«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Triste rappel de la contribution politique de Claude Morin

René Lévesque était-il un « Extraordinary Canadian » ?

René Lévesque, ex-premier ministre du Québec et chef fondateur du Parti québécois, était-il un Canadien extraordinaire ? Eh bien, selon la CBC, la réponse est oui.

C’est en zappant jeudi soir que je suis tombée sur des images d’archives montrant René Lévesque à travers ses différentes carrières. De journaliste renommé à ministre audacieux sous Jean Lesage à premier ministre novateur. Le tout, narré en anglais sur la CBC.

Intriguée, j’ai regardé l’émission. Croyant avoir la berlue, j’ai réalisé que cet épisode faisait partie d’une série de biographies portant sur des « Extraordinary Canadians ».

Comme si le massacre en règle de l’histoire canadienne et québécoise par la télésérie « The Story of us » ne suffisait pas, voilà qu’on récupère l’œuvre politique de René Lévesque pour en faire un « Extraordinary Canadian ».

Comme quoi, du moins selon le descriptif de l’épisode, M. Lévesque aurait lui-même contribué à améliorer le Québec ET le Canada.

Bref, le même personnage politique pourtant honni au Canada anglais du temps où il gouvernait, une fois disparu, susciterait de l’admiration au point de verser dans une forme gênante d’appropriation politique ?

On veut bien croire qu’après le rapatriement unilatéral de la constitution canadienne sous Pierre Elliott Trudeau, René Lévesque ait lui-même pris le « beau risque » du fédéralisme renouvelé offert par Brian Mulroney.

Mais de là à le sacrer « Extraordinary Canadian », il y a loin de la coupe aux lèvres – aussi rouge unifolié soient-elles.

Reconnu hors Québec comme un « grand démocrate » depuis son décès, cela n’en fait pas pour autant un « Extraordinary Canadian » sur le plan politique.

Même pas si l’on prend l’expression comme voulant simplement dire « un Canadien hors de l’ordinaire ».

Car hormis pour son poste de ministre sous Jean Lesage et son « beau risque » tardif qui précipiterait plusieurs démissions chez ses ministres les plus importants, il n’en reste pas moins que le cœur de son œuvre politique est la fondation en 1968 d’un parti politique dont la raison d’être originelle était la souveraineté politique du Québec.

Il s’y est peut-être fort mal pris une fois au pouvoir – et c’est peu dire -, mais cela ne change rien à la première raison d’être de son parti, avec ou sans « association » avec le reste du Canada.

Sans surprise, par contre, la série « Extraordinary Canadians » ne compte pas Jacques Parizeau dans sa liste. La raison ?

Une hypothèse : contrairement à la défaite claire du Oui en 1980 sous René Lévesque, au référendum de 1995 sous Jacques Parizeau, les Canadiens anglais sont venus à un cheveu de perdre leur pays. Une frousse qu’ils n’ont jamais oubliée et avec raison.

De fait, si la CBC tenait tant à transformer un ex-péquiste en « Extraordinary Canadian », un autre nom viendrait plutôt en tête.

Soit celui de Claude Morin, ex-mandarin, ex-ministre péquiste, père de l’étapisme – la pire stratégie possible pour le mouvement souverainiste -, et surtout, ex-agent informateur de « haut niveau » de la GRC, dont les activités troubles furent révélées en 1992 par le journaliste Normand Lester. Pour visionner le reportage-choc de M. Lester, c’est ici.

Considérant l’immense influence que Morin a longtemps exercée sur René Lévesque en matière de stratégie référendaire et constitutionnelle – M. Lévesque n’apprendra lui-même la nouvelle des activités sombres de son ministre qu’à la fin de 1981 -, le reportage de Normand Lester diffusé en 1992, nul besoin de le préciser, avait eu l’effet d’une véritable bombe politique à fragmentation.

Dans son livre « Gouverner le Québec » paru en 1993, l’ex-premier ministre libéral Robert Bourassa raconte aussi ceci. Une anecdote significative et malheureusement oubliée depuis longtemps.

Contexte : l’offre faite par Pierre Elliott Trudeau en 1971 de la « charte » dite de Victoria. Une charte qui, dans la foulée de la Crise d’octobre, visait à produire une nouvelle constitution présentée comme étant non négociable. 

Or, Robert Bourassa et son gouvernement finissent par la refuser parce qu’elle ne prévoit aucune augmentation des pouvoirs du Québec « en matière de santé, de services sociaux, de sécurité du revenu et de main d’œuvre ».

Et voilà ce qu’en raconte Robert Bourassa en 1993 :

« Je me souviens de Claude Morin, qui me disait dans l’avion, au retour, et j’en étais étonné : « Si tu dis non, c’est l’impasse totale. » Il n’a pas insisté, mais ça m’est resté dans l’esprit. »

Traduction : Claude Morin, contrairement aux ministres séniors de M. Bourassa, conseillait à ce dernier d’accepter la charte de Victoria malgré ses graves manquements pour le Québec. Si M. Bourassa avait suivi son conseil, non seulement le Québec serait rentré dans le rang constitutionnel canadien en échange de trop peu, mais l’acceptation par le Québec de la dite charte aurait également constitué une victoire politique majeure pour Pierre Elliott Trudeau.

Pour que M. Bourassa se donne la peine, 22 ans plus tard – soit l’année suivant la sortie de la nouvelle du passé de Claude Morin comme informateur payé de la GRC -, de raconter cet événement, c’est qu’il était en effet significatif à ses yeux de lynx politique.

Bref, pour l’ensemble de son œuvre – et contrairement à René Lévesque -, on pourrait aisément dire que Claude Morin aura bel et bien été un « Extraordinary Canadian »...

***

Addendum :

Pour ma chronique sur la Fête du Canada, « Le plus meilleur pays du monde », c’est ici.
 


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