«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Quelle « élection référendaire » en 1962 ?

Contredit par la réalité historique, ce raisonnement est irrecevable

Tribune libre de Vigile
vendredi 4 septembre 2009
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Quelle « élection référendaire » en 1962 ?

par Claude Morin

Certains dans Vigile veulent, quarante sept-ans plus tard, transmuter en élection « référendaire » celle de 1962 sur la nationalisation de l’électricité. Selon eux, elle constituerait un précédent applicable à la souveraineté. Si, à l’époque, les députés libéraux disposaient de la légalité et de la légitimé voulues pour assurer au Québec le contrôle d’un levier économique aussi important, le Parti québécois pourrait en efffet, suivant aujourd’hui la même logique, réaliser la souveraineté. Comme le Parti libéral de 1962, il lui suffirait d’obtenir une majorité parlementaire et, par elle, de mettre son programme politique en œuvre.

Contredit par la réalité historique, ce raisonnement est irrecevable.

1) À l’automne de 1962, Jean Lesage était au pouvoir depuis un peu plus de deux ans. Son gouvernement avait amorcé des réformes dont le rythme et l’ampleur promettaient de s’accentuer, tendance qui perturbait de plus en plus les ministres les plus conservateurs et troublait une fraction significative de militants libéraux. Et, plus tôt cette année-là, le ministre René Lévesque avait proposé une nouvelle initiative « gauchiste », la nationalisation de l’électricité, idée qui accrut encore les tensions au sein du cabinet et dans le parti. Comme les médias faisaient de plus en plus état de l’atmosphère au sein du gouvernement, le public pressentait que Lesage aurait bientôt à faire un geste d’autorité et à trancher dans un sens ou dans l’autre.

D’abord plus que réticent à la nationalisation, Lesage l’accepta finalement. Il en avait perçu les avantages et compris qu’elle avait des chances de plaire d’emblée aux Québécois. Sauf qu’il s’inquiétait de l’impact qu’une telle entreprise pourrait avoir sur l’équilibre déjà instable de son équipe. C’est alors qu’il proposa une élection-surprise dont le thème dominant, espérait-il, serait la nationalisation de l’électricité et, à travers elle, la maîtrise par les Québécois de leur économie. Une sorte de « condition gagnante ». Vu l’ambiance du temps, la population ne s’étonna pas vraiment de la décision spectaculaire du premier ministre,

En provoquant un combat électoral, Lesage forçait ses troupes à taire leurs divergences et à faire faire front commun contre le parti d’opposition, l’Union nationale. Car une autre composante entrait dans le calcul du premier ministre : en raison du long règne duplessiste, ce parti était discrédité et l’image de son nouveau chef, Daniel Johnson, choisi l’année d’avant et encore mal connu, n’était pas très positive. Une autre « condition gagnante ». La conjoncture favorisait les Libéraux.

2) Problème toutefois. Lesage (Lévesque aussi) aurait souhaité que l’élection ne porte que sur le projet de nationalisation, idée populaire apte à faire oublier les critiques contre son gouvernement. Malheureusement, à l’époque les campagnes électorales duraient six ou sept semaines, parfois plus. Dès la deuxième semaine, lui et ses ministres durent aborder d’autres sujets, souvent d’ordre régional ou local, sans rapport avec le thème officiel de la campagne. Les électeurs posaient des questions sur ceci et cela. Même chose pour les commentateurs et les journalistes. On s’attendait aussi, comme de coutume, à des promesses électorales. De son côté, l’Union nationale attaquait les mesures libérales des deux années précédentes, notamment ce qu’elle appelait avec dérision la « politique de grandeur ». Si bien que, lors du Débat des chefs, le premier au Québec, trois autres thèmes furent retenus en plus de la nationalisation de l’électricité. On était loin du sujet unique.

3) Vers la fin de la campagne, un scandale apparent, dit des « faux certificats », fut dévoilé (je n’entre pas dans les détails, l’affaire s’avérant plus tard non fondée). Mais des organisateurs importants de l’Union nationale semblaient y être mêlés, imbroglio qui affecta la réputation de leur parti et favorisa encore plus les libéraux.

4) Au bout du compte, Lesage obtint non seulement une majorité parlementaire, mais fut réélu avec 56,5% des votes.

5) Il n’y a pas eu de visée référendaire dans toute cette opération électorale. Plutôt flair, habileté et opportunisme de bon aloi. Lesage ne cherchait pas à obtenir, par l’élection, l’appui formel du public pour la nationalisation comme telle. Il aurait pu y procéder en vertu du mandat courant de son gouvernement, comme le lui suggéraient ceux qui redoutaient les résultats toujours incertains d’une campagne électorale. Ou, s’il avait voulu consulter la population sur la seule question de la nationalisation, il aurait pu opter pour un référendum. Mais tel n’était pas son objectif. Il se souciait de raffermir l’unité de son parti et de consolider son autorité comme chef. Et il prenait l’opposition de court en proposant un projet attrayant.

