«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Faux débat

Repli identitaire ou ouverture sur le monde ? Examen d’une alternative sans fondement

Repli identitaire : la formule appartient au vocabulaire courant de l’époque. C’est ce qu’on pourrait appeler un terme d’épouvante. C’est-à-dire qu’il prétend décrire une réalité tout en nous effrayant au même moment et en nous mettant en garde contre tout ce qu’il représente. Journalistes, chroniqueurs et professeurs ralliés d’une manière ou d’une autre à la gauche multiculturaliste s’entendent généralement pour y voir une tentation funeste hantant l’époque et qu’il faudrait combattre par tous les moyens possibles. Des intellectuels sectaires moins engagés qu’enragés nous mettent en garde de la manière la plus effrayée : à trop parler d’identité, nos peuples risqueraient de se laisser gagner par leurs mauvais démons. Ils se proposent de les terrasser. Ils se promènent dans l’espace public à la manière de policiers de la pensée ou de commissaires politiques, chargés de distribuer des contraventions idéologiques à ceux qui dérapent des bornes officielles de la respectabilité. Le repli identitaire ouvrirait une béance conduisant l’homme à pactiser avec la bête. On organisera une chasse aux sorcières médiatiques pour dénoncer ceux qui y cèdent et encore plus ceux qui y poussent. Le progressisme a développé ses propres techniques d’exorcisme.

Mais comme d’habitude, ces termes qui circulent dans les médias et qui relèvent du petit bêtisier propre à la rectitude politique ne sont pas vraiment définis. Qu’est-ce que le « repli identitaire » ? On serait bien en peine d’en avoir une définition minimalement rigoureuse. D’autant que le repli identitaire est toujours couplé à un autre concept, celui de l’ouverture à l’autre, qu’on ne prend pas davantage la peine de définir, mais qui est connoté positivement – on parle aussi de l’ouverture au monde, mais là-aussi, la définition est plus souvent qu’autrement manquante. Ceux qui s’en réclament se croient moralement auréolés. Ils sermonnent leurs contemporains qui seraient encore dans les ténèbres à la lumière de la révélation diversitaire. Ils représentent le camp du bien. Même si cette alternative domine le système médiatique, elle n’a aucun sens. Elle a une seule fonction en fait : présenter le multiculturalisme comme la traduction politique et éthique de la part la plus généreuse de l’esprit humain. Ceux qui s’y rallient représenteraient la meilleure part de l’humanité. Il s’agirait de meilleurs humains. C’est d’ailleurs un des avantages stratégiques d’un certain progressisme qui domine aujourd’hui les sciences sociales et la philosophie telles qu’on les pratique en milieu universitaire : le simple fait de s’en réclamer donne à ceux qui y adhèrent un sentiment de supériorité morale.

Il faut pourtant se déprendre de cette alternative intellectuellement débilitante entre le repli identitaire et l’ouverture au monde pour penser sérieusement la question identitaire, qui nous connecte aux fondements de la communauté politique et nous permette de penser à partir de quelle réalité un peuple s’institue et se constitue. Disons-le autrement : nos sociétés ne sont pas travaillées d’un côté par les forces des ténèbres et d’un autre par celles de la lumière. Elles ne sont pas divisées entre les partisans du retour en arrière et par celles du grand bond en avant. Non plus qu’entre la réaction et le progrès. Tant qu’on se représente les choses aussi, on se condamne à ne rien comprendre des contradictions politiques et philosophiques qui définissent la question identitaire et des passions qu’elle mobilise. C’est autrement qu’il faut l’aborder, notamment en faisant droit aux besoins contradictoires qui habitent le cœur de l’homme. Autrement dit, il faut saisir cette question dans sa dimension anthropologique, c’est-à-dire en explicitant la conception de l’être humain sur laquelle on entend faire reposer la communauté politique. 

