«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Couillard le musulman. Rappel d’une entrevue accordée à l’Actualité en 2003

Philippe Couillard – Quitte ou double

vendredi 23 janvier 2015

Afin de devenir ministre de la santé, il a rangé pour de bon son bistouri. Portrait d’un surdoué que certains voient déjà comme un successeur de Jean Charest.

À la première des Invasions barbares, avec ses scènes apocalyptiques d’hôpital, le premier ministre Jean Charest a déclaré que le film de Denys Arcand illustrait bien les problèmes des urgences. Son ministre de la Santé, Philippe Couillard, a plutôt avancé qu’il s’agissait d’une oeuvre “sur la condition humaine”.

“C’est lui qui a eu la phrase de premier ministre”, dit le chroniqueur politique Michel C. Auger.

Nouveau venu en politique, Philippe Couillard semble parfois plus expérimenté et habile que son chef, pourtant un vieux routier. Au sein d’un gouvernement marqué par une valse-hésitation dans plusieurs dossiers au cours de ses premiers mois au pouvoir, Philippe Couillard s’est montré rassurant, posé, calme, réussissant un “sans-faute”, selon bon nombre d’amis aussi bien que d’adversaires. “Il n’a pas dit de bêtises et ne s’est pas engagé dans des choses farfelues”, constate André-Pierre Contandriopoulos, professeur d’administration de la santé à l’Université de Montréal.

Homme costaud, voire un peu rond, à la tête bouclée et aux yeux bleus perçants, Philippe Couillard dirige le ministère le plus important du gouvernement. Il a un budget de 19,1 milliards de dollars à gérer, une réforme majeure à mettre en branle dès cet automne, un système de santé à remettre sur les rails tout en le maintenant public et universel. “Il n’y a pas beaucoup de gens plus qualifiés que lui pour faire la job. Reste à savoir si elle est réaliste”, dit son ancien patron, Jean-Pierre Chicoine, directeur général du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS), où le neurochirurgien a pratiqué jusqu’à la veille du déclenchement des dernières élections.

Cet été, le nouveau ministre a fait la tournée des hôpitaux, écoutant les doléances de chacun. Avec les infirmières, sceptiques et épuisées, il s’est montré compatissant et compréhensif. “Je sais que ce n’est pas facile, je suis derrière vous, soyez patientes”, leur a-t-il dit. Aux médecins de famille, il a promis des soins de première ligne plus accessibles pour leurs patients ; aux chirurgiens, plus de temps pour opérer ; aux gestionnaires, un système cohérent et efficace. “Couillard a donné un sentiment de confiance aux gens du réseau de la santé, et c’est énorme”, dit André-Pierre Contandriopoulos.

Il semble aussi être dans les bonnes grâces de la population, d’après Jean-Marc Léger, président de Léger Marketing. Dans un sondage réalisé du 20 au 24 août, 35% des Québécois estimaient que le ministre Couillard réussira à faire mieux que ses prédécesseurs. “C’est beaucoup, dit Jean-Marc Léger. Couillard jouit d’un préjugé favorable. On a l’impression que le ministre fait son travail.”

Louise Harel, porte-parole de l’opposition péquiste en matière de santé, avoue que sa tâche de mettre à mal les décisions de son adversaire sera très “challengeante”. Les deux élus se sont affrontés durant 11 heures en juin, lors du dépôt des crédits. Philippe Couillard avait d’entrée de jeu habilement souligné “la carrière exceptionnelle et l’extraordinaire contribution de Louise Harel à la vie politique québécoise”. Irrésistible.

“C’est un homme charmant, cultivé, qui a un idéal, dit la députée d’Hochelaga-Maisonneuve. Je me demande ce qu’il fait au Parti libéral. Il a une pensée sociale-démocrate et serait bien mieux avec nous.”

Si Couillard partage effectivement certains idéaux sociaux-démocrates, comme la gratuité des soins de santé, il reste profondément libéral. Il ne croit pas, par exemple, que les garderies à cinq dollars soient une panacée ni que l’État doive prendre en charge tous les besoins des citoyens. Il a toujours été fédéraliste, même à 20 ans. Ce qui, à la fin des années 1970, n’était pas rien. Il se dit très à l’aise avec les décisions de son gouvernement. “Quand on entre en politique, ce n’est pas pour faire un one man show”, dit-il alors que nous nous trouvons au restaurant de l’Assemblée nationale, quelques minutes avant le dépôt des crédits. “Il faut être solidaire. C’est un principe cardinal pour moi.”

