«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Un fédéralisme destructeur

Chronique de José Fontaine
samedi 6 octobre 2012
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L’Europe pose une question au monde. Elle s’unit. Il s’agit d’un continent de nations qui se sont détruites trois fois en moins d’un siècle, si l’on compte la guerre franco-allemande en 1870, la Grande guerre (1914-1918), la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). Déjà durant la Grande guerre, l’Europe éclairée des débuts du XXe siècle avait vu s’ébranler dans la guerre moderne (l’usage des gaz asphyxiants par exemple), un des piliers de la civilisation humaine. La Wallonie, du 5 août 1914 au 26 août, eut 5000 civils fusillés dans une centaine de localités et 20.000 maisons détruites, volontairement détruites par représailles et non pas par l’effet des combats. Le centre de Dinant, ma ville natale, a été comparé par Horne et Kramer, deux historiens irlandais, à l’enfer de Bosch (Les atrocités allemandes, Tallandier, Paris, 2005). Ces massacres inutiles de civils (sur la base d’une fausse croyance sincère dans l’existence de francs-tireurs), donne une idée de la barbarie qui sévit. La Deuxième guerre multiplia par cinq le nombre des victimes civiles et militaires et aggrava l’échec de la civilisation à travers le génocide des juifs et des tziganes

L’Europe voulue par les peuples

Il est admis que la création dès 1950 d’organismes de nature économique tendant à rapprocher les nations européennes et d’abord les six pays qui avaient le plus souffert de la guerre en Europe occidentale (France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Luxembourg, l’Etat belge avec la Flandre et la Wallonie), reposa sur le consentement des opinions publiques. Ne voulant plus voir revenir la guerre.

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Dinant avant (en bas) et après (en haut) les destructions allemandes de 1914
Dinant, ma ville natale, très belle ville le long de la Meuse : l’armée impériale allemande y passa par les armes près de 700 hommes, femmes et enfants.

C’est cela qui a lancé l’Europe même si par ailleurs certaines forces économiques ont pu trouver leur intérêt à ce renforcement du cadre économique général. Jaloux de l’indépendance et de la souveraineté de la France, le général de Gaulle ne s’opposa pas à l’Europe, encore moins à la réconciliation avec l’Allemagne qu’il visita en suscitant dans les foules allemandes à qui il s’adressa dans leur langue un enthousiasme qui frappa les esprits : « Le peuple allemand est un grand peuple ! » Aujourd’hui, l’Europe est en crise. Cette association inédite d’Etats s’est donné une monnaie commune, une forme de gouvernement politique si l’on peut dire intergouvernemental, un droit commun qui dans bien des matières prévaut sur les droits nationaux. Faut-il aller plus loin ?

Le manifeste de Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhoftstadt

Lundi passé, j’ai assisté à la conférence de presse de Daniel Cohn-Bendit ancien leader de mai 68 qui est un des rares parlementaires à qui le séjour enfant en France et l’appartenance au monde allemand donne le statut d’un homme qui est autant français qu’allemand, participant ainsi de la vie nationale des deux plus grands pays européens de la zone euro. Guy Verhofstadt, comme ancien Premier ministre belge participe lui aussi tant du monde germanique (il est flamand), que du monde latin (il s’est fort amélioré en français depuis qu’il est au Parlement européen). Le premier est vert, le second est libéral. Mais il s’entendent pour réclamer dans leur livre-manifeste Debout l’Europe, (André Versaille, Bruxelles 2012, avec une interview des deux parlementaires par Jean Quatremer), le passage de l’Europe au fédéralisme (le livre paraît dans six langues). Ils fondent cette option politique sur la nécessité de faire face à la crise bancaire et financière avec un vrai gouvernement économique, capable d’imposer une politique disons nationale comme le Japon et les USA en ont menées récemment et qui leur permet d’emprunter à des taux incroyablement plus bas (1,5 et 2 %), que certains pays européens qui doivent le faire à 6% sinon 7% (les pays les plus gravement atteints comme la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal).

