la légitimité de la manœuvre : même s’il est
passé à un cheveu de perdre sa mise après Saint-Denis, Colborne, le « vieux
brûlot », a fait ce qu’il devait faire. Une « yafei nefesh », une « Âme
sensible », trouvera certes à redire à propos de « l’odieux brigandage »
des lois et de l’autorité civile (Rousseau, Lettres écrites de la
montagne), etc. Le point essentiel reste qu’il s’agit en fait d’un « double
soulèvement » (Maurice Séguin, 1962) – thèse dont on trouve les linéaments
dans le très beau livre de l’abbé Dubois, Le feu de la rivière du chêne
(1937). Ce que je récuse, ce sont les versions anesthésiantes grand public
qui ont cours aujourd’hui. L’émoi récent autour de l’idole Durham nous le
rappelle : la défense du fédéralisme canadien est basée sur une mémoire
tronquée, voire frauduleuse.

Le sens du règlement de comptes que nos bons vieux tories préméditaient
se résume en deux points, qu’on peut lire, noir sur blanc, dans le
Blackwood Edinburgh Magazine de juin 1835 :

1) mettre la clé dans la porte de l’exécré Parlement de Québec (l’armée
réquisitionnera le bâtiment en décembre 1837) ;

2) réunir au plus sacrant le Haut et le Bas-Canada.

Pour y parvenir, rien de mieux ne s’est offert à eux qu’un bon vieux
psychodrame d’allégeance typiquement anglo-saxon – centré d’abord sur une
poignée de « démagogues », mais élargi bientôt, par la force insoupçonnée
des choses, à l’ensemble d’un peuple de « rebelles » et de « traîtres ».

Partisans de la manière forte, ces respectables « citoyens du monde », pour
la plupart « past masters » à St. Paul, la fameuse loge maçonnique qui
célébrera son deux centième anniversaire en 1970, parviendront à décapiter
le parti patriote de ses dirigeants par la criminalisation de tous les
députés élus, la séquestration arbitraire de leurs militants au moindre
soupçon et un système de terreur généralisée basé sur la délation.

Or, seul l’établissement d’une junte militaire « hors de toute
obligation juridique contractuelle » (Starobinski, 1999, 288) pouvait leur
permettre d’arriver à leurs fins. Les procès ultérieurs des prisonniers
politiques devaient le montrer : les tribunaux ordinaires, soumis au
jugement par jury, allaient absoudre, un après l’autre, tous les militants
patriotes.

Contrairement à une idée simpliste, l’ « ascension aux extrêmes » qui
caractérise le phénomène de la guerre (Aron, ibid, 57), n’est pas le fait
seulement de la « petite clique » à Papineau. À l’intensification de la
stratégie d’obstruction des patriotes répond, en effet, à partir de 1835,
le sabotage systématique par les tories du « grand œuvre de la conciliation
 » sous le couvert de « loyauté » aux prérogatives de la Couronne, alors que
celles-ci, au même moment, avec le retour de Melbourne et des Whigs au
pouvoir, étaient réduites, désormais, à une fonction purement décorative.

Au-delà des discours d’apparat, se dissimule donc, pour la direction de
l’État et le contrôle du Saint-Laurent, une lutte à trois opposant un
groupe minoritaire très actif dominé par les « High flown Tories »
montréalais, le parti de Papineau auquel une majorité de citoyens
américains et britanniques adhéraient – parti relégué cependant à
perpétuité au rôle d’opposition officielle - et le Parlement impérial.

Erreur fatale : par l’effet d’une sorte d’indécrottable bonhomie, la
plupart des dirigeants patriotes ont négligé les préparatifs militaires,
convaincus que les tories, à Montréal, n’auraient pas l’audace de recourir
aux grands moyens. Par l’entremise de leur porte-parole, A.-N. Morin, le
parti de la majorité croyait naïvement, en août 1837, pouvoir toujours
trouver une garantie constitutionnelle solide à Westminster. Benjamin
Constant, grand admirateur du Rule of Law, ne dit pas autre chose :

« Vainement compterait-on sur la force d’une majorité raisonnable, si
cette majorité n’avait pas de garantie dans un pouvoir constitutionnel hors
de l’assemblée » (Écrits politiques, 1991, 341).