On ne saurait enfermer la nature humaine dans un simple système idéologique qui la recouperait parfaitement : l’homme a à la fois besoin d’enracinement et de cosmopolitisme, il a autant besoins de frontières pour le protéger que de la possibilité de les franchir pour ne pas se laisser avaler par la communauté à laquelle il appartient. On pourrait aussi dire qu’il a besoin de liberté et d’égalité. Il y a dans le cœur humain des aspirations contradictoires, mais également nécessaires, et la vocation du politique ne consiste pas à éradiquer un des deux pôles en question mais à trouver une synthèse pratique, qui n’est jamais définitive, et qui s’accorde à la conjoncture globale d’une époque, entre ces aspirations, en sachant et en reconnaissant que jamais le conflit entre ces philosophies ne s’éteindra. La vocation du politique, autrement dit, ne consiste pas à écraser la complexité humaine dans une idéologie mais à faire droit aux nombreuses facettes de l’humanité qui se projettent dans la cité et qui, inévitablement, s’entrechoqueront lorsqu’elles se rencontreront. En fait, une communauté politique qui se montrerait étrangère et même hostile à la pluralité irréductible des valeurs et des philosophies s’exprimant dans la cité se condamnera à une extrême pauvreté existentielle ou à la tyrannie.

Il n’y aura pas, au terme de l’histoire humaine, la découverte d’une société idéale (d’ailleurs, il n’y aura pas de terme à l’histoire humaine). Il faut se délivrer du fantasme utopiste qui laisse croire à une réconciliation totale, un jour prochain, du genre humain, qui grâce à une doctrine politique idéale, pourrait enfin se délivrer des querelles de la cité, l’humanité pouvant enfin s’adonner aux bonheurs privés pendant que des technocrates de bonne volonté administreraient la chose commune. Le conflit est au cœur de la condition humaine, de la nature humaine, et la vocation du politique consiste justement à régulariser et civiliser ce conflit, sans pour autant l’étouffer, car il est aussi créateur de sens. Le politique consiste à transcender cette conflictualité irréductible, qui toujours peut dégénérer en une lutte à finir entre factions chacune persuadées d’avoir le monopole du bien et du vrai. C’est pourquoi les passions doivent être cultivées sans pour autant se déchainer. On ajoutera que la civilisation libérale a aussi pour vocation de traduire ce conflit de philosophies en échange argumenté. Mais la délibération politique n’est pas une délibération universitaire transposée dans la cité : ceux qui s’y adonnent veulent non seulement convaincre mais vaincre.

Chaque philosophie politique peut évidemment se nécroser, si elle règne trop longtemps sans partage, sans être débattue. Ceux qui dominent trop longtemps le monde politique ou le monde idées perdent l’habitude du débat et voient un scandale dans le simple fait d’être remis en question – ils y voient, consciemment ou non, une forme d’hérésie réclamant d’une manière ou d’une autre une punition morale exemplaire. La tentation funeste du conservatisme est celle d’une muséification des rapports sociaux, comme s’il fallait enfermer le monde dans une définition figée ritualisant tous les usages et s’offusquant devant le moindre changement. Celle du progressisme est celle d’une dissolution complète de la communauté politique dans une forme d’universalisme désincarné et d’une volonté d’éradication de l’héritage, comme si l’homme devait se définir exclusivement par son aspiration vers un futur assurément meilleur en arrachant ses racines et en abolissant toutes limites. Celle du libéralisme est de privatiser à ce point la chose commune qu’il n’en reste tout simplement plus rien, ce qui condamne la cité à la dissolution procédurale et les individus à ne plus connaître rien d’autre qu’une errance existentielle sous le signe de l’insignifiance.

Pourtant, chacune de ces philosophies apporte quelque chose à la querelle publique : le conservatisme rappelle que le monde doit durer, le progressisme que le monde ne doit jamais s’enfermer dans l’immobilisme social et le libéralisme que l’individu ne saurait se laisser à ce point absorber par la communauté qu’il en perd sa singularité et se voit contesté toute liberté politique et spirituelle. Il va de soi que ceux qui forment une communauté politique ne se laissent pas fondre dans un seul moule et que selon les tempéraments, les passions, les intérêts et les préférences philosophiques des uns et des autres, ils embrasseront plus ou moins consciemment une doctrine ou une autre. L’idéal centriste qui consiste à fondre toutes ces philosophies dans une seule qui se réclamera du pragmatisme est antipolitique dans la mesure où il vient écraser la vertu spécifique à chacune d’entre elles, ce qui condamnera inévitablement une société à la neurasthénie politique. On devrait aussi rappeler que toutes ces philosophies, pour s’affronter ont besoin d’un cadre commun dont elles reconnaitront chacune la légitimité : on rencontre ici la question de la nation, c’est-à-dire celle de l’autorité politique légitime, des frontières dans lesquelles elle s’exerce et de la communauté historique qu’elle prétend représenter.