Malheureusement, ils ont tendance à ignorer complètement dans leurs propositions les responsabilités d’un monde financier débridé et à ignorer aussi les moyens d’y faire face en le régulant. Leur argument pour plus d’Europe se fonde aussi sur leur aspiration à voir ce continent continuer à jouer un rôle dans la cour des grands en compagnie de l’Inde, la Chine, la Russie, le Brésil, le Japon, les USA. Cette idée d’une Europe-puissance, d’un nationalisme européen tire parti contradictoirement des impasses du nationalisme identitaire de certaines régions ou pays d’Europe au nom d’un universalisme européen qui se fonde à son tour sur une identité européenne dont on ne voit pas pourquoi elle serait, elle, débarrassée des vices du nationalisme de plus petites entités. Leur discours m’a souvent fait penser à la manière dont le prétendu multiculturalisme canadien entend noyer le Québec et son identité française. Par-dessus tout, leurs propositions inquiètent, car ils disent explicitement (tout en estimant que cela rencontrera les besoins du citoyen européen, mieux que les Etats-nations actuels), que l’Etat européen doit d’abord se créer (un peu comme les Etats anglais et français ont émergé durant l’Ancien régime), sans nécessairement, au départ, être démocratique !

Etrangement aussi, lundi passé, une journaliste catalane posa la question de l’indépendance de la Catalogne.

Deux grands penseurs de l’Europe

Je ne dirais pas de Verhofstadt et Cohn-Bendit qu’il sont de grands penseurs, mais certainement de Jürgen Habermas et Jean-Marc Ferry, tous deux partisans d’un dépassement des nationalismes, mais qui ne voient pas ce dépassement comme devant refondre les nations dans un grand ensemble où elles disparaîtraient, au profit d’on ne sait quoi. Ce qu’ils veulent c’est maintenir, malgré la mondialisation, le pôle de la souveraineté nationale et celui de l’universel, soit les droits fondamentaux. L’Union européenne n’est pas selon eux un Etat. Les peuples d’Europe n’ont pas vocation à transférer leur souveraineté à des instances supranationales, mais à sauvegarder les acquis démocratiques. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas à dépasser une souveraineté nationale solitaire.

Par-dessus tout, le Français et l’Allemand ne veulent pas du tout que le gouvernement économique européen ait comme fonction de « transmettre les impératifs des marchés aux budgets nationaux » (Refaire l’Europe Avec Jürgen Habermas PUF, Paris, 2012, p. 78). Ce qui pourtant semble être la politique suivie en Europe en train d’imposer des contraintes précises aux budgets des Etats européens.

Le défi intellectuel d'une association inédite d'Etats

Il s’agirait pour Jean-Marc Ferry que les pays du Nord relancent l’activité économique par la dépense, en consentant à des déficits budgétaires qui tireraient, via des exportations, l’activité économique des pays du Sud de l’Europe. La situation actuelle en Europe, c’est la division entre une Europe du Sud dont les déficits sont corrélés aux excédents du Nord, la division entre les deux Europe étant, toujours selon JM Ferry, « la conséquence logique et prévisible d’une vaste zone monétaire de libre circulation » (Refaire l’Europe... p. 77), réunissant des pays aux situations très très différentes (un Nord industriel et exportateur et un Sud dont l’économie repose sur la demande intérieure) . Jean-Marc Ferry propose alors un mécanisme assez complexe pour l’élection du Président de la Commission européenne qui lui donnerait, selon lui, l’autorité nécessaire (via les parlements nationaux et le parlement européen), d’imposer ces coordinations des politiques européennes.

On peut certainement douter du caractère opératoire de ces propositions. mais le souci est évident chez les deux penseurs de protéger « la diversité nationale et l’incomparable richesse culturelle du biotope de la vieille Europe (...) du nivellement par le bas d’une globalisation à progression tendue. » (Habermas in Refaire l’Europe... p. 70.). Est-il possible que des Etats s’associent dans un régime politique inédit qui ne serait ni une fédération, ni une confédération, ni une association ou une alliance ? L’une des difficultés que trouve Habermas, au-delà de l’Europe d’ailleurs, à l’institution d’un Etat mondial, c’est que dans un tel Etat, manquerait la différence constitutve selon lui du politique entre « nous » et les « autres ».