Dans l’optique de Constant, c’est la Chambre Haute des Lords qui, seule,
incarnant les intérêts permanents du pays, doit endiguer l’élément
passionnel instable et la turbulence propres aux Communes, exactement comme
dans l’optique fédéraliste actuelle, le parti majoritaire à la Chambre des
Communes a le pouvoir de réprimer les dérapages possibles des succursales
provinciales dans leurs velléités autonomistes.

Mais, à l’encontre de sa propre thèse sur l’équilibre tant vanté du
constitutionnalisme anglais, Constant ajoute quelques paragraphes plus bas
(les indépendantistes devraient en prendre bonne note) :

« Une minorité bien unie, qui a l’avantage de l’attaque, qui effraie ou
séduit, argumente ou menace tour à tour, domine tôt ou tard la majorité »
(343). Et Constant de conclure qu’en cas de paralysie entre les instances,
« la force vient toujours à l’appui de la nécessité » (343).

Leçon classique : silent leges inter arma (« les lois se taisent au
milieu des armes »). Elle nous ramène en ligne droite à John Molson Jr.
qui, dès décembre 1834, après le balayage patriote aux élections, affirmait
à mots à peine couverts que les tories montréalais étaient résolus à se
séparer de l’Empire, plutôt que de se soumettre honteusement à la tyrannie
d’une majorité de langue française. À partir de ce moment, jusqu’au
paroxysme de la crise trois ans plus tard, la notion de « guerre civile »,
telle un mantra, ne cessera de hanter la puissante Association
constitutionnelle de Montréal, qui prétendait, à elle seule, former « the
first collective organ of the English inhabitants of this province », sinon
« the temporary guardians of the interests of Lower Canada and even British
America ». (Montreal Herald and Daily Commercial Gazette, 25 juin 1836). En
août 1836, la règle de l’unanimité amènera la sécession des éléments
libéraux groupés autour d’Adam Ferrie et du Morning Courier.

L’émeute du 6 novembre 1837 à Montréal constitue, à cet égard, une sorte
de répétition générale avant le jour J. Se campant chacun dans son rôle,
les différents intervenants (magistrats, jeunes loups du Doric Club,
officiers supérieurs, journalistes, agents double, etc.) auront l’occasion
de mémoriser et de coordonner leurs mouvements qui s’apparentent à une
véritable chorégraphie. Tout devait être réglé au quart de tour. Plus
personne ne devrait être dupe d’une manœuvre aussi grossière : au moment où
les détachements de l’armée refoulaient les émeutiers rassemblés devant le
domicile de Papineau (le « Robespierre canadien » écrit le Herald),
d’autres émeutiers saccageaient, quelques rues à peine plus loin, les
presses du Vindicator - journal réformiste de langue anglaise – objectif
ultime qu’avait fixé son Excellence elle-même, Sir John Colborne, deux mois
plus tôt.

Jusqu’à la fin persistera une inconnue : l’ampleur de la résistance des
paysans. Contre toute attente, à l’heure du danger, les « Habs » se
révéleront, en dépit du manque désastreux d’armes, de discipline et de
direction, de valeureux combattants.

Pour parvenir à leurs fins, les tories devaient, mine de rien,
court-circuiter les règles de procédure que tentait d’observer « her
Majesty’s Attorney », le procureur général - un « vaurien » et un « 
charlatan », écrit charitablement le journal tory de la rue Saint-Gabriel.

