«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

« Un nihilisme presque luciférien qui pousse un homme vers un fantasme de toute puissance »

Premier bilan de l’attentat de Québec : carnage, islamophobie, récupération et lynchage

Cela nous prendra du temps pour comprendre pleinement la nature de l’attentat terroriste contre la grande mosquée de Québec, le 29 janvier. Il y a d’abord eu un mélange d’horreur et de stupéfaction. Québec est une ville paisible, très tranquille, presque fidèle à sa réputation de décor de carte postale. Pouvait-elle vraiment couver quelque chose comme une tentation terroriste ? Fallait-il que le Québec, qui très souvent se représente comme une société hors de l’histoire, étrangère aux querelles de la planète et cultivant une vision festiviste de son existence, apparaisse sur la scène du monde à travers une telle tuerie, qui semble sortie d’un film d’horreur ?

Une tuerie à l’américaine ?

On s’est d’abord demandé s’il y avait un ou deux tireurs et on s’est questionné sur leur identité. Plusieurs rumeurs ont circulé. Finalement, la réponse est tombée : l’assassin présumé, Alexandre Bissonnette, 27 ans, était un homme seul, et même si on ignore encore le détail de ses motivations, on comprend, par son activité sur les médias sociaux, et par les plus récentes enquêtes journalistiques qu’il éprouvait une aversion viscérale pour l’islam et les immigrés. À certains égards, on semble aussi se retrouver devant une tuerie à l’américaine. Un jeune homme mal socialisé, probablement sociopathe, transfigure son nihilisme en passion meurtrière qu’il justifie en l’accrochant à une question présente dans l’actualité.

Bissonnette était une forme de garçon inhibé et hargneux ayant trouvé dans les médias sociaux un lieu où exprimer ses pulsions les plus mauvaises et les plus refoulées. On pourrait voir dans cette figure une des pathologies spécifiques à la civilisation nord-américaine – et plus particulièrement, à la société américaine, à laquelle Bissonnette semblait s’identifier. Les tueries de masse, aux États-Unis, relèvent souvent moins du fanatisme idéologique au sens où on l’entend de manière classique que d’un nihilisme presque luciférien qui pousse un homme vers un fantasme de toute puissance qui lui permet de choisir qui peut vivre et qui doit mourir. Souvent, l’homme se suicide. Cela n’a pas été le cas de Bissonnette. Les experts qui l’analyseront auront beaucoup à nous apprendre sur lui.

La nature humaine est à la fois lumineuse et maléfique. L’homme est capable du meilleur comme du pire. Il peut transfigurer son existence par le bien comme par le mal. Mais il existe une telle chose que l’hypnose du mal et le désir d’anéantir le monde. Le commun des mortels y est généralement étranger et une civilisation bien constituée refoule cette pulsion morbide ou la sublime dans l’art, qui a souvent pour fonction de symboliser l’horreur, tout en le confinant dans le domaine de l’imaginaire ou carnavalesque. Mais il n’est jamais possible d’y parvenir complètement et l’effondrement de certaines digues culturelles traditionnelles dans le monde qu’on dit postmoderne peut libérer ces formes mauvaises. Le mal, toujours, peut resurgir et pousser à la transgression dernière : le meurtre et plus encore, le meurtre de masse, qui donne au tueur le sentiment d’une emprise totale sur le monde.

Quoi qu’il en soit, nous sommes peut-être devant un vrai cas de radicalisation solitaire, d’autant que Bissonnette ne semblait membre d’aucune des quelques organisations qu’on associe à la groupusculaire extrême-droite québécoise. Aucune d’entre elles, d’ailleurs, n’a revendiqué l’attentat. Mais en frappant une mosquée, Bissonnette a donné une portée explicitement politique à son geste. On dira alors que nous sommes peut-être à mi-chemin entre une tuerie à l’américaine et un massacre à la Anders Breivik. On peut aussi penser que la figure du loup solitaire est justement celle qui caractérise le terrorisme d’extrême-droite. On aura eu tort de ne pas prendre suffisamment au sérieux cette menace qui semblait venir d’un autre temps ou du moins, qui semblait très éloignée de la société québécoise.

