«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les premières bourdes

Quand Emmanuel Macron butte sur la Défense

lundi 17 juillet

La question du budget de la Défense pourrait bien devenir, dans les semaines à venir, un caillou dans la chaussure de notre Présidents. Deux faits incitent à le penser.

Mercredi 12 juillet, devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, le Chef d’Etat-Major de l’Armée a menacé de démissionner si le Ministère des Finances persistait dans sa volonté de ponctionner le budget de la Défense de 850 millions d’euros. Le jeudi 13 juillet, se tenait un conseil des ministres Franco-Allemand, largement consacré aux problèmes de la défense. La concomitance de ces deux événements indique de sérieuses interrogations, mais aussi un sérieux débat, sur cette question au sein des cercles les plus élevés du pouvoir.

Reprenons la question budgétaire qui a provoqué l’ire — justifiée il convient de l’ajouter — du Chef d’Etat-Major des Armées. Ce qui ressort de l’audition du Chef d’Etat-Major des Armées, le Général Pierre de Villiers, est qu’il était extrêmement en colère suite à l’annonce de nouvelles coupes dans son budget, coupes annoncées par le Ministre en charge, M. Darmanin. La réponse du Président a été rapide. Il a déclaré : « Je considère pour ma part qu’il n’est pas digne d’étaler des débats sur la place publique. J’ai pris des engagements, je suis votre chef. Les engagements que je prends devant les concitoyens, devant les armées, je sais les tenir et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression, de nul commentaire ». La première phrase de cette déclaration est une erreur. Compte tenu de l’importance du sujet, il était normal de le porter sur la place publique, en l’occurrence la Commission à la Défense de l’Assemblée Nationale. Si Emmanuel Macron, par ailleurs, croit qu’il pourra tenir secrète des discussions qui portent sur des principes de la politique de la Nation, il se trompe, mais surtout il fait preuve d’une étrange conception de la politique. Il se trompe, car sur des sujets de ce type la pratique des fuites est systématique. Il se trompe encore car le Général Pierre de Villiers s’est exprimé devant la Commission de la Défense, qui a à connaître de l’ensemble des problèmes de la Défense, et donc bien entendu des problèmes budgétaires. Cette déclaration montre donc qu’Emmanuel Macron a une bien étrange, et bien inquiétante, vision d’un débat politique. Cette dernière ne se réduit pas à la « com’ » comme l’on dit. Il est naturel et logique que des questions comme celles du budget de la Défense soient publiquement abordées, qui plus est au sein d’institutions dont c’est le rôle. C’est même le fond de la démocratie !

Revenons alors au fond de l’affaire. Le budget de la Défense se monte à 40,8 milliards d’euros, mais, compte tenu des pensions et indemnités, la dépense réelle pour les soldes et les équipements se monte à 32,6 milliards. C’est cette somme qui sert de base aux divers calculs pour estimer l’ampleur des sacrifices consentis par la Nation. Cette somme, il faut le dire, est très insuffisante pour maintenir les forces armées en état dans leur format actuel. En témoignent les problèmes majeurs d’entretien des matériels les plus performants, avions et hélicoptères, mais aussi les retards pris dans le remplacement de matériel hors d’âge, ou simplement dépassés par l’état actuel de la menace. Ajoutons que les opérations extérieures, les fameuses « OPEX », mangent de plus en plus l’argent destiné à l’équipement. Pour calmer la grogne Emmanuel Macron a promis d’augmenter le budget de la Défense en 2018. Mais les 34,2 milliards promis devront aussi compenser les 815 millions représentants les coupes de 2017. Au total, le budget ne sera donc augmenté que de 33,385 milliards, soit une hausse de 2,5%. De plus, comme on a une inflation assez forte en 2017, cela ne représentera donc qu’une hausse de 1% en termes réels. De qui se moque-t-on ?

J’avais, dans une note précédente publiée sur mon carnet de recherches RussEurope à la fin de l’année 2016, estimé à 2,44% du PIB, soit entre 48 et 50 milliards, ce qu’il conviendrait de dépenser pour maintenir en état nos forces armées. Le Général Trinquand, ancien chef de mission militaire auprès de l’ONU et de l’Otan et qui a contribué à l’écriture du programme Défense d’Emmanuel Macron, qui est intervenu dans l’émission « Les Chroniques de Jacques Sapir » sur Radio-sputnik consacrée au retour du « service national », nous avait déclaré hors antenne, à Laurent Henninger (qui était l’autre invité) et à moi-même, que le Président s’était engagé à porter les crédits de la Défense, hors pensions, à 50 milliards rapidement. Je n’ai aucune raison de remettre en cause les propos du Général Trinquand, propos qui me semblaient logiques, et qui témoignaient, du moins en apparence, de ce que Emmanuel Macron avait bien pris la mesure des problèmes budgétaires de la Défense. Ces propos sont aujourd’hui démentis par le comportement même du Président. Cela n’est pas nouveau mais, en l’occurrence, cela est grave.

Cela fait des années que les gouvernements, ceux de Nicolas Sarkozy comme ceux de François Hollande, jouent sur des effets d’annonce et donc des budgets « insincères ». Ici, la coupe est pleine.

Or, au même moment où se déroulait ce petit drame, hélas bien français, se tenait à l’Elysée un conseil des Ministres franco-allemand, largement consacré aux problèmes de défense. On devine qu’à cette occasion Emmanuel Macron a cherché à faire prendre ses responsabilités à l’Allemagne, soit en contribuant directement aux opérations au Sud de la zone sahélienne, soit en contribuant cette fois financièrement aux dépenses budgétaires. L’Allemagne a bien accepté la mise en place d’un embryon d’Europe de la Défense, mais elle en limite drastiquement le budget. Il est très probable que la Chancelière, Mme Merkel, se contentera de réponses dilatoires. Elle ne veut pas se lier les mains sur cette question et sait pertinemment — peut-être à la différence de son interlocuteur — qu’il en va de la souveraineté de son pays. Or, Mme Merkel, et je serai le dernier à le lui reprocher, se fait une très haute idée de la souveraineté de l’Allemagne. On peut regretter qu’Emmanuel Macron ne se fasse pas, lui aussi, une très haute idée de la souveraineté de la France…

Non seulement il y a peu à attendre que la question budgétaire, mais plus généralement l’Allemagne préfèrera jouer la carte de la dissuasion nucléaire américaine que d’accepter de s’en remettre à une dissuasion « élargie » de la part de la France. Cela signifie qu’il ne faut rien attendre de ce côté.

Le drame est que les nouvelles restrictions budgétaires, venant après tant d’autres, vont toucher l’os, déjà dépourvue depuis ces derniers mois de la moindre chaire. Ce qui se joue aujourd’hui, et ce qui explique la colère et le « coup de gueule » poussé par le Général de Villiers, c’est à la fois l’avenir de la défense et la crédibilité des engagements gouvernementaux sur ce point. Il est à craindre que le gouvernement suive la pente du plus aisé, et s’abrite sous des déclarations ronflantes pour mettre en œuvre une politique dont les conséquences pourraient être tragiques. Notons qu’il en est de même au sujet de la recherche scientifique, elle aussi victime de coupes budgétaires importantes, alors même que le candidat Macron s’était engagé à sanctuariser ce budget. Ce faisant, Emmanuel Macron comporte comme ses prédécesseurs, et il enterre — pour ceux entretenant encore quelques doutes — l’idée que l’on puisse faire de la politique autrement…


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Géopolitique — France
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