«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

« Il est toujours boiteux de comparer le Québec, une province, à des pays indépendants »

Québec dans le rouge

mercredi 5 février 2014

Depuis une semaine, la grande majorité des chroniqueurs du Journal de Montréal agitent l’épouvantail du « Québec, dans le rouge », suite à la publication d’une étude du Centre sur la productivité et la prospérité des HEC Montréal, intitulée Productivité et prospérité au Québec, bilan 2013. C’est le discours habituel à l’approche du dépôt d’un budget par le gouvernement du Québec.

L’étude compare le Québec aux autres provinces canadiennes et à une brochette de pays par rapport au niveau de vie, aux dépenses publiques et à la fiscalité, à l’investissement et aux inégalités.

Comparant le Québec aux autres provinces canadiennes et aux pays de l’OCDE à propos de l’écart entre les riches et les pauvres, les auteurs font le constat que celui-ci se classe en bonne position. Si l’on divise la population en cinq quintiles et que l’on compare le quintile des plus riches à celui des plus pauvres, il appert que les ménages les plus riches du Québec disposent d’un revenu moyen 4,7 fois supérieur à celui des ménages les plus pauvres.

Comparé à 20 pays de l’OCDE, le Québec se classe au milieu du classement. Dans cette liste, les pays les plus égalitaires, au premier chef les pays scandinaves, sont les pays reconnus pour l’interventionnisme de leur État. Le rapport entre le revenu moyen des plus riches et des plus pauvres varie entre 3,5 et 4,0 pour l’Islande, le Danemark, la Finlande, la Norvège, la Belgique et la Suède.

Par contre, les écarts de richesse sont plus prononcés dans les pays où l’État est moins interventionniste. Le rapport entre le quintile des plus riches et celui des plus pauvres se situe entre 5,4 et 7,9 pour l’Irlande, le Royaume-Uni, l’Australie, le Japon et les États-Unis.

Là où l’étude des HEC pèche par omission, c’est lorsqu’elle ne mentionne pas la cause principale de cet état de fait : la présence syndicale.

Le facteur syndical

Pour tous les pays énumérés précédemment où les inégalités sont les moins importantes, le taux de syndicalisation est supérieur à 50 % et atteint même 70 % (Danemark, Finlande) et 80 % (Islande).

D’autre part, dans les pays où l’écart est plus prononcé qu’au Québec, le taux de syndicalisation est inférieur à notre taux de syndicalisation qui tourne autour de 40 %.

Aux États-Unis, pays où l’écart entre les riches et les pauvres est le plus grand, le taux de syndicalisation est d’à peine 11 %.

La première répartition de la richesse s’opère par le salaire. Plus les travailleurs sont syndiqués, meilleurs sont leurs salaires et avantages sociaux. Au Canada, on a évalué que cet écart est de l’ordre de 10 % à 25 % selon les secteurs d’activités, en faveur des syndiqués.

La redistribution de la richesse

Après la première répartition de la richesse entre salaires et profits, il s’opère une redistribution par les programmes sociaux. Les auteurs de l’étude affirment qu’ils sont la cause principale du maintien d’un taux d’inégalité au Québec (4,6 %) inférieur à ceux de l’Ontario (5,5 %) et du Canada (5,3 %) dans son ensemble.

Les dépenses plus élevées au Québec s’expliquent principalement par les congés parentaux et les places subventionnées en garderie, deux programmes obtenus suite à des revendications du mouvement syndical.

Les auteurs veulent laisser croire que ces programmes sociaux font en sorte que le Québec vit « au-dessus de ses moyens », d’où le titre du Journal de Montréal « Le Québec dans le rouge ».

À cet égard, ils analysent le niveau de vie, la productivité, la fiscalité et l’investissement. Mais leur analyse est éminemment discutable. Par exemple, la comparaison entre le niveau de vie du Québec et des autres provinces en fonction du Produit intérieur brut par habitant est biaisée.

Ainsi, ils évaluent le « niveau de vie » à 44 428 $ pour le Québec et à 80 516 $ pour l’Alberta. Mais lorsqu’on connaît le coût de la vie en Alberta, le résultat serait fort différent si on utilisait plutôt comme critère le revenu disponible.

Il est bien connu qu’il coûte beaucoup moins cher de vivre à Montréal qu’à Toronto, Calgary ou Vancouver.

De même, la productivité du travail, principal facteur de la performance des provinces canadiennes en matière de niveau de vie, mériterait une analyse plus fine.

Dernièrement, une étude de Statistique-Canada a démontré que la différence entre la productivité du travail entre le Canada et les États-Unis, défavorable au Canada, s’expliquait essentiellement par la présence relativement plus importante de petites entreprises dans l’économie canadienne. Ces dernières sont moins productives. Au Québec, la présence des petites entreprises est encore plus importante dans la structure industrielle.

Quand les auteurs soulignent la place plus importante des dépenses publiques en pourcentage du PIB au Québec que dans le reste du Canada, ils oublient que le gouvernement du Québec est le gouvernement national des Québécois. L’Ontario considère le gouvernement fédéral comme son gouvernement national.

De plus, il est toujours boiteux de comparer le Québec, une province, à des pays indépendants. Les Québécois envoient la moitié de leurs impôts (plus de 50 milliards $ par année) à Ottawa. Dans son livre Un gouvernement de trop, Stéphane Gobeil affirme que le Québec économiserait 7,5 milliards $ par année en supprimant les dédoublements du « gouvernement de trop ».

Enfin, les auteurs soulignent à juste titre la faiblesse des investissements privés en machines et équipements au Québec par rapport aux autres pays de l’OCDE et des provinces de l’ouest canadien.

Cette réalité témoigne du déplacement de centre de gravité de l’économie canadienne vers les provinces riches en hydrocarbures. Cela milite pour un rôle plus actif de l’État dans l’économie, ce que les auteurs se gardent bien de dire.

Le credo néolibéral

En fait, les auteurs adhèrent au credo néolibéral éculé, selon lequel une diminution des impôts des entreprises et des mieux nantis relancerait les investissements. Une vision de l’esprit contredite par les faits.

À plusieurs reprises, le ministre fédéral des Finances Jim Flaherty et Mark Carney, l’ex-gouverneur de la Banque du Canada, ont accusé les entreprises de laisser dormir dans leurs coffres des milliards. (En fait, ils les placent dans des paradis fiscaux).

Cela nous vaut une conclusion particulièrement bâtarde de l’étude des HEC. Les auteurs concluent : « Même si, a priori, rien n’indique que les faibles inégalités du Québec soient responsables de sa performance économique, il ne faut pas conclure que cette province peut espérer devenir une société plus égalitaire sans en subir les contrecoups » !!! Comprenne qui pourra !

Mais peu importe. Cette conclusion incompréhensible est taillée sur mesure pour justifier que le « Québec vit au-dessus de ses moyens », que « le Québec vit dans le rouge ». Elle sert merveilleusement bien le Journal de Montréal et son équipe de chroniqueurs pour influencer le gouvernement à la veille d’une campagne électorale.


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