Le temps s’écoule doucement dans l’atmosphère tiède et confortable de l’été. Les classes sont finies depuis une semaine. Les enfants sont en vacances, les écoles se sont vidées. La poudre de craie se dissipe dans l’atmosphère spectrale des polyvalentes délaissées. Seuls restent les concierges et les employés qui s’affaireront, au cours de l’été, à réparer autant que possible ce qui en a besoin. Peut-être aussi à cirer les planchers, mais, souhaitons-le, pas trop à enlever les tableaux noirs au profit de glaciaux SmartBoards.

Avec la fin des classes vient aussi la Saint-Jean-Baptiste, notre fête nationale. Je me souviens très bien des étés de ma jeunesse, à La Tuque, qui s’entamaient avec les feux d’artifice de la Saint-Jean au petit Lac Saint-Louis. Ma mère m’y avait emmené quelques fois enfant. Plus tard, la fête avait migré au centre de ski alpin. Des adolescents désoeuvrés fumaient de la marijuana devant des policiers de la SQ tolérants pendant que des groupes locaux passaient sur scène avant que la vedette de la soirée n’arrive : Yelo Molo, Les Frères à Ch’val, Les Tireux d’Roches. Tous avaient leur drapeau du Québec en main. Ceux qui n’étaient pas à la fête organisée par la ville se rassemblaient dans l’arrière-cour de leur bungalow, autour de la piscine hors-terre. Ça jouait au fer en écoutant Okoumé et La Chicane à tue tête, ça buvait de la Bleue, ça m’empêchait de dormir. La plupart du temps, en tant que jeune adolescent réservé, je ne prenais pas part à la fête. Mais je savais qu’elle avait lieu. J’entendais les feux, j’entendais Lapointe hurler dans la chaîne stéréo extérieure du voisin.

J’entre avec l’aube Dans le village endormi Mon vieux sac de cuir à l’épaule Étranger en ce pays Cerné, besoin de repos D’un café d’un bain chaud D’un lit bordé de draps blancs Terre promise de l’itinérant

Chaîne stéréo, Labatt Bleue, tournoi de fer… Je trouvais, à l’époque, que ça manquait dramatiquement de savoir vivre après 22H00. Aujourd’hui, étrangement, je repense à ces soirées de la Saint-Jean vécues par procuration avec nostalgie. J’ai vieilli et le Québec est parti.

Ou bien suis-je parti de lui, en déménageant à Montréal ?

Peut-être bien que cette seconde hypothèse est la bonne. Montréal la cosmopolite. Ville-refuge pour les immigrants illégaux, endroit où la citoyenneté devient floue, voire inexistante au nom de l’ouverture et autres mièvreries à la mode. De plus en plus, cet univers me dégoûte. J’y évolue parce qu’une part de mes racines familiales s’y trouvent et aussi un peu par obligation scolaire.

Mais franchement, cette année, la Fête Nationale m’a déprimé. Toutes les stations de radio, à l’exception de CKOI FM, qui semble être la seule à avoir encore un peu le sens de la nation, ont joué leur mâchouillis habituel de musique formatée américaine, de hiphop bling bling en plastique, avec la dose misérable de musique franco d’aujourd’hui, une musique complètement déconnectée de ses racines et droguée d’une absence de caractère absolue. Et puis il y a eu l’histoire du char allégorique. Tiré par des humains, par respect pour les animaux, certes, mais tiré par des humains parfois noirs.

Pauvre eux.

Ces jeunes de Montréal-Nord étaient fiers de participer au défilé « Gens du Pays » et de relever un défi physique. Résultat des courses : les enragés de l’antiracisme n’ont pas été capable de les voir autrement que comme… des NOIRS. Comme quoi il n’y a pas meilleur pour enfermer les gens dans des catégories ethniques obtuses qu’un antiraciste.

Toujours est-il que tout cela m’a fortement déprimé, et même enragé. La nation québécoise s’en va vraiment au diable vauvert. Pendant ce temps, Trudeau nous endort avec son 150ième, sa paix, sa tolérance et ses selfies, appuyé par le Pape François et la quasi totalité de la médiacaste qui n’a de cesse, depuis des semaines, d’éructer le mot Canada à toutes les 10 minutes.

