«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Power Corporation : le deuxième monstre de la concentration de la presse

lundi 30 avril 2012

Comme je l’ai démontré dans mon blogue du 26 avril dernier, la priorité des médias de Quebecor n’est plus de protéger le droit du public à l’information, mais bien plutôt de servir les intérêts de l’empire. Cela a été démontré une fois de plus le 23 avril dernier, alors qu’on ne trouvait aucune mention à la une du Journal de Montréal de la marche de la veille, à l’occasion du Jour de la Terre, qui a pourtant rassemblé entre 200 000 et 300 000 personnes dans les rues de Montréal.

Et que dire de la couverture de presse du Journal de Montréal au lendemain de la plus grande manifestation étudiante de l’histoire du Québec, organisée par la FECQ, la FEUQ et la CLASSE le 23 mars dernier, couverture qui indiquait que le mouvement étudiant perdait des appuis ? Une façon pour Quebecor de manipuler l’information et l’opinion publique en marginalisant une actualité qui ne sert pas ses intérêts et qui est contraire aux idées de droite promues par l’empire.

Un livre à lire pour connaître les intérêts cachés des Desmarais

Mais Quebecor n’est pas seul à abuser de sa situation de pouvoir dans un contexte de concentration de la presse. Les journaux de Gesca, propriété de l’autre empire, Power Corporation, appartenant à la famille Desmarais, ne sont guère plus vertueux, bien au contraire. Chez Gesca également, la défense et la protection du droit du public à l’information semblent malheureusement s’arrêter là où commencent les intérêts de la famille Desmarais et de Power Corporation.

À ce sujet, il faut lire le livre Desmarais, la dépossession tranquille, disponible depuis peu en librairie, écrit par l’ex-ministre péquiste sous le gouvernement Parizeau, Richard Le Hir. À partir d’une série de dossiers qui ont fait l’actualité au cours des deux dernières années, l’auteur accuse l’empire Desmarais de manœuvrer dans l’ombre pour déposséder les Québécois de leur patrimoine collectif. C’est d’ailleurs Le Hir qui, il y a quelques semaines, attirait l’attention des journalistes sur les visites de Jean Charest et de Michael Sabia, président de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), au riche domaine de 22 000 acres de la famille Desmarais, à Sagard, dans la région de Charlevoix. On apprenait aussi que la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, y avait également été reçue.

Quand les journalistes d’enquête perdent tous leurs moyens…

L’information a été reprise par les médias de Quebecor qui s’en sont donné à cœur joie pour embarrasser le grand patron de l’autre empire, ce qui est de bonne guerre. Mais cela démontre également qu’on peut se réjouir qu’il reste un minimum de concurrence médiatique au Québec, sinon, la majorité de la population n’aurait rien su des fréquentions douteuses de son premier ministre et du gardien en chef de son bas de laine.

Car, aussi curieux que cela puisse paraître, ces mêmes journalistes de La Presse, si zélés à rendre publics les noms des personnalités ayant monté à bord du yacht d’un Tony Accurso, et encore plus si elles proviennent du milieu syndical, perdent tous leurs moyens lorsqu’il s’agit d’informer la population des copinages de leur grand patron avec les décideurs du Québec.
Et pourtant, scandale pour scandale, la population a certainement plus intérêt à savoir que son premier ministre ainsi que le responsable des épargnes des Québécois sont reçus comme des princes par l’un des hommes d’affaires les plus riches et les plus puissants au pays.

Malheureusement, lorsqu’il s’agit des intérêts de Power Corporation, les journalistes de l’empire n’hésitent pas à sacrifier le droit fondamental du public à l’information… à l’instar de leurs collègues de l’autre empire dans une situation semblable.

Une Société Radio-Canada moins curieuse

Que dire du silence complice de Radio-Canada ? Après l’excellent reportage de l’émission Enquête sur Quebecor, qu’attend la société d’État pour faire le même exercice avec Power Corporation, dont les intérêts économiques au sein de la société québécoise vont bien au-delà des simples retombées liées à la construction d’un amphithéâtre sportif et à la venue d’une équipe de hockey professionnelle ? Le peu de curiosité des journalistes de l’émission Enquête aurait-il quelque chose à voir avec l’entente de convergence qui lie la société d’État aux journaux de Gesca ?

Toujours est-il que cette paralysie des journalistes de Gesca et de Radio-Canada est regrettable, parce qu’il faut reconnaître que Richard Le Hir soulève des questions troublantes qui devraient pourtant intéresser des professionnels de l’information. Si les scandales dans l’industrie de la construction nous concernent, pourquoi la population n’aurait-elle pas intérêt à connaître les liens de l’empire Power Corporation et de ses filiales pour tenter de mettre la main sur l’exploitation de nos richesses naturelles ?

