«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le rêve de Champlain (extrait)

Tadoussac - La Grande Tabagie de 1603

Extrait de l’ouvrage Le rêve de Champlain, par David Hackett Fischer, avec l’aimable autorisation des Éditions du Boréal.

mercredi 6 avril 2011

par Vincent D.

Extrait de l’ouvrage Le rêve de Champlain, par David Hackett Fischer

Chapitre 7

Tadoussac
La Grande Tabagie de 1603

Enfin, les voyageurs pénétrèrent dans la « rivière de Canada », comme l’appelait Champlain, le Saint-Laurent d’aujourd’hui. L’embouchure du fleuve fait environ cent soixante kilomètres de large. Elle est divisée par la grande langue de l’île d’Anticosti, qui fait deux cents kilomètres de long, à l’époque l’habitat d’immenses ours blancs à la férocité légendaire qui s’attaquaient aux humains à vue. Les marins européens aussi bien que les Indiens s’assuraient d’éviter autant que possible l’île d’Anticosti. Nos voyageurs longèrent la rive sud de l’estuaire, doublant les grandes arches de pierre de l’île « Percée » qui constituait une borne importante. Ils voguèrent le long de la péninsule de Gaspé dont les montagnes surprirent Champlain par leur hauteur, plus de mille deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

Ils naviguèrent encore une semaine sur le majestueux Saint-Laurent. Le 26 mai 1603, ils atteignirent l’embouchure du Saguenay et jetèrent l’ancre dans le havre étroit de Tadoussac. La traversée avait pris dix semaines et avait été ponctuée de nombreux moments difficiles. Mais comparativement à d’autres équipées du même genre, Champlain conserva le souvenir d’un « heureux voyage ». La présence du capitaine Pont-Gravé et des deux jeunes princes montagnais [qui avaient séjourné en France] avait peut-être atténué les tourments de la traversée (1).

Dans le havre de Tadoussac, Champlain et Pont-Gravé songèrent à se mettre en rapport avec les Indiens. Le lendemain, l’occasion se présenta par un pur hasard. Juste avant que les Français n’arrivent, des Indiens par centaines s’étaient massés sur l’autre rive du Saguenay, à seulement quelques kilomètres de là. Ils avaient bâti leur campement d’été en tentes d’écorce à la pointe Saint-Mathieu, aujourd’hui la pointe aux Alouettes (2).

C’était une assemblée monstre. Champlain compta au moins deux cents grands canots et calcula qu’il y avait au moins un millier d’Indiens présents. Ils étaient de plusieurs nations. Parmi eux, il y avait plusieurs groupes de Montagnais, qui se nomment Innus aujourd’hui. Les hôtes étaient les Montagnais de Tadoussac qui vivaient non loin de là. Les Montagnais bersiamites venaient du bas du fleuve Saint-Laurent et les Mon-agnais attikamègues avaient descendu le fleuve depuis Québec. Les Porcs-épics étaient de la vallée du Saguenay (3). Il y avait aussi des nations algonquines de la rivière des Outaouais, dans le lointain nord-ouest, et des Etchemins qui avaient fait tout le chemin depuis la rivière Penobscot, dans le Maine. Ces nations s’étaient réunies pour fêter leur victoire sur l’ennemi commun, l’Iroquois (4).

Champlain et Pont-Gravé agirent sans tarder. Les deux hommes, accompagnés de leurs deux interprètes montagnais, prirent une chaloupe, traversèrent le Saguenay battu par les vents et se rendirent au vaste campement indien. Ce fut une scène pittoresque : on imagine des nuages de fumée s’échappant des tentes d’écorce, un tourbillon de couleurs et de mouvements dans le camp, des foules de jeunes guerriers et de jeunes Indiennes magnifiquement vêtues se mêlant les uns aux autres, des hordes d’enfants et des meutes de chiens courant dans tous les sens. Les tambours indiens rendaient un bruit joyeux. Plus d’une centaine de scalps iroquois encore sanglants étaient étalés à la vue de tous. Les captifs iroquois étaient solidement attachés à des pieux, et leur tourment avait déjà commencé. Le sang dégouttait de leurs doigts tranchés et fracassés, et ils attendaient stoïquement le sort qu’on leur réservait.

