«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

L’approche autonomiste

Quand on se fonde sur une erreur historique

L’analyse de l’historien Maurice Séguin est encore fort pertinente pour tous ceux qui veulent comprendre les raisons qui justifient le combat pour l’indépendance du Québec

lundi 2 août 2010

Dans la réplique à l’article de Claude Bariteau du 26 juillet que signe Alexandre Thériault-Marois, président du comité national des jeunes du Parti québécois, et qui a été publiée dans Le Devoir du 30 juillet, une erreur historique s’est glissée, qui n’est pas sans conséquences.

Abordant les deux approches qualifiées respectivement par Claude Bariteau d’« affirmative » et d’« autonomiste », M. Thériault-Marois a voulu les situer dans l’histoire en précisant que ces deux approches ne sont pas deux doctrines séparées entre lesquelles les nationalistes doivent nécessairement faire un choix. « Il s’agit plutôt, selon le président des jeunes du PQ, de deux courants évoluant ensemble, s’entrecroisant et se propulsant l’un et l’autre dans l’histoire de notre nation. »

Si cela est vrai en pratique, il reste que ces deux courants ont été bien caractérisés et bien analysés. Et ils s’inscrivent dans une histoire.

Lorsque M. Thériault-Marois affirme : « Si lors de la Révolution tranquille, les historiens, dans un courant marxiste [sic], ont romancé l’apport des patriotes, ceux d’aujourd’hui pondèrent et rétablissent [sic] les réformistes comme Étienne Parent et Louis Hyppolyte LaFontaine », il semble ignorer que ce n’est pas un historien marxiste mais bien le théoricien du mouvement indépendantiste de l’École néo-nationaliste de l’Université de Montréal, Maurice Séguin, nullement marxiste et spécialiste de l’analyse de la question nationale du Québec, qui a le premier analysé à fond la pensée des réformistes et montré comment elle a été à l’origine ici du courant nationaliste-fédéraliste et a longtemps dominé les élites nationalistes-fédéralistes (ou autonomistes).

Mise en minorité

Séguin l’a bien synthétisé dans sa brochure L’Idée d’indépendance au Québec. Genèse et historique (Boréal-Express, 1968) : derrière le conflit entre Papineau et LaFontaine, il y a deux courants de pensée bien distincts qui ont élaboré des analyses fort différentes de l’Union législative de 1840 : LaFontaine et Parent, devant l’Union de 1840, l’ont acceptée — ils n’avaient pas le choix, bien sûr — en affirmant que l’indépendance nationale du peuple du Bas-Canada (le Québec d’aujourd’hui) n’était plus nécessaire pour développer son économie et sa culture. Par l’éducation économique et la bonne volonté des individus, notre infériorité économique peut être corrigée.

C’est cela que Papineau a contesté, car pour lui, le plus grave dans l’Union forcée de 1840 était bien la mise en minorité d’un peuple. (On lira, de Louis-Joseph Papineau, Cette fatale Union, textes réédités par Lux éditeur en 2003.)

Comme Papineau, Séguin a bien vu dans la mise en minorité l’oppression essentielle justifiant la lutte pour l’indépendance du Québec. Or cette mise en minorité n’a pas été corrigée en 1867.

Bien sûr, certains nationalistes-fédéralistes peuvent s’aveugler et affirmer que l’Union a échoué car LaFontaine a courageusement imposé la langue française au Parlement du gouvernement d’union. Mais là ne résidait pas l’oppression politique essentielle, plus difficile à détecter à l’époque, mais aujourd’hui bien analysée par les historiens indépendantistes.

Une illusion à expliquer

L’historien Maurice Séguin, professeur à l’Université de Montréal de 1948 à 1984, a bien expliqué « l’illusion progressiste » au lendemain de l’Union du journaliste Étienne Parent et du dirigeant L.-H. LaFontaine, qui remplace Papineau sur la scène politique.

Séguin écrivait il y a plus de 40 ans : « Sur le plan politique, grâce à l’idéologie fédéraliste, les chefs canadiens-français, politiciens comme LaFontaine ou journalistes comme Étienne Parent, en arrivent rapidement à croire que l’Union (de 1840) n’a fait que juxtaposer deux colonies qui, par la conquête en commun du self government, demeurent libres de s’administrer chacune dans sa zone. Ils voient dans l’Union une espèce de juxtaposition de deux autonomies coloniales en ce qui a trait à l’essentiel de la vie nationale du Canada français et du Canada anglais, même si l’on gère en commun certains secteurs dits neutres, comme les finances publiques, la politique tarifaire, le commerce, les transports, la défense, la politique extérieure (p. 38). »

Et au plan économique, ils en viennent à expliquer l’infériorité économique des Canadiens français qu’ils observent, non pas par l’absence d’État national, mais par « la négligence criminelle de l’élite au lendemain de la conquête et pour les générations suivantes, par la paresse des Canadiens français et leur ignorance de l’économie politique, bref ils attribuent aux Canadiens français eux-mêmes leur désastre économique » (p. 40).

Maurice Séguin a constaté que vers 1846, « l’illusion progressiste » est complètement mise en forme : « Pour cette école, le problème de l’émancipation politique est réglé. Grâce au fédéralisme, il y a égalité politique avec le Canada anglais. Un grave problème économique subsiste, dangereux au point de menacer d’assimilation. Cependant, tout peut être réparé, si les Canadiens français veulent bien se servir de leurs talents. Cette pensée progressiste des réformistes de 1846 comme LaFontaine et Parent devient le credo national, la doctrine traditionnelle aujourd’hui plus que centenaire de l’immense majorité de ceux qui, se croyant à l’avant-garde, prétendent que le Canada français a obtenu une autonomie politique suffisante pour parfaire, s’il le veut, son autonomie économique, sociale et culturelle ».

Réhabilitation

Cependant, le récent ouvrage del’historien Éric Bédard, sur les réformistes du XIXe siècle (Les Réformistes, Boréal, 2009), n’est nullement critique face à la pensée des réformistes. Cet historien, tout en citant l’ouvrage de Maurice Séguin sur l’idée d’indépendance dans sa bibliographie, ne s’en inspire nullement dans son étude.

L’analyse lucide de Séguin, qu’il a ignorée et qu’il rejette maintenant ouvertement dans ses récents articles, aurait pourtant été essentielle pour la compréhension de notre histoire. Car Bédard, qui a voulu réhabiliter les politiciens réformistes conservateurs et fédéralistes, n’a pas compris qu’il a fallu plus de 150 ans à la pensée indépendantiste pour ébranler ce vieux credo national.

Comme intellectuel, il aurait été plus utile qu’il travaille à démasquer cette illusion des réformistes du XIXe siècle qui a contribué au maintien du statu quo constitutionnel. Ainsi, il aurait pu mieux conseiller le président des jeunes du Parti québécois, qui se trompe, à mon avis, en attribuant la critique des réformistes du XIXe siècle aux marxistes de la Révolution tranquille.

L’analyse de l’historien Maurice Séguin est encore fort pertinente pour tous ceux qui veulent comprendre les raisons qui justifient le combat pour l’indépendance du Québec.

***

Robert Comeau - Professeur associé, département d’histoire, Université du Québec à Montréal


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