«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Un Dow Jones du français ?

La Presse
samedi 2 février 2008

Le cri du coeur très pertinent de Mme Havrankova (La Presse, 29 janvier) a ramené un malentendu qui circule encore dans notre société. Malentendu que certains se plaisent à cultiver sans que l’on sache trop ce qu’ils recherchent au juste.

En insistant sur l’usage du français au foyer, certains analystes laissent entendre que les succès de notre politique linguistique, dont l’intégration des immigrants, se mesurent d’abord et avant tout au moyen de données comme celles rendues publiques en décembre 2007 par Statistique Canada. On voudrait faire de la langue parlée à la maison un « Dow Jones » de la situation linguistique que l’on ne ferait pas autrement. Ce débat stérile refait surface tous les cinq ans, au rythme des recensements canadiens.

Pourtant, les domaines visés par la loi 101 portent plutôt sur la langue d’enseignement, la langue du travail, la langue de communication entre le gouvernement et les citoyens, l’affichage, etc. Au delà de la loi 101, notre politique linguistique touche, entre autres, à la sélection des immigrants et à la francisation des adultes qui ne connaissent pas le français en arrivant ici. Conséquemment, l’évaluation de notre politique linguistique doit se faire en examinant d’abord les domaines où elle s’applique en tout premier lieu.

Tout comme ma compagne qui est de langue maternelle allemande, Mme Havrankova n’avait pas à parler le français chez elle pour s’intégrer à la majorité francophone québécoise. À court terme et au plan personnel, l’intégration des immigrants dans toute société d’accueil se joue d’abord dans le domaine public. Que certains poussent l’intégration plus loin, tant mieux. Mais ne reprochons pas aux autres - en l’occurrence, une majorité -, de parler leur langue maternelle, transmettant ainsi cet héritage à leurs enfants.

À plus long terme

Mais la société dans laquelle notre politique linguistique s’inscrit n’est pas statique. Sa dynamique tient à de nombreux facteurs tels sa fécondité, ses migrations, ses mouvements migratoires internes, etc. C’est là où les études démographiques sont utiles afin d’entrevoir où mènent les tendances lourdes.

Le Canada et le Québec s’intéressent aux projections démographiques selon la langue parlée à la maison. À l’extérieur du Québec, le devenir des minorités francophones est préoccupant du fait d’une importante anglicisation d’une génération aux suivantes. Cette anglicisation s’ajoute d’ailleurs à une trop faible fécondité.

Au Québec, l’avenir de la majorité francophone, trop peu féconde elle aussi depuis plus de 35 ans, dépendra à long terme de la somme des choix individuels ainsi que du succès de quelques politiques publiques. Outre la loi 101, rappelons que notre politique d’immigration est explicitement conçue pour soutenir notre croissance démographique chétive et pour assurer « la pérennité du fait français ».

À long terme et au plan collectif, le choix du français comme langue du foyer par des personnes de langue maternelle tchèque, allemande, chinoise, espagnole ou autre, sera déterminant. Rappelons que la loi 101 avait pour objectif de faire du français la langue de la vie publique afin qu’il remplace graduellement l’anglais comme langue au foyer par les enfants et les descendants des immigrants venus au Québec depuis 1977. À cet égard, la loi 101 a réussi, car on observe que le français se substitue progressivement à l’anglais.

En somme, face à la question linguistique, il importe de bien distinguer les comportements INDIVIDUELS à court terme de ceux des GROUPES linguistiques à plus long terme. Il faut regretter que la publication récente de données linguistiques portant sur des PERSONNES ait conduit certains analystes à y voir le recul d’une LANGUE, en l’occurrence le français. S’il y a recul du français, c’est autrement qu’il faut le démontrer.

***

Michel Paillé

Démographe, l’auteur est chercheur associé à la chaire Hector-Fabre de l’UQAM. De 1980 à 2004, il a oeuvré au Conseil de la langue française, puis à l’Office québécois de la langue française.

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