Les deux chefs français mirent pied à terre avec leurs compagnons montagnais et pénétrèrent hardiment dans le camp. Ils ne montrèrent pas le moindre signe de crainte ou d’hostilité, comportement bien diffé- rent de celui de nombreux Européens en semblables circonstances. Ils étaient peut-être vêtus d’une armure légère et coiffés d’un casque d’acier brillant, celui-ci décoré du plumet blanc du roi Bourbon, mais ils n’avaient pas d’armes à feu, fait qui dénotait encore une fois une approche différente (5).

Pont-Gravé, Champlain et les jeunes Montagnais furent conduits à un chef qu’ils appelèrent Anadabijou. Ils le trouvèrent dans une grande cabane d’écorce qui mesurait entre soixante et quatre-vingts pas de long, faisant tabagie (mot « qui veut dire festin », dit Champlain) avec « quelque quatre-vingts ou cent de ses compagnons ». Champlain dit que ces chefs étaient des sagamos et qu’Anadabijou, des Montagnais de Tadoussac, était le « grand sagamo » et l’hôte de la cérémonie (6).

Anadabijou reçut les Français « selon la coutume du pays » et les invita à occuper une place d’honneur. Lorsque tous eurent pris place, un silence mêlé de curiosité s’installa. Puis l’un des deux jeunes Montagnais qui avaient séjourné en France se leva et commença sa harangue. Il décrivit les châteaux et les villes qu’il avait vus, parla en termes chaleureux de sa rencontre avec Henri IV et s’attarda longuement sur les bons traitements que lui avaient réservés les Français. Champlain se souviendrait que le jeune Indien fut écouté avec « un silence si grand qu’il ne se peut dire de plus ». Après que le jeune homme eut achevé sa harangue, le grand sagamo alluma une longue pipe qu’il passa ensuite aux autres sagamos et à Pont-Gravé, et il se mit à « faire sa harangue à tous, parlant posément ». Il dit que, « véritablement, ils devaient être fort contents d’avoir Sa Majesté pour grand ami ». Les Indiens « répondirent tous d’une voix, ho, ho, ho, qui est à dire, oui, oui ».

Anadabijou marqua une pause, puis il reprit. Il dit aux chefs des nations indiennes réunis qu’il « était fort aise que sa dite Majesté peuplât leur terre, et fît la guerre à leurs ennemis, qu’il n’y avait nation au monde à qui ils voulussent plus de bien qu’aux Français ». D’après Champlain, le sagamo « fit entendre à tous tout le bien et utilité qu’ils pourraient recevoir de sa dite Majesté (7) ».

Après les discours, les Indiens retournèrent à leur festin et invitèrent les Français à y prendre part. Les chaudières étaient remplies de « chair d’orignac », dont le goût parut voisin de celui du bœuf à Champlain. Il y avait aussi de la chair d’ours, de loup marin et de castor ainsi que du gibier d’eau « en quantité ». Puis les cérémonies suivirent. Fasciné, Champlain vit un guerrier se lever, s’emparer d’un chien et « s’en [aller] sauter autour des dites chaudières d’un bout de la cabane à l’autre ». Lorsqu’il parvint à la hauteur d’Anadabijou, il jeta violemment le chien sur le sol. Puis tous d’une voix s’écrièrent « ho, ho, ho ! » D’autres guerriers l’imitèrent. Après le festin, les Indiens firent une triomphante danse du scalp « en prenant les têtes de leurs ennemis, qui leur pendaient par derrière ». La danse se poursuivit jusque dans la nuit, puis tous se retirèrent.