Louise Harel n’aurait pas changé un iota aux discours du ministre, axés sur les soins de première ligne, prononcés en mai devant le personnel des CLSC, puis des hôpitaux. Elle a surtout apprécié qu’il admette, en commission parlementaire, que l’amélioration de la situation des urgences, cet été, était due aux décisions prises par le gouvernement Landry. “Il n’est pas partisan”, en conclut Louise Harel.

“Je suis partisan, rétorque le ministre. Mais autant je suis prêt à dire que le précédent gouvernement a parfois pris de bonnes décisions, autant je dénonce ses monstrueuses conneries, dont celle d’avoir presque fermé les facultés de médecine !”

La décision de réduire, à partir de 1995, les admissions dans les facultés de médecine alors que le dixième des médecins et infirmières du Québec étaient poussés à la retraite, Philippe Couillard ne la digère pas. “Décision absurde, malheureuse, inappropriée”, “catastrophe insondable”, “erreur historique”, aucune épithète ne semble assez forte pour qualifier cette situation unique dans le monde occidental. Il est devenu ministre de la Santé l’année même où la cohorte de nouveaux diplômés en médecine est la plus faible des 10 dernières années (326 en 2003, 100 de moins qu’en 1997). “Le PQ doit des excuses à la population du Québec, estime-t-il. Un mea-culpa doit être fait. Mais on ne demande pas beaucoup à Landry ou à Marois de s’expliquer.”

Philippe Couillard a vécu intimement les conséquences de cette décision. Contrairement à la majorité de ses prédécesseurs, c’est un homme de terrain. Certes, Denis Lazure et Jean Rochon étaient aussi médecins, mais le premier était psychiatre et le second, technocrate de la médecine préventive, plus familier des salons feutrés de l’Organisation mondiale de la santé que des salles d’opération. La veille du déclenchement des dernières élections, Couillard était encore un des 35 neurochirurgiens actifs du Québec, au sommet de son art à 46 ans, qui opérait des victimes d’anévrismes et d’autres accidents vasculaires cérébraux.

Sur le plan technique, la neurochirurgie n’est surpassée que par la chirurgie cardiaque. Sur le plan philosophique, elle joue dans ce que l’humain a de plus précieux : son cerveau, refuge de la pensée, de la personnalité. “Les neurochirurgiens se prennent parfois pour Dieu, me dit un médecin. Et on les traite comme tel.”

Dans son bureau, au premier étage de la faculté de médecine du CHUS, le neurochirurgien David Fortin, 35 ans, spécialiste des tumeurs cérébrales, désigne à l’écran de son ordinateur l’image d’une boîte crânienne ouverte, avec à l’intérieur une masse sanglante et spongieuse. “Le cerveau est un enchevêtrement de tissus délicats qui ondulent en fines vagues, dit-il. Tous ces replis ont pour but d’augmenter sa surface. Mais en même temps, ils nous empêchent de voir où on est.”

Philippe Couillard ne s’est jamais égaré dans les replis du cerveau, dit le Dr Michel Bojanowski, neurochirurgien à l’hôpital Saint-Luc du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) et ami d’université du ministre de la Santé. “Il possède une extraordinaire représentation vidéo-spatiale. Je crois qu’il voit les choses en 3D.”

Bojanowski, un grand mince de 45 ans, estime que son ancien confrère possède les mêmes qualités pour opérer des anévrismes que pour diriger le ministère de la Santé. “C’est l’un des gars les plus brillants que je connaisse. Empathique, faisant preuve de réelle compassion pour ses patients. Très pragmatique. Il prend une décision et l’applique. Je ne me souviens pas de l’avoir vu perdre le contrôle, hausser le ton, parler vite.”

C’est parce que la neurochirurgie demandait de longues et complexes études (six années, soit une de plus que les autres spécialités) que Couillard s’y est inscrit. “À 22 ans, je me trouvais trop jeune pour commencer une pratique médicale. Je me suis dit : Je vais faire six années de plus, ça va m’occuper.”

Il n’avait que 16 ans lorsque vint pour lui le temps de choisir une carrière, après ses études en accéléré au collège Stanislas, à Outremont, où il a grandi. “La médecine avait un côté romantique et la réputation d’être difficile d’accès.” En fait, il aurait voulu être historien ou archéologue. “Mon père n’a pas trouvé ces possibilités très intéressantes.”

Pierre Couillard, décédé il y a deux ans, a poussé ses trois enfants vers des carrières en sciences. Il fut lui-même l’un des premiers francophones à recevoir une formation scientifique moderne en biologie, finissant ses études doctorales – sur le comportement des oursins ! – à Philadelphie. Il aurait pu faire carrière aux États-Unis, mais il a préféré former des générations de jeunes scientifiques à l’Université de Montréal, où il a enseigné jusqu’en 1993.