Des sujets d’intérêt public ignorés par la presse officielle

Ainsi, vous ne lirez rien dans les journaux de Gesca pour s’interroger sur les liens étroits unissant l’actuel président de la CDPQ, Michael Sabia, et l’ancien, Henri-Paul Rousseau, à Power Corporation. Pourtant, ce sont nos propres épargnes qui sont au cœur de ces liens.

Et que dire de l’entente intervenue en 2010, qui aurait permis à Hydro-Québec d’acquérir les actifs d’Énergie Nouveau-Brunswick ? Finalement, l’entente n’a pas été conclue, mais Le Hir soutient que cette opération aurait pu conduire à la privatisation totale ou partielle de la société d’État québécoise, au profit de Power Corporation, dont les alliés veillaient dans l’ombre pour assurer la suite des choses.

Pourquoi aucun journaliste de Gesca n’écrit-il sur les intérêts de Power Corporation, par sa filiale la pétrolière française Total, dans l’exploitation du pétrole provenant des sables bitumineux de l’Alberta ? Est-ce le fruit du hasard si la CDPQ a décidé de hausser ses investissements dans l’industrie pétrolière albertaine ? Est-ce là l’un des sujets abordés par Michael Sabia avec Paul Desmarais lors de son séjour au domaine de Sagard ? L’auteur d’un autre livre sur la puissance de la famille Desmarais, celui-là intitulé Derrière l’État Desmarais : Power, Robin Philpot, se demandait si en s’alliant si étroitement à l’industrie pétrolière albertaine, la Caisse de dépôt n’est pas en train d’oublier sa mission et de servir les intérêts des Desmarais au détriment des intérêts du Québec. Une maudite bonne question surtout sachant que Sabia est le copain de l’autre.

D’autres judicieuses questions de Richard Le Hir

D’autres questions naissent autour du fameux Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (AÉCG), dont on apprenait au cours des derniers jours que les négociations vont bon train. Un accord qui, toujours selon Richard Le Hir, est très cher au patriarche de la famille Desmarais et qui pourrait mener à la privatisation d’Hydro-Québec. Par ses filiales européennes, Power Corporation serait alors en bonne position pour prendre le contrôle d’Hydro-Québec et pour corriger le tir à la suite de l’achoppement de l’entente entre Hydro-Québec et Énergie Nouveau-Brunswick.

Est-ce le fruit du hasard si les intérêts du Québec sont défendus par Pierre-Marc Johnson, qui agit à titre de négociateur en chef du Québec ? Celui-là même qui fut conseiller spécial de Maurice Strong à l’époque où ce dernier était secrétaire général associé des Nations-Unies ; Maurice Strong, qui a également la particularité d’être un ancien président de Power Corporation, comme par hasard. Pas surprenant que ce futur Accord Canada-Union européenne rejoigne en tous points les intérêts de l’empire… comme le fait remarquer Le Hir.

Des projets chers au cœur de Jean Charest

Richard Le Hir s’inquiète d’ailleurs, à juste titre, du fait que Power Corporation a réussi à s’immiscer dans l’appareil décisionnel d’Hydro-Québec, alors que son propre vice-président, Michel Plessis-Bélair, siège au conseil d’administration. Et dire que la filiale européenne de Power Corporation, Pargesa, détient une participation dans GDF Suez, le premier producteur indépendant d’électricité au monde.

Il poursuit son enquête en faisant état d’autres liens troublants de Power Corporation avec l’industrie du gaz de schiste au Québec, les partenariats public-privé (PPP), la cession du pétrole de l’île d’Anticosti et le Plan Nord, tous des projets chers au cœur du premier ministre Jean Charest, un habitué — on ne le rappellera jamais assez — des séjours de « ressourcement » au domaine de Sagard.

Une concentration de la presse qui éteint la curiosité journalistique
Dans n’importe quelle société démocratique normale en Occident, des enjeux aussi graves et sérieux que ceux soulevés publiquement par Richard Le Hir, faisant état de liens aussi discutables entre le monde politique et celui des affaires, inciteraient immédiatement les journalistes à vouloir vérifier le tout et aller plus loin. Mais ce travail journalistique professionnel n’est possible que dans un pays où la concentration de la presse n’a pas atteint un niveau aussi élevé qu’au Québec et où les journalistes bénéficient donc d’une plus grande indépendance.

Liens

Desmarais, la dépossession tranquille, Entrevue de Richard Le Hir à la SRC


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