La question de l’islamophobie : dissiper un malentendu

On a vite parlé d’islamophobie. Le concept, on le sait, a suscité de nombreuses querelles ces dernières années, comme l’ensemble des mots en phobie, d’ailleurs. Plusieurs, et j’en suis, s’en méfiaient parce qu’il regroupait sous un même concept la critique de l’islam, celle de l’islamisme, celle de la difficile intégration des populations musulmanes dans les sociétés européennes et la haine des musulmans. La question se posait alors explicitement : ne risquait-on pas ainsi d’amalgamer dans un même concept des choses n’ayant rien à voir entre elles, comme la critique de l’islamisme et la haine des musulmans ? Est-ce qu’on ne risquait pas, avec un tel concept, de censurer toute réflexion sur l’islam dans la démocratie occidentale et d’étouffer le débat public ? Ces considérations demeurent valables.

Personne n’a jamais nié, toutefois, qu’il existe une telle chose, dans notre société, qu’une haine des musulmans. Que des gens aient pu sur les médias sociaux se féliciter de l’attentat en témoigne et glace le sang. Mais il faut résister au discours culpabilisant qui laisse croire qu’il s’agirait d’un courant profond et puissant qui traverserait notre société dans son ensemble. On a néanmoins appris que cette haine pouvait être meurtrière. Peut-être faudrait-il parler de racisme antimusulman ? Naturellement, l’islam n’a rien d’une « race », pour peu qu’on prête quelque crédibilité à ce concept d’un autre temps. Mais on pourrait néanmoins décrire par ce terme une haine à l’endroit des musulmans qu’on essentialise à la manière d’un groupe homogène porteur de mal qu’il faudrait éradiquer. Peu importe le terme qu’on retiendra, il faudra la nommer. On ne saurait par ailleurs prendre prétexte de cette haine pour justifier une accusation de racisme généralisée contre l’ensemble de la société québécoise.

La récupération ou la théorie du contexte

La classe politique, dans son ensemble, s’est montrée à la hauteur de l’événement et n’a pas vraiment cherché à récupérer d’un côté ou de l’autre la tragédie. On pourrait en dire de même de la population dans son ensemble, qui a fait preuve d’une solidarité admirable. On ne saurait en dire autant de certaines personnes qui semblent avoir profité de l’événement pour instruire le procès de toute forme de réflexion identitaire sur l’avenir du Québec. On a l’habitude, lorsqu’il y a un attentat islamiste, de dénoncer tout amalgame entre les musulmans et les terroristes islamistes, ce qui va de soi. On peut dire que ce conseil de prudence n’a pas été suivi dans les suites de l’attentat de Québec. Au programme : la récupération idéologique du massacre avec un sans-gêne fascinant.

Une théorie de l’attentat est vite apparue : en fait, il serait le point d’aboutissement des nombreux débats sur l’identité collective qui ont traversé le Québec depuis une dizaine d’années. De la crise des accommodements raisonnables, en 2006-2007, au débat sur la laïcité, amené par la proposition avortée de Charte des valeurs en 2013-2014 à l’attentat contre la mosquée de Québec, il y aurait un fil directeur. En d’autres mots, il y aurait une forme de continuité idéologique et politique entre la critique du multiculturalisme et le désir d’exterminer les musulmans. Il s’agirait d’une suite logique qu’il s’agirait seulement de dévoiler. La défense de l’identité nationale paverait le chemin du racisme meurtrier. Il faudrait attaquer la première pour en finir avec le second. On est en train de marquer au fer rouge le mot « identitaire » et on voudrait reconstruire le débat public sur la censure de ce qu’il représente. La question identitaire devrait être proscrite du débat public.