C’est ainsi qu’on comprendra mieux la question identitaire. Dans une société emportée par une mondialisation souvent furieuse, qui fissure les communautés nationales au point de les disqualifier moralement, et traversée aussi par un individualiste extrême, qui détricote toute forme de lien communautaire tissé dans l’histoire, il est normal que le besoin d’enracinement se fasse sentir. Dans le monde occidental contemporain, c’est le pôle de l’enracinement qui est négligé et c’est lui qu’il faut réhabiliter, à la fois philosophiquement et politiquement : à répéter aux peuples qu’ils n’en sont pas et que nous sommes tous des immigrants, comme si une société était une page blanche sans aucune profondeur historique, on déstructure les fondements de la communauté politique. Il devrait aller de soi que celui qui rejoint une société s’en approprie l’imaginaire, l’histoire et la culture – autrement dit, qu’il s’investisse de son identité. On ne saurait déraciner ainsi des peuples en les nomadisant de force sans engendrer un sentiment de dépossession. On ne saurait non plus entretenir le mythe de l’interchangeabilité des peuples sans nier brutalement le génie propre à chacun et l’originalité irréductible de chaque culture. Que les peuples fuissent se féconder par leurs échanges, cela va de soi, et c’est la figure d’un cosmopolitisme authentique, mais on ne voit pas pourquoi ni comment cet échange présupposerait la négation de l’identité historique de chacun.

Mais nos progressistes qui peinent à accepter la complexité du cœur humain, s’obstinent à discréditer moralement tout ce qui ne relève pas de l’imaginaire de l’émancipation et du cosmopolitisme. Ils ne voient pas dans le désir d’appartenance un repère permanent de l’âme humaine mais une trace du passé qu’il sera un jour possible d’effacer et de ranger au musée des vieilleries politiques et philosophiques. Dans leur représentation du monde, l’enracinement, du moins lorsqu’il est occidental, représente le passé et la citoyenneté mondiale, l’avenir. Pour progresser, une société devra se désincarner et se détacher de son particularisme distinctif. Alors ils traduisent toujours en termes péjoratifs l’aspiration de l’homme à habiter une cité qui s’inscrit dans la durée : il s’agirait d’une survivance du passé à combattre pour un jour en finir avec elle. Mais puisque cette aspiration toujours renait, et qu’ils ne la comprennent pas, ils nous invitent à une vigilance permanente contre le retour de la bête et n’hésitent pas à hystériser le débat public dès qu’ils en perdent la pleine maîtrise. Mal comprendre la nature humaine, c’est se condamner à toujours se révolter contre elle.

On ne saurait enfermer une société dans le culte du même, non plus que dans le culte de l’autre. Un peuple doit assumer sa personnalité collective et ne pas douter de son droit à être maître chez lui pour faire son histoire librement. Mais il ne doit pas non plus se croire à ce point singulier qu’il pourrait se détacher du genre humain dans son ensemble et surplomber l’espèce comme s’il n’avait plus rien de commun avec elle. L’authentique cosmopolitisme, j’y reviens, ne consiste pas à nier la singularité de chaque culture et son droit à se projeter dans une communauté politique mais à trouver ce qui dans cette identité l’ouvre vers l’universel. Il n’y pas de repli identitaire dans le désir de ne pas devenir étranger chez soi. Si une société cherche à arracher un de ces deux principes du cœur de ceux qui la forment, elle se condamne non seulement à l’appauvrissement spirituel et existentiel, mais à mutiler l’homme en niant une part pourtant irrépressible de lui-même.


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