Par ailleurs, contrairement à ce qui s’est passé à Québec, Gosford n’a
pas procédé à la mobilisation générale des loyalistes à Montréal. C’est une
légende urbaine. Une lecture bien faite de la réponse du secrétaire civil à
McGill, en date du 15 novembre 1837, ne laisse subsister aucun doute :
petit chef-d’œuvre de diplomatie, il s’agit bel et bien d’une fin de
non-recevoir. L’enjeu est de taille. Comme le dit si bien Shakespeare : « 
If the matter of this paper be certain, you have mighty business in hand »
(King Lear, III, v, 13-14).

Non seulement, comme le reconnaîtra le lieutenant-colonel J. S. McCord
en mai 1838, le gouverneur a-t-il menacé de lancer une proclamation contre
les miliciens tory sous ses ordres, mais, en plus, chose absolument
inconcevable et dérisoire à leurs yeux, pour éviter tout débordement,
Gosford entendait confier à des compagnies composées de Canadiens-Français,
les « Gosford Guards », la tâche de soutenir les magistrats.

La Montreal Gazette ne s’y trompera pas, qui cite Colborne lui-même :
ayant à ses risques et périls armé 8,000 civils en proie à la panique, le
commandant s’est de son propre chef placé au-dessus des lois, « in the
presumption of future ratification » comme l’écrivait Hobbes à la fin de
son célèbre livre anti-républicain. Il s’agissait simplement de mettre
Gosford et l’Exécutif devant le fait accompli. La chose faite - et achevé
le sale boulot de répression -, Colborne, promu sur les entrefaites au rang
d’Administrateur, remettra le 20 mars 1838 à McCord sa précieuse commission
antidatée que l’honorable juge a eu la coquetterie de conserver. On peut la
consulter au Musée qui porte son nom. Le monde à l’envers.

Gosford, qu’on évince avec trop d’empressement, n’aura d’autre choix que
de menacer Colborne de de destitution s’il procédait, comme l’y autorisait
la loi martiale instaurée le 5 décembre, à des pendaisons de détenus
entassés à Montréal sous l’inculpation fourre-tout de « Haute trahison ».

Après le saccage, le pillage, les invasions de domicile, les arrestations
arbitraires, les viols et les incendies criminels perpétrés par les
miliciens tory et l’armée, le Herald réclamera à hauts cris la mort des « 
traîtres ». Il s’indignera lorsque, dans la Westminster Review de janvier
1838, John Stuart Mill demandera qu’on traite avec dignité les « 
prisonniers de guerre » patriotes. Les « gibets voraces » attendaient qu’on
les alimente, faute de quoi les miliciens, gracieusement armés par les bons
soins de Sir John, se chargeraient eux-mêmes d’abattre « on the spot » tout
contrevenant. Le silence et l’inaction du chef de l’État-major accentueront
le malentendu.

Le sort des prisonniers sera remis entre les mains de Durham à son
arrivée. Sa trop grande clémence précipitera sa perte : dénoncé par le
Herald, il sera désavoué par ses « amis » réformistes à Londres sur une
simple technicalité. Mais quand McCord et les cinq autres
lieutenants-colonels des milices volontaires tenteront de lui refiler la
facture pour leur « loyaux services », Durham les enverra paître.

Et le Herald de reprendre la même rengaine rageuse sur le sort cruel de
ces pauvres loyalistes montréalais qui « sentent à présent la pleine mesure
de leur dégradation ; le fer est entré dans leur âme, persuadés qu’un
changement fondamental doit s’opérer dans leurs rapports avec les
Canadiens, que ce soit par l’entremise vigoureuse et impartiale du
Gouvernement britannique ou par leurs propres efforts. Ils connaissent à
présent leur force et savent aussi comment s’en servir » (septembre 1838,
ma traduction).

Qu’on arrête donc de nous conter des histoires avec la reconnaissance bidon de la « nation québécoise » par les Feds à Ottawa : le Canada s’est formé précisément en écrasant son aspiration et son droit à être indépendante. Rien à voir avec le beau rêve de professeurs ou d’artistes désabusés en quête d’émotion. Et si l’on veut y parvenir, ce n’est certainement pas juste de patience qu’il faudra s’armer.

François Deschamps
Montréal

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