Je n’en peux simplement plus. Je cherche le courage d’écrire, mais la chronique et les essais courts ne me semblent plus suffire. Mon dédain n’est plus qu’intellectuel, il est viscéral. Je vomis avec puissance cette jeunesse « milléniale » à laquelle j’appartiens pourtant, qui vote libéral et qui s’évanouit devant Trudeau fils en écoutant du Alex Nevsky, du Coeur de Pirate et du Dead Obies.

Allez, bande de lemmings, allez célébrer le Canada aux Francofolies. Moi, je décampe. Vous me dégoûtez trop.

Bon. La vérité est moins spectaculaire que je ne le laisse entendre. J’ai décampé, mais pas dans un élan de révolte. Mon amoureuse Jenny est originaire de Granby, et lorsqu’elle a congé, nous allons rendre visite à ses parents qui habitent là-bas. Chaque escapade avec elle hors-Montréal me ressource et me permet de survivre une semaine de plus dans cette paradisiaque métropole inclusive qui passe son temps à regarder le « Québec profond » de haut, sinon à le considérer avec la condescendance d’un être supérieur qui s’émeut devant quelques manifestations folkloriques.

Ce soir, vers 18H30, nous sommes donc allés nous balader sans carte ni GPS. Pour nous repérer, que les Montérégiennes qui brisaient la ligne d’horizon. Le ciel était extraordinaire, contrasté. Il avait venté très fort pendant l’après-midi, et l’odeur des champs avait envahi la ville. Nous nous sommes retrouvés à errer sur des rangs non pavés, longeant de belles petites rivières aux rives bucoliques. Quelques vieilles maisons de ferme encore habitées jonchaient notre trajet, entre des champs de maïs et de blé où broutaient de gracieux cerfs. Puis les champs faisaient place à de sombres boisés où, on le devine, s’activaient des lynx attendant la brunante.

Au détour d’un de ces boisés surgit un clocher, une vieille école, un petit cimetière peu entretenu. C’est un village, un village de chez nous, authentique. Un vrai, avec le dépanneur et son affiche défraîchie, ses petits groupes de jeunes à vélo qui boivent une « sloche » au kiosque de crème glacée molle. Un couple de vieillards fait sa promenade. Les jeunes et les vieux nous dévisagent lorsqu’on passe. On est pas du coin. Ça se sent, ces choses là. On nous dévisage mais ça ne nous dérange pas. On se sent loin, on se sent chez quelqu’un, dans un lieu habité par des gens qui l’aiment et le connaissent, qui y vivent pour vrai, et non en superficie. Pour ces gens, le sens que revêt le fait d’être « de quelque part » est encore net, réel. L’étranger existe, et c’est très bien comme ça. J’aime cela. J’aime profondément retrouver cet esprit qu’on s’entête à nous dépeindre comme intrinsèquement mauvais. Sur chaque poteau le long des rues est installé un fleurdelisée. Ils sont tous un peu défraîchis, mais ils sont là. Posé par les gens de la place. C’est bien. Tout est à sa place. La soirée est belle, calme, paisible.

Tous ces gens vivent encore aujourd’hui au Québec. Ils écoutent sans doute la télévision montréalaise avec un peu d’incrédulité, se laissant envahir par cette impression de ne pas habiter le même pays que ces supposés intellectuels cosmopolites apôtres du déracinement qui déchirent leur chemise au nom de l’ouverture au monde.

Ces gens, ce sont les gens de mon pays. Je les aime parce qu’ils savent encore habiter leurs maisons, leurs terrains, leurs champs. Ils me font sentir que le Québec n’est pas encore mort. Ils sont l’antipode de cette élite libérale urbaine de pacotille perdue dans le brouillard de sa propre désintégration. Il est là, il existe encore aujourd’hui ce Québec, bien vivant. Il palpite encore. Il n’est pas trop tard pour lui adresser la parole, lui redonner une place politique. Il faudrait que quelqu’un le fasse.

Cette petite promenade avec ma douce (et indispensable) Jenny m’a rappelé pourquoi il ne faut pas cesser d’écrire, et surtout pour qui, au nom de qui et de quoi il faut se lever et prendre parole.