L’heure du lynchage ou l’heure de la vengeance venue

On veut disqualifier et même criminaliser toute remise en question de l’idéal diversitaire. On répète que la critique du multiculturalisme, la promotion de la laïcité, le débats sur les seuils d’immigration en fonction de nos capacités d’intégration, le renforcement de la législation assurant la défense de la langue française ou le combat ouvert contre l’islamisme créeraient un climat favorable à l’hystérie identitaire, poussant certains courants extrémistes à se convertir à la violence politique. La logique de la culpabilité par association s’installe. Quiconque ne célèbre pas les vertus du multiculturalisme devient dès lors suspect. On l’accusera de légitimer les crimes présents ou à venir ou, du moins, de les rendre possible. Des petits sermonneurs veulent désormais interdire de dire que l’identité québécoise est menacée. Des universitaires en appellent implicitement à la purge du système médiatique, pour en chasser les critiques de l’idéologie multiculturaliste ou ceux qu’on présente comme des conservateurs. Ces nouveaux censeurs se servent ouvertement de l’attentat pour opérer un règlement de compte intellectuel. Un certain progressisme en profite pour réclamer un monopole sur la parole publique légitime. Une ambiance d’intimidation idéologique règne. Au Canada anglais, certains en rajoutent : l’attentat serait symptomatique du racisme congénital des Québécois. Certaines traditions ne meurent pas.

On a lancé plusieurs noms, sur la place publique, cette semaine, en les présentant implicitement ou explicitement comme des manipulateurs cyniques des peurs populaires ou des inspirateurs du crime : on a voulu les associer au tueur présumé. Le procédé était glaçant, odieux, et relevait aussi de l’incitation à la haine. Il s’agit d’un appel à la vengeance. On connaît l’effrayante formule : on dit de certains qu’ils ont du sang sur les mains. On devine son effet sur ceux qui voudraient aller plus loin que la discussion publique. On voulait ruiner des réputations et chasser de la vie publique certaines figures qui dérangeaient depuis un temps le politiquement correct. En identifiant certains coupables par association et en invitant la population à les tenir pour responsables du climat qui aurait conduit à l’attentat, on veut les diaboliser et les marquer au fer rouge de l’intolérance. Cette manœuvre déshonore ceux qui s’y sont prêtés en sachant très bien ce qu’ils faisaient. Redisons-le : cette instrumentalisation idéologique de la tragédie de Québec est répugnante. Cet opportunisme idéologique est indécent.

Un cauchemar

C’est peut-être sur Facebook et sur Twitter que cette tentation lyncheuse s’est exprimée le plus rageusement. On le sait, les événements tragiques de notre temps sont d’abord vécus sur les médias sociaux, où ils sont commentés à chaud par des individus dopés aux passions les plus fortes et les plus extrêmes. L’interprétation publique de l’événement se construit au moment même où il prend forme. L’attentat de Québec a montré de quelle manière nous passons peu à peu dans le registre de la démocratie sauvage, où l’agressivité décomplexée et la dénonciation rageuse se substituent au temps long de discussion et de l’argument. La démocratie n’a pas pour vocation d’abolir le conflit mais de le civiliser : les médias sociaux contribuent manifestement à le déciviliser. C’est un peu comme si avec eux, notre société s’était branchée sur une part de la nature humaine que normalement elle refoule. Nous assistons à une montée aux extrêmes idéologiques.

Une chose est certaine : on aura longtemps en tête cet attentat, qu’on ne pouvait imaginer qu’en cauchemar et qui blesse intimement toute un peuple. C’est dans la société la moins violente et la plus pacifique d’Amérique du Nord qu’a été commis un crime odieux qui risque d’avoir des répercussions immenses ici et ailleurs. Six musulmans ont été tués parce qu’ils étaient musulmans. Ils ont été victimes d’une volonté d’annihilation : avec les mots d’un autre temps, on dirait que le crime est luciférien. Comme quoi aucun pays n’est à l’abri du surgissement de la part la plus sombre de la bête humaine et que la violence meurtrière même lorsqu’elle vient des marges les plus lointaines d’une société, peut la jeter dans l’abysse.


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