«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

L’avenir incertain des Petites nations

Référendums sur l’indépendance en Europe

Chronique de José Fontaine
mardi 22 juillet 2014
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Il arrive que l’on baptise « régionalistes » les revendications de type écossais ou catalan qui ont cependant pris une autre tournure déjà depuis un certain temps et qui se confirmera ou pas les 16 septembre (Écosse) et 9 novembre prochains (Catalogne), à la suite de deux référendums sur leur indépendance respective.

Des États européens logiquement opposés à de nouveaux États

Alors que jusqu’ici la Commission européenne s’était déclarée défavorable à la tenue de ces référendums, déclarant que ces deux pays devraient refaire toutes les démarches pour adhérer à nouveau à l’Union européenne (ce qui ne serait pas sans leur poser des problèmes [1]), le nouveau Président de la Commission européenne a adopté récemment un ton plus favorable au moins à l’égard de l’Écosse qui semble plus attirée par le « Continent » que les eurosceptiques anglais, tout en voulant garder la livre sterling comme monnaie et non l’euro, ce que les Anglais refusent, mais dont certains observateurs pensent que l’Écosse peut l’imposer comme État souverain déclarant que la monnaie britannique sera la monnaie de l’Écosse indépendante.

Jusqu’ici, les dirigeants des institutions européennes (l’opposition des États est logique et normale : la diplomatie écarte l’idée qu’un État soutienne une sécession dans autre État et les États européens ne sont pas en guerre) ont marqué leur désaccord avec ces démarches et en tout cas celle de la Catalogne.

Un « régionalisme » dépassé et une Europe des Régions impossible

L’opposition des États est assez logique. Même si tous les États de l’Europe occidentale (ou de ce qui correspond à ce qui n’a jamais fait partie du bloc de l’Est après 1945), ne sont pas menacés d’éclatement, il existe des virtualités dans plusieurs d’entre eux. J’ai dressé dans un numéro de la revue TOUDI en ligne que je dirige une analyse des possibilités réelles d’indépendance ou de forte autonomie de plusieurs Régions d’Europe dans la mesure où une Europe des Régions au sens absolu du terme (effacement des États et création d’un vaste État européen comportant uniquement des Régions qui seraient à l’Europe ce que sont les États aux USA), me semble impossible, idée qui a été pourtant défendue et qui l’est encore par un homme politique wallon aujourd’hui retraité, José Happart, qui s’exprime encore à ce sujet, mais dont l’analyse est parfois rudimentaire. Alors que ce cauchemar serait la victoire absolue du néolibéralisme.

Une Europe des Régions au sens absolu du terme me semble impossible dans la mesure où un grand nombre de pays d’Europe, moyens ou petits —22 sur les 28 sauf la Belgique dont les entités fédérées ont vu croître leurs compétences de 0 à 70 % des ex-compétences étatiques depuis 1980, compétences qui vont encore s’accroître probablement — me semblent insécables, étant très petits (Malte avec 400.000 habitants, le Luxembourg avec 500.000 habitants petit État mais qui possède une tradition nationale, une langue nationale également et qui est l’un des six pays fondateurs de l’Europe [2]).

C’est le cas aussi d’autres pays bien plus peuplés comme les Pays-Bas, avec près de 17 millions d’habitants et qui —on ne le dit jamais, autant donc le souligner ici—pourrait être considéré comme la première nation moderne d’Europe, le seul grand ensemble qui ait été républicain dès le 16e siècle et qui a été une puissance mondiale au 17e siècle, sa marine pouvant mettre en échec la marine française et anglaise réunies, la Roumanie (certes avec ses minorité hongroises), la Suède, le Danemark, la Norvège (vieux pays un moment réuni à la Suède dans une confédération qui a éclaté pacifiquement en 1905, même pas après un siècle de réunion : la Norvège ne fait pas partie de l’UE).

D’autres sont des fragments d’Empires éclatés : la Finlande séparée de l’Empire russe en 1917, le cas plus connu de l’Irlande (qui s’est séparée en plusieurs temps de l’Empire britannique), la Tchéquie, la Slovaquie, issues de l’Empire austro-hongrois après 1918, comme la Croatie ou la Slovénie un temps rassemblées dans l’ex-Yougoslavie. Quelques dates et informations historiques élémentaires sont rassemblées ici, le chiffre des populations devrait être actualisé, mais demeure un ordre de grandeur acceptable.