À la pointe du jour, le grand sagamo sortit de sa cabane et fit le tour du campement endormi en poussant des cris. Anadabijou déclara d’une voix forte que tous devaient lever le camp pour aller à Tadoussac rendre visite à leurs amis français. Champlain relata que « tout aussi tôt un chacun défit sa cabane, en moins d’un rien ». Il nota cependant que « ledit capitaine le premier commença à prendre son canot, et le porter à la mer, où il embarqua sa femme et ses enfants, et grande quantité de fourrures ». Champlain n’avait pas été long à voir que le rang et la puissance obéissaient à des règles différentes chez les Indiens.

Au grand émerveillement des Français, deux cents canots entrèrent dans la rivière et se mirent à glisser à une vitesse étonnante sur les eaux agitées du Saguenay, en direction de Tadoussac. Relisons Champlain : « car encore que notre chaloupe fût bien armée, si allaient-ils plus vite que nous ». Il resta fasciné par leurs canots d’écorce, si légers qu’un seul homme pouvait porter le sien sur terre, mais si robustes et flottant haut sur l’eau qu’ils pouvaient transporter plusieurs hommes ou une charge de mille livres.

Les canots convergèrent vers le havre de Tadoussac où était ancrée la Bonne Renommée. Les Indiens mirent pied à terre, rebâtirent leur camp et entreprirent une autre célébration. Champlain n’avait rien vu de tel de sa vie. « Après avoir fait bonne chère, les Algoumekins [Algonquins], une des trois nations, sortirent de leurs cabanes, et se retirèrent à part dans une place publique, firent arranger toutes leurs femmes et filles les unes près des autres, et eux se mirent derrière chantant tous d’une voix. »

Champlain fut ravi par leurs chants et leurs danses. « Ils ne bougent d’un lieu en dansant, et font quelques gestes et mouvements du corps, levant un pied, et puis l’autre, en frappant contre terre. » Soudain, poursuit-il, « toutes les femmes et filles commencèrent à quitter leurs robes de peaux, et se mirent toutes nues montrant leur nature, néanmoins parée de matachia, qui sont patenôtres et cordons entrelacés, faits de poils de porc-épic, qu’ils teignent de diverses couleurs ». Champlain décrit la beauté de ces jeunes filles et femmes, leurs corps souples ondulant sous ses yeux. « Tous ces peuples, ce sont gens bien proportionnés de leurs corps, sans aucune difformité ; ils sont dispos, et les femmes bien formées, remplies et potelées, de couleur basanée. » Leur chant terminé, les guerriers indiens se tournèrent vers les femmes et poussèrent un « ho, ho, HO ! ». Les danseuses se recouvrirent de leurs robes sans dire mot, refirent leur danse et laissèrent « aller leurs robes comme auparavant (8) ».

Après que les Algonquines eurent dansé, un sagamo de leur nation du nom de Bessouat ou Tessouat se leva et dit : « Voyez comme nous nous réjouissons de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis : il faut que vous en fassiez autant, afin que nous soyons contents. » Les Indiens poussèrent un nouveau cri. Puis Anadabijou et tous les Montagnais et Etchemins se levèrent et « se mirent nus sauf pour une petite peau qui couvrait leur nature. Chacun prit un objet de valeur, comme matachias, haches, chaudrons, chair d’orignal ou de loup marin, et le donna aux Algonquins ».

Après d’autres danses et célébrations, les Indiens se retirèrent dans leurs cabanes. Champlain se plaisait parmi eux. Il était fasciné par leur caractère et leur culture, et il ne tarda pas à en saisir toute la complexité. « Tous ces peuples sont tous d’une humeur assez joyeuse ; ils rient le plus souvent ; toutefois ils sont quelque peu saturniens. » Par « saturnien », il entend qu’il y avait dans leur joie un accent de mélancolie. Cette tension émotive l’intriguait, et il en fait souvent mention dans ses écrits. Il écouta aussi attentivement leurs discours, dont l’interprétation devait sans doute être assurée par les deux jeunes Montagnais. « Ils parlent fort posément, comme se voulant bien faire entendre, et s’arrêtent aussitôt en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parole. »

Champlain était attiré par les Indiens et heureux en leur compagnie. Ses hôtes lui rendaient son amitié, mais au beau milieu de toute cette chaleur, une certaine méfiance subsistait de part et d’autre. Français et Indiens demeuraient sur leurs gardes, et avec raison. Mais de cette rencontre allait tout de même naître une relation qui serait l’une des plus longues et des plus fermes dans l’histoire des rapports entre Européens et Indiens d’Amérique.