Son fils lui voue une grande admiration. Lorsqu’il a prêté serment comme ministre de la Santé, Philippe Couillard a demandé au directeur du protocole la permission d’avoir la photo de son père sur la table de marbre. “C’était très émouvant”, se souvient son frère, Denis, 38 ans, portrait de son aîné en plus filiforme. Comme Philippe, il aurait voulu être historien. Pour lui aussi, la carrière scientifique fut la seule voie possible. Il est ingénieur électricien, et leur soeur, Catherine, vétérinaire, est chercheuse en toxicologie animale.

Dans ses temps libres, Denis Couillard s’amuse à reconstituer les faits d’armes des Couillard et des Pardé, originaires de France. Première conclusion : Philippe a hérité du sens du devoir collectif de leur père, qui le poussa à aider les Québécois à combler leur retard en sciences. La famille maternelle, elle, compte plusieurs résistants morts au combat durant la Deuxième Guerre mondiale, dont une tante à la tête d’un réseau d’espionnage.

Second constat : le ministre doit sa mémoire exceptionnelle – et photographique – à ses ancêtres récents. Pierre Couillard pouvait réciter les noms français, anglais et latins de toutes les plantes et de tous les oiseaux du Québec. Le grand-père Jean-Marie, médecin au Service de l’immigration, inspectait les navires qui arrivaient au pays et a ainsi appris, à l’oreille, une multitude de langues. Le grand-père Maurice Pardé, lui, connaissait tout des crues du Mississippi puisqu’il était le fondateur de l’hydrologie moderne – qu’il voulait rebaptiser “potamologie”, du nom latin pour l’étude des fleuves.

C’est de leur maman, Hélène, que les trois enfants Couillard tiennent leur passion pour les humanités. Après une licence et une maîtrise en droit à Grenoble, elle a étudié les sciences politiques au très huppé Bryn Mawr College, près de Philadelphie. C’est d’ailleurs là qu’elle a rencontré son futur mari. “Elle voulait devenir politicienne”, dit son fils Denis. À 73 ans, Hélène Couillard est guide bénévole au Musée des beaux-arts de Montréal.

L’environnement familial fut donc très stimulant pour le jeune Philippe, qui, à 12 ans, demandait pour Noël des bouquins sur l’Antiquité. Il est toujours passionné par cette période, mais lui préfère aujourd’hui la fin du 19e siècle, qui a vu naître le monde industriel et ses opéras préférés. Il lit tout ce qui lui tombe sous la main, adore l’humour absurde des Monty Python, irrévérencieux de Rock et Belles Oreilles et grossier d’Elvis Gratton.

À la fin de sa résidence, à l’hôpital Notre-Dame de Montréal, en 1985, tout le monde voulait le garder, raconte Michel Bojanowski. “Son opinion a toujours été importante pour ses professeurs.” À leur grande déception, il ne complète pas sa formation par un postdoctorat dans une prestigieuse université étrangère, passage obligé pour obtenir un poste dans un hôpital universitaire comme Notre-Dame.

“Ce fut une très grande erreur, dit Philippe Couillard. Je venais de me marier, ma femme était seule pour s’occuper de notre enfant, elle ne voulait pas partir à l’étranger… Je voulais étudier les tumeurs cérébrales, mais je n’avais pas l’énergie pour faire cet effort supplémentaire. Tout ça, ce sont de piètres excuses.”

Pendant que ses amis s’envolent pour San Francisco, Grenoble ou Phoenix, Philippe Couillard s’installe à Laval et commence sa pratique à l’hôpital Saint-Luc, établissement secondaire où il se fait deux fois moins d’opérations qu’à Notre-Dame. Après quelques années et le départ d’un neurochirurgien, le Dr Couillard se retrouve seul avec tout le travail clinique. “C’était épuisant, j’étais appelé jour et nuit. Ma qualité de vie était vraiment mauvaise et je tournais en rond.”

Après deux années de ce régime, il se voit offrir de pratiquer en Arabie saoudite pour la société pétrolière Aramco, propriété de la famille royale. Cette fois, sa femme est emballée. En mars 1992, les Couillard et leurs trois enfants (Mathieu, Myriam et Simon, alors âgés de huit, cinq et trois ans) s’envolent pour Dharan, une ville industrielle. Ils s’installent dans un quartier fermé, réservé aux employés étrangers de l’Aramco.