Bref, l’Europe donne à penser. La construction européenne n’a pas seulement des partisans et des adversaires, elle a aussi des partisans plus critiques que Verhofstadt et Cohn-Bendit. Et qui voient bien que la démocratie ne doit pas être sacrifiée, même à une belle idée comme l’Europe. Or, comme on l’a dit souvent, l’Europe, qui n’accueille en son sein que des Etats démocratiques, ne fonctionne pas elle-même de façon démocratique.

Commentaires

  • Marcel Haché, 7 octobre 2012 10h05

    À l’époque de la révolution française, la petite nation anglaise de 6 millions d’individus a voulu saluer et entrer en contact avec l’immense empire chinois de 200 millions d’individus. Le grand empire chinois a refusé tout contact, mais a néanmoins été bousculé par ce qui devint le plus grand empire du temps, pour très longtemps, l’Empire britannique.

    L’idée de fusionner les peuples contre leur gré dans un fédéralisme qui fait miroiter la puissance des grands marchés- cela fait partie de l’imaginaire canadien- est une bonne idée si on croit que c’est la Chine qui a avalé Hong Kong. Pourtant, c’est bien l’inverse qui est arrivé à la Chine encore, comme naguère avec l’Empire britannique. Ce serait plutôt Hong Kong qui a avalé la Chine.

    L’état-nation n’aspirant plus à la domination des empires, du moins en Occident, c’est tout naturellement que les peuples reviennent à cette idée première, très européenne, d’y consentir par simple mesure de protection. L’Europe aurait payé bien trop chèrement, jusque dans son sang, pour se laisser distraire par une aussi mauvaise idée que le fédéralisme.

  • 6 octobre 2012 13h39

    Le monde a changé, nous répète-t-on sur tous les toits, sauf, et c’est ce qu’on se garde de dire, les pouvoirs et leurs modes de fonctionnement : méthodes tous azimut de domination.

    Ce qui revient maintenant, et c’est capital, c’est la nation conçue comme le lieu de la diversité des cultures contre l’homogénéisation et l’uniformisation antidémocratiques des modes d’être, de penser et d’agir.
    La multiplicité des cultures comme le soutenaient, chacun à leur manière Tocqueville et Lévy-Straus,est seule garante de l’idéal démocratique nécessairement enraciné dans un terreau national qui, par essence, aspire à l’universel.

    Merci, merci infiniment, cher monsieur Fontaine, de nous livrer vos réflexions qui élèvent nos débats au dessus des viles considérations partisanes des "supposés" indépendantistes qui sévissent en trop grand nombre sur Vigile.

    Andrée Ferretti

  • Raymond Poulin, 6 octobre 2012 12h18

    De Gaulle n’était pas contre l’Europe, certes, mais celle en laquelle il croyait était ce qu’il appelait l’Europe des patries, où chaque État national conserverait sa souveraineté entière, y compris sur sa monnaie propre et sa défense nationale, et où les décisions communes relevant des attributions européennes seraient prises par les gouvernements nationaux élus, pas par une Assemblée formée de députés européens et encore moins par des technocrates non élus qui ne rendent de comptes à personne. Dans un film intitulé Le Président, tourné dans les années soixante par un réalisateur dont j’ai oublié le nom, on faisait dire au président français, rôle joué par Jean Gabin, et qui s’élevait contre la création d’un gouvernement européen au-dessus des souverainetés nationales, ce qui finirait par arriver si l’on adoptait ce scénario. De fait, le discours qu’on faisait tenir à Gabin reprenait exactement les critiques de De Gaulle et le sombre avenir qu’il prévoyait à une telle Europe. Il est frappant de constater que ce sont justement les prévisions de De Gaulle qui se réalisent depuis l’existence de l’Union européenne, et pour les mêmes raisons qu’il avançait. Telle quelle, l’Union européenne est l’aboutissement d’un complot oligarchique joint aux visées géopolitiques et économiques états-uniennes. On a enfumé les peuples européens en jouant sur la peur de voir leurs malheurs passés se répéter, sur la peur de l’Union soviétique et au nom d’idéaux humanistes travestis, un langage qui sert encore de paravent aux exactions militaires atlantistes lorsqu’on nous parle de guerres humanitaires...

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