Toutes les informations dont on vient de lire un aperçu se trouvent, clairement établies et analysées, dans les biographies de Jean Lesage ainsi que dans les nombreux ouvrages qui ont disséqué les tenants et aboutissants de la Révolution tranquille. Mais qu’est-ce qui m’autorise, moi, à intervenir sur ce sujet ? Quelques faits, simplement. D’octobre 1960 à juillet 1965, j’ai été conseiller économique de Lesage. J’ai aussi écrit la plupart de ses discours durant toute la période où il fut au pouvoir. Je m’entretenais avec lui chaque jour. Et je l’ai accompagné à travers le Québec pendant la campagne électorale de 1962.

Courte observation pour finir. En tant que réforme économique, la nationalisation de l’électricité pouvait se réaliser dans le cadre du régime politique actuel. Elle ne le mettait pas en cause et, déjà accomplie en Ontario depuis plusieurs années, elle n’indisposait ni Ottawa ni aucun autre gouvernement. Il est par conséquent abusif de l’assimiler à un projet comme la souveraineté, destinée, elle, à remplacer le régime lui-même en transformant de manière radicale le statut du Québec. La confusion des genres et l’invention, aprés coup, d’événements qui n’ont jamais existé n’aident personne.

Commentaires

  • 4 septembre 2009 19h25

    Je me sens un peu interpellé puisque j’ai évoqué l’élection de 1962 dans un débat sur Vigile.

    Je mentionne que l"élection "référendaire" n’est pas un terme que j’ai utilisé, mais bien l’élection décisionnelle. C’est à dire une élection qui porte sur un thème central qui fini par marginaliser les autres thèmes et qui donne un mandat fort à un gouvernement pour mettre en place une stratégie d’État d’envergure.

    Ce qui faisait l’objet de ce petit débat : La Constitution de l’État du Québec (et non de la province).

    Puisque que la politique nait de l’antagonisme, qu’elle est dynamique et mouvement, il lui faut un déclencheur. Et cette proposition de préciser les termes politiques et juridiques de l’État du Québec pourrait très bien en être un si un conflit de légitimité s’ouvre entre celle ci et la Constitution du Canada de 1982.

    M Morin vous aimez l’Étapisme, que pensez vous de cette proposition. À cet égard est ce que ce projet de Constitution de l’État du Québec est un thème porteur. Est ce que l’on peut établir un rapport de force favorable avec Ottawa sur cet enjeu ?

    JCPomerleau

    P.s. Merci d’être intervenu à titre de témoin de l’histoire.

  • 4 septembre 2009 15h44

    Donc, le caractère décisionnel d’une élection est diminué par la quantité de sujets évoqués. (Parenthèse, comprenez-vous notre rejet de l’expression "élection référendaire" ?) Ce qui diminue le pouvoir du gouvernement de Québec.

    Donc, en 1980,un référendum ne demande pas le mandat de réaliser mais le mandat de négocier et de présenter de nouveau à la population le résultat des négociations. Un autre référendum. Ce qui diminue le pouvoir du gouvernement de Québec.

    Au lieu de réfléchir sur les raisons de faire l’indépendance pour convaincre le plus de gens possibles, on met l’accent sur la démarche, la façon de décider sans décider de manière à ne pas effrayer les Québécois qui, comme le dit votre admirateur Bousquet, sont des peureux surtout les gens de la région de Québec que vous connaissez bien et qui sont particulièrement peureux mais que, par exquise politesse, on dit prudents.

    C’est le règne du Stratège.

    Pendant que nous les militants on est paralysé car au lieu d’avoir à convaincre nos compatriotes, on nous demande d’attendre la prochaine astuce du genre : quelle sera la question qui sera posée pour donner l’occasion de ne pas vraiment se prononcer sur le fond à savoir l’indépendance du Québec.

    Cela dure depuis 1973. Avec une exception en 1995. J’ai dit ce que je pense de votre étapisme néfaste dans un texte : Claude Morin est-il de bonne foi ?

    Dialogue de sourds. Vous êtes incapable de la moindre auto-critique. Dans un roman Le Stratège, Loraine Lagacé, qui a travaillé pour vous, dit beaucoup de vérités sur votre façon de faire de la politique. C’est cette façon de faire de la politique que je remets en question. Allez lire Georges-Etienne Cartier en commentaire à mon texte : Claude Morin est-il de mauvaise foi ?

    Vous le superdémocrate, que pensez-vous du mensonge de Trudeau qui met son siège en jeu en laissant croire qu’il va répondre aux aspirations du Québec pour ensuite rapatrier la constitution en 1982 ?

    Que pensez-vous de l’astuce de Trudeau qui a laissé croire à Lévesque qu’il pourrait faire un référendum pan-canadien ? Quel grand stratège ? Cette fois-là. Claude Morin, you have been outfoxed.

    En passant, vous savez que pour André Pratte, le superdémocrate, c’est Trudeau, le gars des mesures de guerre qui a fait emprisonner 450 personnes dont Pauline Julien, Gérald Godin et Gaston Miron qui sont, comme chacun sait, de dangereux terroristes selon la définition de Sam Hamad.

    Robert Barberis-Gervais

  • Gilles Bousquet, 4 septembre 2009 11h09

    D’accord avec M. Morin, nationaliser l’électricité et réaliser la souveraineté du Québec, le jour et la nuit, rien à voir et rien de moins.

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