Partis pour deux ans, ils y restent quatre ans et demi. Couillard gagne beaucoup d’argent et en dépense tout autant dans de nombreux voyages : Afrique, Moyen-Orient, Asie, Australie… La famille est logée à peu près gratuitement, les collèges privés sont payés, l’entretien est assuré ; bref, la vie est d’une facilité déconcertante.

Le médecin apprend l’arabe grâce à un collègue jordanien qui deviendra son meilleur ami. “Je pouvais faire mes consultations externes sans interprète”, dit-il fièrement. Il lit sur l’islam, Mahomet, le Coran. Amateur d’opéra, il court les meilleurs muezzins de la ville. “Leurs appels étaient très beaux, très poétiques.” Il laisse pousser sa barbe noire, aujourd’hui poivre et sel. La rumeur court dans l’hôpital que le Dr Couillard s’est converti à l’islam. “Les Arabes étaient bien contents !” dit-il.

Il découvre un État policier, où barrages routiers, passeports confisqués et séjours derrière les barreaux sont la norme. “Si on cause un accident et blesse quelqu’un, on se fait mettre en prison jusqu’à ce que la personne se rétablisse !” dit-il en riant. Une société fermée, autoritaire et archaïque, déjà plongée dans cette crise sociale annonçant les attentats du 11 septembre 2001.

La vie d’expatriés est totalement artificielle. “On veut toujours rester plus longtemps pour faire plus d’argent, dit Couillard. Toutefois, si on attend trop, plus personne ne nous connaît au retour, ne s’intéresse à ce qu’on a fait. Je ne voulais pas ça. Et ma fille déclarait à qui voulait l’entendre qu’elle était saoudienne ! On est revenus d’abord pour ça, puis pour ma carrière. Je savais que si je ne revenais pas, je serais irrécupérable.”

Malgré d’autres offres, dont une à Notre-Dame de son ancien professeur Guy Bouvier, Couillard préfère le CHUS. À Sherbrooke, on lui propose un environnement moins chaotique qu’à Montréal et “une carrière plus qu’une job”, dit-il. Le plan de pratique le séduit : tous les revenus qui découlent de la pratique clinique, de l’enseignement et de la recherche sont mis en commun, puis redistribués entre les médecins selon la tâche de chacun et un système de pointage complexe. “La clinique est toujours plus payante que l’enseignement ou la recherche, explique le doyen de la faculté de médecine, le Dr Michel Baron. Avec ce système, on aplanit les différences salariales et cela permet de faire plus d’enseignement et de recherche.”

Contrairement à la rumeur qui le dit financièrement indépendant, Philippe Couillard est revenu en 1996 avec peu d’argent. Et il l’a vite dépensé, notamment dans un coûteux divorce. Son mariage n’a pas résisté au choc du retour. “C’est classique. On retrouve un pays avec des impôts à payer, des obligations… Mes enfants trouvaient ça plate . Moi, je travaillais, j’avais de nouveaux défis.”

Déstabilisé sur le plan familial, il se lance dans toutes sortes d’activités en marge de sa pratique. En 2000, il prend la direction du Service de chirurgie du CHUS, avec l’appui unanime de ses 66 collègues chirurgiens. “Il avait de grandes qualités de gestionnaire et l’humilité nécessaire pour faire son devoir”, dit Jean-Pierre Chicoine, directeur général du CHUS.

Ce dernier se souvient surtout – et s’ennuie beaucoup – de l’humour de Couillard. Celui-ci terminait toujours ses courriels par des citations latines. Ainsi, lorsqu’il fallait que les choses bougent, il écrivait ce que le Romain Caton l’Ancien ajoutait à la fin de tous ses discours : “Et en outre, il faut détruire Carthage.” Chicoine en rit encore. “Il est très drôle, très agréable à vivre.”

Philippe Couillard était de toutes les discussions sur l’actualité et les ratés du système de santé, se souvient le Dr Michel Baron. Et il adorait les dossiers aux saveurs politico-administratives. À la faculté, tous se rappellent les remous causés par sa décision, en janvier dernier, de s’en prendre aux médecins spécialistes, qui étaient en pleine bataille syndicale.

Les moyens de pression de ses confrères comprennent alors des journées d’études, comme le survolté rassemblement au Stade olympique. Comment peut-on arrêter le travail avec de pareilles listes d’attente ? s’insurge Couillard. Malgré son horaire chargé, il se rend de nombreuses fois à Montréal afin de dénoncer la Fédération des médecins spécialistes sur les tribunes. “Après son intervention, on a reçu une dizaine d’appels de médecins furieux, dit Ginette Viens, réalisatrice de l’émission de radio Montréal-Express. Ils le traitaient de communiste à cause de la mise en commun des revenus de Sherbrooke ou de parvenu d’Arabie saoudite.”