Ce moment fut un événement de la plus haute importance dans l’histoire de l’Amérique du Nord. Cette rencontre n’avait absolument rien d’organisé, mais de chaque côté, les chefs avaient tout de suite entrevu les promesses qu’elle renfermait. La Grande Tabagie marqua le début d’une alliance entre les fondateurs de la Nouvelle-France et trois nations indiennes. L’adhésion de chacun était libre, et chacun y trouva son profit. Les Indiens recrutaient un allié potentiel contre leurs ennemis mortels, les Iroquois. Les Français trouvaient un appui pour leur établissement, l’exploration et le commerce. L’alliance formée ce jour-là allait durer longtemps parce qu’elle reposait sur l’intérêt matériel bien compris de chacun (9).

Les chefs qui s’étaient rencontrés à la pointe aux Alouettes avaient réussi autre chose encore. Ils avaient fixé le ton de leur alliance. Pont- Gravé, Champlain, Anadabijou, les autres sagamos présents, et surtout les deux jeunes Montagnais qui avaient vu Paris, avaient fait œuvre commune. La dignité et le respect avaient marqué leurs échanges. Ils avaient ainsi créé une atmosphère de confiance qui était essentielle aux relations entre Européens et Indiens. Plus tard, ils veillèrent aussi à nourrir cette confiance. Quand la confiance régnait, tout devenait possible. Quand elle se perdait, elle revenait rarement. Il faut retenir de cette rencontre aussi bien son esprit que sa substance : elle marque le début d’une relation unique dans la longue histoire de la colonisation européenne en Amérique. Il est d’ailleurs resté quelque chose de cet esprit au Canada entre Européens et Indiens, même de nos jours : ce qui constitue en soi un exploit extraordinaire (10).

****

Notes :

1. The Works of Samuel de Champlain (édition bilingue), sous la direction de de H. P. Biggar, Toronto, Champlain Society, 1922-1935 (ci-après WSC), vol. 3, p. 316.

2. Ibid., vol. 1, p. 105-106. Certains historiens croient que ce campement était tout petit, et que le grand groupe s’était formé en réaction à l’arrivée des Français. Mais Champlain écrit en toutes lettres : « Ils étaient au nombre de mille personnes, tant hommes que femmes et enfants. Le lieu de la pointe de Saint- Mathieu, où ils étaient premièrement cabanés, est assez plaisant. »

3. Eleanor Leacock, « Seventeenth-Century Montagnais Social Relations and Values », et Edward S. Rogers et Eleanor Leacock, « Montagnais-Legaspi », dans June Helm (dir.), Handbook of North American Indians, vol. 6 : Subarctic, Washing- ton, 1981, p. 169-189, 190-195 ; notes et documents du Musée canadien de la civilisation, Gatineau, Québec ; conversations avec Martin Gagnon, ethnographe et historien de la nation montagnaise au Centre culturel innu de la réserve Essipit.

4. WSC, vol. 1, p. 103. Champlain parle toujours de nations et jamais de tribus, et il a noté ainsi leurs noms : « Montagnes, Estechemins & Algoumekins ». Certains chercheurs se sont demandé si les trois nations étaient présentes ou s’il s’agissait exclusivement d’un regroupement de Montagnais ? Alain Beaulieu conclut qu’il s’agissait de trois nations. Absolument d’accord : je m’en remets aux termes qu’emploie Champlain, aux chiffres qu’il cite dans les deux passages, à l’emplacement de la réunion par rapport aux foyers de ces nations et à la description de la tabagie. Voir Alain Beaulieu, « La naissance de l’alliance franco-amérindienne », dans Raymonde Litalien et Denis Vaugeois (dir.), Champlain. La naissance de l’Amérique française, Sillery, Septentrion, 2004, p. 153-162.


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