«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Avec des "si", on mettrait Paris en bouteille... ou, en version populaire, si les chiens pissaient des scies, y’aurait p’us de poteaux

Si les provinces avaient su, cela aurait changé l’Histoire…

mercredi 13 mars 2013

Le 14 mai 1980, dernière semaine de la campagne référendaire, Pierre Elliott Trudeau s’exprima publiquement et à dessein pour que le public comprenne qu’advenant la victoire du Non, il engagerait le Canada dans un vaste renouvellement du fédéralisme. Citation textuelle : « Je m’adresse solennellement aux Canadiens des autres provinces. Nous mettons notre tête en jeu, nous du Québec, nous disons aux Québécois de voter NON ; nous vous disons que nous n’accepterons pas qu’un NON soit interprété par vous comme une indication que tout va bien, que tout peut rester comme avant. Nous voulons des changements. Nous mettons nos sièges en jeu pour avoir ces changements ! » Sens du message : votez Non et nous corrigerons enfin les problèmes du régime à la satisfaction du Québec…

Le mensonge

Sauf que telle n’était pas du tout la véritable intention de Trudeau. Tirant au maximum profit du Non référendaire, il en a trahi le sens et s’est comporté comme si les Québécois avaient non seulement rejeté la proposition de leur gouvernement, mais, par le fait même, abandonné toutes leurs réclamations constitutionnelles et opté pour leur contraire : la vision Canadian du fédéralisme ! Fort de cette interprétation fallacieuse subtilement diffusée à travers le Canada anglais et après des péripéties qui s’étendirent sur dix-huit mois, Trudeau parvint à ses fins malgré l’opposition constante du Québec et celle, circonstancielle, de provinces qui avaient leurs raisons propres de redouter certaines intentions d’Ottawa. Ralliant finalement ces provinces d’abord récalcitrantes, il réussit à faire insérer dans la Constitution du Canada des dispositions dont l’esprit et les buts contredisaient totalement ce que beaucoup de Québécois avaient de bonne foi compris de son engagement.

En gros, voilà en quoi consista l’opération « rapatriement de la Constitution ». Une appellation qui occulte le fait qu’au bout du compte, à l’encontre de la seule province de langue française du Canada, le gouvernement central et neuf provinces anglophones firent approuver par le Parlement britannique les changements qui leur convenaient à la loi fondamentale du pays. Le nouveau Canada ainsi créé fut fondé sur la promotion du multiculturalisme, la négation du caractère distinct du Québec, la réduction des compétences de l’Assemblée nationale du Québec en matière linguistique et l’accroissement du rôle de juges non élus. Beaucoup de fédéralistes québécois, dont la plupart des libéraux de Claude Ryan, s’insurgèrent contre ce résultat aussi illégitime qu’abusif.

Le contentieux historique Québec-Canada n’avait en rien été résolu, mais aggravé. Depuis lors, le gouvernement Lévesque et tous ses successeurs ont avec raison refusé de ratifier la transformation constitutionnelle qu’Ottawa et ses alliés avaient concoctée. Cette situation aberrante, unique dans une fédération civilisée, dure depuis plus de trente ans.

Dans son tout récent livre, La bataille de Londres, l’historien Frédéric Bastien nous apprend quelque chose de particulièrement révoltant qui accentue l’illégitimité de l’« opération rapatriement ». Ses recherches tenaces dans les archives du gouvernement britannique prouvent qu’au cours de 1981, deux juges de la Cour suprême, MM. Laskin et Estey, nommés par Trudeau lui-même, ont livré à certaines personnalités d’Ottawa et même à des Britanniques des informations de nature à faciliter l’atteinte itu les fédéraux de leurs objectifs constitutionnels. Ils étaient en quelque sorte juges et parties. N’étant pas juriste, je laisse à d’autres, plus qualifiés, le soin d’analyser comme il convient dans le cas présent toute la question de l’indépendance des tribunaux à l’égard du pouvoir politique, mais je sais au moins que c’est là un principe fondamental de la vie en démocratie. Je voudrais plutôt ajouter au dossier un élément qui me paraît essentiel et que ma fonction pendant la ronde constitutionnelle de 1980-1981 me permet d’apporter. Je suis en mesure d’affirmer aujourd’hui que le projet et les manoeuvres de Trudeau auraient complètement capoté si, dans l’état d’esprit où elles se trouvaient au printemps et à l’été 1981, les provinces avaient alors été informées, ne serait-ce que sommairement, des relations politiques incestueuses entre les deux juges et certains stratèges fédéraux. Dans cette perspective, on peut dire que la réussite ultime de l’opération fédérale est due au fait que les provinces ignoraient qu’Ottawa avait triché. Si les provinces avaient su, cela aurait changé l’Histoire !

L’aveuglement

Au Québec il se passe, depuis quelque temps, un curieux phénomène. Dès qu’il s’agit de la question nationale, plus précisément de la langue ou du statut du Québec, on entend le choeur des libéraux, caquistes et autres tenants du régime proclamer que ces sujets concernent des « vieilles affaires dépassées ». Des antiquités folkloriques sans portée concrète ni véritable intérêt, ne méritant pas qu’on leur accorde du temps et de l’énergie au détriment des « vrais problèmes », ceux de l’immédiat. À en croire ces éteignoirs - auxquels font spontanément écho les Elvis Gratton omniprésents sur certaines tribunes radio-TV -, nous formerions une collectivité un peu débile, inapte à se préoccuper en même temps de ses difficultés courantes et des dossiers qui, issus d’un passé souvent récent, touchent son présent et façonnent politiquement son avenir. Bref, nous serions un peuple insécure, « passé à autre chose » pour s’épargner d’avoir à affronter le présent, devenu indifférent à son avenir, la « vieille affaire » par excellence. Libéraux, caquistes et alliés seraient-ils sots à ce point ? Si bornés que leur échapperait un constat élémentaire partout sur la planète : même s’il date de quelques années, tout événement politique comporte des conséquences qui se répercutent sur le présent et l’influence ?

En réalité, sauf exceptions décidément obtuses, à commencer par le chef de la CAQ, ils sont conscients de cette relation de cause à effet. D’aucuns l’acceptent parce que l’effet correspond à leur idéologie. D’autres la réprouvent dans leur for intérieur. Reste néanmoins que, par calcul stratégique, les uns et les autres tiennent par-dessus tout à ce que la question nationale ne redevienne pas un sujet d’actualité. Sous quelque forme que ce soit. Autrement dit, même si le Québec français est entouré d’une mer anglophone quarante fois plus grosse que lui, ce fait permanent et préoccupant doit autant que possible être éliminé de la considération du public. Cet aveuglement volontaire a des effets terriblement pervers. Ainsi, pour éviter que ne ressurgisse la question nationale, les libéraux-caquistes assimilent les réclamations québécoises à de simples prétextes pour faire mousser des « chicanes » avec Ottawa, minimisent ou nient le problème linguistique et n’ont pas d’objections particulières face au multiculturalisme trudeauiste. Si bien que, sur le plan pratique, ils favorisent sans le dire, et peut-être même sans s’en rendre compte, la soumission candide aux puissances économiques et aux règles de la Constitution telle que trafiquée en 1980-1981. La Constitution ! S’il y a, pour eux, un dossier à éviter ou à propulser dans un avenir indéfini, c’est bien celui-là. Sauf que, jamais fermé quoi qu’ils aient prétendu, il vient de se rouvrir d’une façon béante qui devrait les inciter à une sérieuse réflexion.


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