«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Se donner les moyens de franciser les immigrants

Le Devoir
mercredi 23 mai 2007

Dans son discours d’ouverture de la session parlementaire à Québec, le premier ministre Jean Charest a abordé la question du français. Il a alors établi un lien avec l’immigration internationale à destination du Québec : pour l’immigrant, s’intégrer, c’est « prendre avec le Québec cette langue qui est le coeur de notre liberté, de notre identité » ; pour la population d’accueil, « intégration égale aussi francisation » (Le Devoir, 10 mai 2007).

Aborder la francisation des immigrants ramène à l’esprit la scolarisation en français des enfants immigrants en vertu de la loi 101, adoptée il y a 30 ans. Mais qu’en est-il de la francisation des adultes, qui comptent pour environ 75 % des immigrants, une dimension fondamentale de notre avenir linguistique qui échappe à la loi 101 et qui relève plutôt de programmes modifiables à volonté ?

L’immigration étant un pouvoir partagé, le Québec a exigé et s’est vu reconnaître le droit de donner priorité aux immigrants francophones à destination de son territoire. Dans le prolongement de la politique des gouvernements précédents, le premier gouvernement Charest a retenu, dans son plan stratégique 2005-08, l’objectif de maintenir à « au moins 50 % la proportion de personnes immigrantes admises connaissant le français ».

La proportion d’immigrants qui connaissaient le français au temps des gouvernements Parizeau-Bouchard n’était que de 38 % en moyenne par année (1995-98 ; années complètes après les élections précédentes). Sous les gouvernements Bouchard-Landry (1999-2003), elle s’est accrue au-delà de 47 %. Enfin, avec le premier gouvernement Charest (2004-06), l’objectif de 50 % a été largement dépassé avec une proportion moyenne de près de 57 % (toutes ces données proviennent des bulletins statistiques diffusés en ligne à www.micc.gouv.qc.ca).

De plus en plus d’immigrants bilingues

Mais ces pourcentages cachent d’autres aspects de notre immigration internationale. D’abord, contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’augmentation de la proportion d’immigrants ayant une connaissance du français n’a pas allégé pour autant notre engagement à franciser les immigrants arrivés au Québec sans connaître notre langue officielle.

En effet, parce que nos objectifs d’immigration ont été majorés de 64 % entre 1995 et 2006, le nombre de personnes à qui nous devions enseigner le français a augmenté. Au temps des gouvernements Parizeau-Bouchard, le Québec a accueilli, en moyenne par année, 17 200 immigrants ne sachant pas s’exprimer en français. Sous les gouvernements Bouchard-Landry, ce nombre a été porté à 18 600. Enfin, avec le premier gouvernement Charest, le Québec se devait d’enseigner le français à 19 100 nouveaux venus chaque année, pour une hausse globale de 10,5 % en 12 ans.

De plus, notons que la croissance de la proportion d’immigrants francophones résulte exclusivement de la croissance du bilinguisme français-anglais. En effet, tandis que les immigrants unilingues français ont vu leur importance régresser quelque peu de 26 % à 23 %, les bilingues français-anglais — qui n’étaient que 12 % au temps de Parizeau-Bouchard — ont progressé jusqu’à 33,5 % durant le premier gouvernement Charest. Sous les gouvernements Bouchard-Landry, les bilingues comptaient déjà en moyenne pour un peu plus de 22 % des immigrants internationaux.

Enfin, en corollaire à la hausse du bilinguisme français-anglais, on note qu’il y a également eu augmentation de la proportion d’immigrants sachant s’exprimer au moins en anglais. En effet, de 32,9 % qu’elle était en moyenne en 1995-98, la connaissance de l’anglais (somme des unilingues anglais aux bilingues français-anglais) atteignait 52,3 % pour les années 2004, 2005 et 2006. Bref, en recherchant de plus en plus de francophones, nos gouvernements ont indirectement sélectionné un nombre presque aussi élevé d’immigrants en mesure de s’exprimer en anglais.

Resterait toutefois à déterminer quelle langue, du français ou de l’anglais, est la mieux maîtrisée par les immigrants que nous accueillons. En l’absence de données objectives, la maîtrise du français et de l’anglais nous échappe tant pour les immigrants que pour l’ensemble de la population.

La francisation, un engagement incontournable

Dans un important document signé par Robert Bourassa en 1990 (Au Québec pour bâtir ensemble), le gouvernement du Québec s’est engagé, par « contrat moral », à assurer aux adultes immigrés des « services adéquats » d’apprentissage du français. Cet engagement a d’ailleurs été réitéré par le premier gouvernement Charest dans sa Loi sur le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, adoptée en 2005 : obligation est faite au ministre de « prendre les dispositions nécessaires pour que les personnes qui s’établissent au Québec acquièrent, dès leur arrivée ou même avant [...], la connaissance de la langue française » (article 4.4).

Or la Déclaration de service aux citoyens [sic] fait d’abord état d’un délai de 20 jours pour l’obtention d’un avis d’admissibilité aux cours de français et d’un délai additionnel de 65 jours avant le début des cours, soit près de trois mois au total. Nous sommes donc très loin de la clause « dès leur arrivée ou même avant » insérée dans la loi.

Conscient de sa difficulté à remplir cette obligation, le premier gouvernement Charest a inscrit dans son plan stratégique 2005-08 l’objectif de « réduire les délais d’attente » (« réduire » et non éliminer). Or le gouvernement Charest espère atteindre cet objectif en « diminuant les coûts », notamment en portant de 19 à 22 personnes le nombre maximum d’immigrants par classe confiée, entre autres, à un important groupe de professeurs de français (Syndicat des professeurs de l’État du Québec). Bref, on espère faire plus avec moins.

Le gouvernement libéral avait prévu accueillir 48 000 immigrants par année à partir de 2007. À la lumière des données des trois dernières années, un tel objectif d’immigration devrait nous obliger à enseigner le français à quelque 300 adultes qui arrivent ici à chaque semaine sans connaître notre langue officielle.

Si le premier ministre est sincère, il doit de façon impérative procéder beaucoup plus rapidement, d’autant plus que parmi ces 300 personnes, 130 (soit 43 %) connaissent déjà l’anglais, contre 170 qui ne peuvent parler ni le français ni l’anglais. En clair, il s’agirait d’ouvrir à chaque semaine un minimum de 16 classes de français ou l’équivalent (cours en ligne, en milieu de travail, etc.). C’est la condition qu’il faut remplir pour réduire à zéro le second délai de 65 jours qui prévaut actuellement. Bref, on devrait pouvoir commencer à apprendre le français à chaque semaine plutôt qu’à quelques moments dans l’année.

Une telle politique de francisation des immigrants coûtera sûrement plus cher. Mais c’est le prix à payer pour que notre politique d’immigration internationale atteigne tous ses objectifs, dont celui d’assurer la pérennité du français. Il s’agit en somme de se donner tout simplement les moyens de notre politique.

***

Michel Paillé, Démographe et chercheur associé à la chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec de l’Université du Québec à Montréal

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Immigration : francisation et intégration

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