Pour ce qui est des grands pays, la Pologne est un ensemble national homogène. L’Allemagne a le fédéralisme dans le sang et c’est même le principe de son unité, même si Bernard Landry a pris un jour la parole devant le Parlement de Bavière qui se veut un État libre, Land allemand qui souligne sa singularité dans la République fédérale. La France est une République « une et indivisible ». La France métropolitaine est divisée en 22 Régions administratives, mais on songe à diminuer ce nombre de Régions, ce qui nous éloigne terriblement du fédéralisme et même du régionalisme. Il semble cependant que parmi ces Régions, la Bretagne demeure la Région de France la plus enracinée dans sa différence et va d’ailleurs s’agrandir avec la refonte proposée des Régions en France.

L’Italie aurait pu devenir un État fédéral et compte en son sein plusieurs régions autonomes : Sicile, Sardaigne, Val d’Aoste... Il y a un mouvement très nationaliste, la Ligue du Nord, mais qui s’affaiblit et qui a des revendications « nationales » qui peuvent sembler peu enracinées, cette ligue a d’ailleurs perdu près de la moitié de ses suffrages aux élections européennes de 2014.

Le cas du Royaume-Uni est intéressant dans la mesure où l’on sait que la question irlandaise a pu susciter avant la Première guerre mondiale des projets fédéralistes pour l’ensemble du Royaume, se heurtant au problème que les Anglais (au sens strict du terme), représentent près de 90% de la population et 75% du territoire, ce qui n’aurait au fond pas modifié beaucoup les rapports de force : selon Wikipédia, à l’article Fédéralisme, au Parlement britannique, les députés écossais —aujourd’hui que l’Écosse est autonome—votent des lois qui ne s’appliquent pas toujours à l’Écosse (quand c’est l’Écosse qui est compétente en matière législative) mais seulement en Angleterre, l’affirmation n’est pas sourcée mais me semble fondée.

Le sixième grand pays d’Europe est peut-être le plus ouvertement opposé à tout éclatement d’État, dans la mesure où, un peu à l’instar du Canada, on peut se demander dans quelle mesure l’Espagne pourrait subsister, comme Espagne, sans la Catalogne qui représente 22% de son PIB, (mais peut-être aussi sans les autres pays catalans : Communauté de Valence et Îles baléares), et sans le Pays basque qui représente 7% du PIB espagnol.

Les référendums écossais et catalans et la nature antisociale de l’Europe

« On peut se demander si nos sociétés qui deviennent de plus en plus énormes et pareilles les unes aux autres ne tendent pas à recréer dans leur propre sein des différences situées sur d’autres axes que ceux où se développent les similarités. » écrivait Denis de Rougemont, le penseur par excellence du régionalisme européen [3].

J’ai entendu chez Andrée Ferretti (via des enregistrements télé) des sociologues québécois des années soixante expliquer cela à la télé, de la même façon, pour le Québec. De même, l’édition de 1988 de l’Encyclopaedia universalis, continue à faire du régionalisme un fait universel défini d’une manière analogue à celle de Denis de Rougemont précisant d’ailleurs que c’est l’Espagne républicaine qui a été le premier État européen à accepter en son sein des Régions autonomes à l’instar des États fédérés d’un État fédéral, la chose se limitant, pour l’Espagne, au Pays basque (autonomie accordée à la veille de la guerre civile, en 1936) et à la Catalogne (autonomie accordée dès 1932 [4].

Ce qui — en France et en Belgique en tout cas, dans d’autres pays aussi sans doute—fait reculer devant les autonomies régionales —pas nécessairement celles de la Catalogne et de l’Écosse où il me semble y avoir des garanties, comme au Québec d’ailleurs — est d’un autre ordre que l’attachement à tel ou tel État-Nation.

Bien des observateurs ont fait remarquer que les États européens de l’Europe occidentale étaient des États où les compromis sociaux entre travailleurs et employeurs étaient fortement incorporés à la substance même de l’État (sécurité sociale, présence des syndicats reconnus à peu près au même titre que des interlocuteurs officiels, y compris parfois même juridiquement voire constitutionnellement [5] etc.). En 1988, Alain Lipietz écrivait dans L’Europe impensée [6], que ces accords à l’intérieur des États européens, incorporés à ce que nous appelons leur substance, étaient entrés en crise, malgré le fait qu’ils n’étaient pas et ne sont toujours pas foncièrement entamés — jusqu’ici !

Mais l’Europe qui se construit comme pouvoir politique n’incorpore, elle, rien de ces compromis structurés à l’intérieur des nations occidentales et semble même ne pas s’en soucier alors que l’on parle tant d’Europe comme l’avenir à construire ! Sans en intégrer la composante sociale ?

