«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Une prise de conscience de plus en plus contagieuse

Sexe, drogue, sécurité, loisirs, manipulation : Aldous Huxley avait tout compris

À l’image des très controversés Protocoles des sages de Sion – toutes proportions polémiques gardées – Le Meilleur des mondes (1932) est une fiction visionnaire qui se rapproche de la réalité. La suite a donné raison à Aldous. L’esprit du livre a inspiré des générations entières de romanciers et de philosophes. Ces derniers, attirés par la lucidité comme les phalènes par la lumière, ont précisé et éclairé le tableau cauchemardesque du Meilleur des mondes afin d’approcher la structure cachée de notre société, sans s’arrêter à sa peau, comme le Système nous l’intime.

 

Ces temps-ci, sur les réseaux sociaux, un texte attribué à Huxley fait fureur. Il déclenche chez les lecteurs peu au fait de la politique profonde une prise de conscience doublée d’une angoisse.

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. [...]
Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste.
Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée.
Surtout pas de philosophie. Là encore il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des informations et des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif.
On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique.
Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser.
On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains.
Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux.
En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté : de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. »

Cependant, il ne s’agit pas d’un extrait du Meilleur des mondes, mais d’un texte de Serge Carfantan écrit en 2007 et intitulé « Leçon 163 : Sagesse et révolte ». Ce qui n’enlève rien à la qualité du texte en question. Voici l’extrait entier, avec un trou qui n’est pas de notre volonté.

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées (cf. les individus de type alpha, béta, gamma).

Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. Surtout pas de philosophie.

Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. (cf. le rôle de la drogue et du sexe dans le roman de Huxley)

En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle [volonté d’ ?] intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.

L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir (la proposition est dans le roman !). »

Tout ceci est bien vrai, comme disait la Mère Denis, et cette pensée est désormais partagée par un nombre grandissant de citoyens, on ne parle évidemment pas que de la France. C’est d’ailleurs le souci numéro un du pouvoir, qui n’arrive pas à endiguer une prise de conscience non générale – ne rêvons pas – mais suffisamment partielle pour être contagieuse.

 

Voici maintenant deux textes tirés du roman d’Huxley. Écrits en 1932, ils n’en demeurent pas moins très contemporains.

« À présent – voilà le progrès – les vieillards travaillent, les vieillards pratiquent la copulation, les vieillards n’ont pas un instant, pas un loisir, à arracher au plaisir, pas un moment pour s’asseoir et penser, ou si jamais, par quelque hasard malencontreux, une semblable crevasse dans le temps s’ouvrait béante dans la substance solide de leurs distractions, il y a toujours le soma, le soma délicieux, un demi gramme pour un répit d’une demi-journée, un gramme pour un week-end, deux grammes pour une excursion dans l’Orient somptueux, trois pour une sombre éternité sur la lune ; d’où, au retour, ils se trouvent sur l’autre bord de la crevasse, en sécurité sur le sol ferme des distractions et du labeur quotidiens, se précipitant de Cinéma Sentant en Cinéma Sentant, de femme en femme pneumatique, des terrains de Golf-Électro-Magnétique… »

Pas mal, non ? Les loisirs du 4e âge, les parcs à riches octogénaires de Floride, la sexualité boostée par les drogues, les drogues pour oublier le réel (sans le changer), la civilisation des loisirs, le sexe comme refuge d’une pseudo-liberté, la tyrannie de la sécurité, la robotisation du sexe... tout y était ! Et maintenant, en guise de dessert, une petite pointe sur le bonheur :

« Parce que notre monde n’est pas le même que celui d’Othello. On ne peut pas faire de tacots sans acier, et l’on ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale. Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l’aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance de la passion et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n’ont pas d’épouses, pas d’enfants, pas d’amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s’empêcher de se conduire comme ils le doivent. »

Un comportement parfait dicté par le Système, des foules calculées grâce au développement accéléré de l’individualisation, l’étouffement de toute possibilité de révolte, l’explosion de la famille en isolats humains, décidément, Aldous, bienvenue en 2017 !


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