«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Pour une "Agence de la francisation"

Québec ne respecte pas son propre "contrat moral" vis-à-vis des immigrants

La Presse
lundi 17 mars 2008

La pluie de données, d’études et de rapports qui déferlent depuis quelques mois concernant la population et la langue invite à l’analyse. Pour notre part, deux dimensions nous interpellent. Il s’agit d’abord de la sélection des immigrants sachant parler le français, et ensuite de la francisation de ceux qui ne le connaissent pas.

Depuis plusieurs décennies, le Québec cherche à recruter le plus grand nombre possible d’immigrants sachant parler le français. C’est tout naturel de faire ainsi, car la connaissance du français facilite d’emblée l’intégration à une société majoritairement francophone, tout en réduisant les coûts de la francisation de ceux qui ne connaissent pas notre langue.

La proportion des immigrants qui connaissaient le français avant d’arriver ici en 1997 n’était que de 36%. En 2006, elle atteignait 58%. Mieux encore, les données qui viennent d’être divulguées pour 2007 montrent une proportion supérieure à 60%. Voilà donc une décennie d’efforts couronnés de succès.

Toutefois, il y a un revers à cette médaille. En effet, plus nous avons accueilli d’immigrants aptes à parler le français, plus nous en avons recrutés qui parlent l’anglais. Cette "prime" non recherchée résulte de l’augmentation des bilingues dont la proportion a plus que triplé : de 11% en 1997, elle atteint 37% en 2007. L’addition des immigrants bilingues aux unilingues anglais a fait passer la connaissance générale de l’anglais de 31%, en 1998, à 53,5%, en 2006, puis à 55%, l’an dernier.

Puisque la politique de "régionalisation" de l’immigration n’a pas encore donné les résultats espérés, il s’ensuit qu’environ trois immigrants sur quatre s’établissent toujours à Montréal. Par conséquent, l’immigration internationale alimente d’emblée le bilinguisme des Montréalais. Mais il y a plus. De tous les immigrants adultes qui ne connaissent pas le français, 45% peuvent parler l’anglais. Contrairement aux premiers qui contribuent au bilinguisme, ceux-ci joignent les rangs des unilingues anglais.

Le gouvernement du Québec s’est engagé, il y a près de 20 ans, par "contrat moral", à assurer aux adultes immigrés des services adéquats d’apprentissage du français. La loi oblige l’actuelle ministre responsable de l’immigration d’offrir des cours de français aux immigrants "dès leur arrivée". Or, le délai moyen d’attente est, de l’aveu même du ministère, de neuf semaines, soit plus de deux mois.

Avec un niveau d’immigration de 55 000 personnes, en 2010, nos obligations envers les immigrants adultes qui ne connaissent pas le français devraient nous conduire à former 17 nouvelles classes de français par semaine. Actuellement, des nouveaux groupes ne sont formés que trois ou quatre fois par année seulement.

La proposition de l’ADQ de mettre fin à la sélection des immigrants qui connaissent le français ne conduirait pas à des économies quant à la francisation. Au contraire, même en ramenant le nombre d’immigrants à 45 000, les coûts de la francisation (calculés sur la situation des années 1995 à 1997) seraient augmentés de 24%. Bref, privilégier les immigrants qui connaissent le français est une aubaine pour le Québec.

Le portrait de la francisation des immigrants adultes n’a rien d’idyllique. La durée d’enseignement a fortement diminué. La moitié de l’apprentissage du français consiste en un "monitorat" sans objectifs précis. Il est confié à des étudiants, voire à des personnes non qualifiées. Des cours sont donnés dans des locaux vétustes, sans fenêtres ni ventilation, poussiéreux et bruyants. Les équipements laissent à désirer.

L’enquête de Rima Elkouri (La Presse, 17 février) ajoute à cet univers kafkaïen. Mal informés, les immigrants ne savent pas où aller, forçant ainsi quelques professeurs héroïques à faire du porte-à-porte pour recruter leurs élèves. Plutôt que de travailler de concert, les deux ministères concernés (Immigration et Éducation) "fonctionnent en parallèle et se pilent sur les pieds". L’immigrant qui est pris en charge par le premier recevra une allocation ; celui qui sera assigné au second, n’aura rien. Bref, il est manifeste que le Québec ne respecte pas son propre "contrat moral".

Un sérieux coup de barre s’impose donc quant à la francisation des immigrants adultes. Si l’obligation qui est faite aux immigrants d’inscrire leurs enfants dans nos écoles françaises s’est avérée le joyau de la loi 101, la francisation des adultes - dont les parents des enfants de la loi 101 - laisse nettement à désirer.

Si on veut toujours faire de l’immigration un facteur assurant la pérennité du français au Québec, il faudrait créer une agence gouvernementale dont l’unique mission consisterait à faire apprendre rapidement le français aux immigrants adultes. Recevant un budget adéquat, dont la part du gouvernement fédéral, cette agence devrait avoir ses professeurs, ses locaux et ses équipements. ()

***

Paillé, Michel

Démographe, l’auteur est chercheur associé à la chaire Hector-Fabre de l’UQAM. De 1980 à 2004, il a oeuvré au Conseil de la langue française, puis à l’Office québécois de la langue française.

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