Lipietz écrivait encore : voici des États « qui ne savent plus ce qu’ils veulent faire d’eux-mêmes, de leurs propres citoyen(ne)s, qui ne savent plus quel compromis passer en leur sein (…) N’est-il pas évident que les partisans de cette fuite en avant, incapables de penser leurs propres projets, n’ont en réalité qu’un schéma inconscient : organiser à l’échelle européenne la lutte sans régulation de tous contre tous […] L’Europe, un fourre-tout d’individus ? Aucune nation ne peut exister comme ça [7] ! »

Tous ces textes sur l’Europe dans cette revue que je dirige depuis 1987 me frappent d’autant plus qu’ils se confirment au fur et à mesure qu‘avance cette construction européenne. Qui me semble être plus une destruction qu’une construction. Et on est porté évidemment à faire confiance à des analyses qui, reproduites depuis aussi longtemps, poursuivies, jusqu’à aujourd’hui, pour l’essentiel, ne se trompent pas sur un avenir qu’elles ont décrit, qui s’est réalisé et que, par définition, elles ignoraient.

L’Écosse et la Catalogne, le Pays basque, la Wallonie et la Flandre — pour ne parler que des pays qui ont le plus de chances de devenir indépendants dans l’Europe actuelle—, vont-ils, à travers leurs propres constructions nationales, renouveler la démocratie sociale et économique ou aggraver l’évolution funeste de l’Europe actuelle ? Bien que je ménage souvent la Flandre dans mes chroniques, je pense devoir avoir des doutes à son endroit. Le parti nationaliste qui y domine actuellement a rallié le camp des conservateurs britanniques au Parlement européen et un gouvernement fédéral belge très à droite est e voie de constitution. En Catalogne, la gauche radicale et une droite fort libérale (voire néolibérale), s’unissent face à Madrid. Le SNP d’Écosse est un parti de gauche, le Pays basque est dirigé par des démocrates-chrétiens, les syndicats sont très puissants en Wallonie. Par ailleurs, l’autonomie et l’indépendance de la nation est légitimement un but en soi. Qui a conduit en Europe occidentale, en fin de compte à un État social fort partout.

Les opposants aux autonomies des cinq pays cités, ne remettent généralement pas en cause l’évolution profondément antisociale de l’Europe actuelle plus que leurs adversaires. Il s’agit d’une petite trentaine de millions d’Européens sur les 500 millions de l’UE et de deux États importants (Espagne et Royaume uni), et d’un État moyen (Belgique), fondateur de l’Europe à six (France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Luxembourg, Belgique). Tout ce qui peut contrarier la construction de l’Europe actuelle et remettre en cause les bases néfastes sur lesquelles elle repose, me semble devoir être encouragé.

Il y a sans doute une chose à dire, plus importante que toutes. La construction européenne est passée outre jusqu’ici à tous les référendums qui la mettaient en cause au Danemark (on en a refait un autre), en Irlande (idem), en France (on a fait voter L’Assemblée nationale et le Sénat plus « sûrs »), en Hollande (idem qu’en France). Imaginons un OUI écossais à l’indépendance. Il serait respecté, je pense. Qu’en penseraient par exemple les Français qui n’ont pas accepté le Traité constitutionnel européen de 2005 et dont l’avis pourtant législatif n’a pourtant pas été pris en compte ?


[1Mais les juristes ne sont pas d’accord sur la nécessité pour ces nouveaux États indépendants de renégocier leur adhésion à l’UE

[2France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Italie, Luxembourg.

[3Le Monde Diplomatique, avril 1971, p. 7

[4Encyclopaedia universalis, 1988, p. 796.

[5Le Conseil économique et social de la Région wallonne compte en son sein les représentants des patrons, des PME, des agriculteurs, des syndicats d’ouvriers et employés.

[6Revue M avril 1988.

[7Cité par Pascal Zambra dans TOUDI, revue annuelle, 1989, p. 45.

Commentaires

  • Michel Bélisle alias Didier, 29 juillet 2014 13h37

    L’élite mondialiste dirigeante internationale menace toujours d’isoler ceux qui ne veulent pas faire ce qu’on leur dit de faire.

    Si cette élite ne digère pas le fait que telle ou telle partie de l’Europe ou du monde forme un pays indépendant, elle va chercher à l’isoler.

    Mais sachant que cette élite mondialiste formée des décideurs politiques et économiques est composée de ceux qu’on ne pouvait sentir sur les bancs d’école, c’est à dire les suffisants, les contrôlants, les fendants et autres baveux, l’isolement par rapport à ces types devient une bénédiction et ne devrait pas décourager certains pays qui cherchent l’autonomie, surtout qu’en étant autonome, on peut s’occuper de créer une société plus juste et plus humaine dans laquelle tous peuvent vivre décemment et heureux, ce qui est difficile à réaliser dans le mondialisme ambiant.

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