Il devient clair que Couillard positionne son image publique. En février, il annonce qu’il se lance en politique. Et abandonne, sans doute à jamais, une profession qui lui rapportait quelque 260 000 dollars par année et un prestige nettement plus stable que celui de politicien.

Quelle mouche l’a piqué ? “On cherche tous à donner un sens à sa vie, et j’ai toujours eu une grande conscience sociale. La politique, j’en fais une carrière à long terme. Je sais que je ne pourrai plus pratiquer la neurochirurgie. Après deux ou trois ans, on perd le doigté.”

L’idée ne l’attriste pas. Il parle de ce personnage du plus récent livre de Milan Kundera, L’ignorance, frappé d’une maladie qui s’appelle l’insuffisance de nostalgie. “J’en suis atteint moi aussi. Je ne m’ennuie pas, je n’ai jamais regardé en arrière. J’ai adoré ma profession médicale, mais j’ai trouvé quelque chose de plus intéressant.”

Plus intéressant ? Bien que ses anciens collègues n’aient pas été surpris de sa décision, ils ne comprennent toujours pas qu’il ait pu laisser la neurochirurgie pour la politique. “Si un gars est capable de faire quelque chose avec ce ministère, c’est Philippe. S’il échoue, c’est qu’il n’y a rien à faire”, dit le Dr Jacques Boucher, 62 ans, doyen de la petite équipe de quatre neurochirurgiens du CHUS.

Nous sommes au salon des professeurs de la faculté de médecine, là où quelques semaines plus tôt, le 3 juillet, Couillard avait entraîné ses collègues après l’annonce du projet d’agrandissement et de réaménagement de l’Hôtel-Dieu de Sherbrooke. “Il est toujours très emballé, très enthousiaste”, dit le Dr David Fortin, qui l’avait revu entre-temps, à l’occasion d’un barbecue dans son jardin.

“Et on le reconnaît encore, ajoute le Dr Boucher, même s’il a taillé sa barbe et s’habille mieux.” C’est la nouvelle conjointe de Philippe Couillard qui lui a monté une garde-robe digne d’un ministre : Suzanne Pilote, graphiste rencontrée il y a moins d’un an alors qu’elle devait illustrer, pour une brochure de la SAAQ, un cerveau malmené par un accident de voiture.

“C’est un gars timide, mais il le cache bien”, poursuit le Dr Fortin. Les cours accélérés donnés par des fabricants d’images du Parti libéral ont porté fruit. Ses anciens collègues du CHUS savent que leur ami est contrarié lorsque, dans un point de presse, il commence ses phrases ainsi : “Je vous remercie, c’est une excellente question…”

L’une des décisions initiales du ministre les a comblés : elle les a dotés du premier scalpel gamma au pays, un appareil de six millions de dollars servant à traiter des lésions cérébrales sans bistouri. Couillard avait défendu ce dossier lorsqu’il était directeur du Service de chirurgie, allant trois fois à Québec rencontrer les ministres Trudel, Marois et Legault. McGill, avec son prestigieux Institut de neurologie de Montréal, était aussi en lice. L’université montréalaise préfère ne pas commenter la décision du ministre Couillard. “Je suis tout à fait à l’aise avec ça, dit ce dernier. Il y a quatre facultés de médecine au Québec et chacune doit développer ses créneaux d’excellence.”

Ses prochaines décisions seront autrement plus lourdes de conséquences que l’achat d’un scalpel gamma. Cet automne, il devra présenter à l’Assemblée nationale ses premiers projets de loi, qui seront discutés en commission parlementaire. Il veut avoir nommé d’ici le printemps son commissaire à la santé et commencé à mettre en place ses réseaux d’établissements (voir “Le plan Couillard”, p. 20).

La vraie partie débute. Médecins et infirmières, qui lui donnent pour l’instant le bon Dieu sans confession, l’attendent au tournant. “On veut du concret”, dit Gyslaine Desrosiers, présidente de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. La position de Philippe Couillard au caucus ne sera pas facile. Il est le seul ministre dont le budget est en expansion. Tous les autres doivent faire des compressions. “Pour financer la santé, seule priorité de ce gouvernement, il y a beaucoup de pression sur ses collègues”, dit Louise Harel.

Et l’argent ne pousse pas dans les arbres. Québec a déjà intégré dans son budget des sommes du fédéral qui ne viendront peut-être pas : Ottawa a prévenu les provinces cet été que, la croissance du PIB étant moins forte que prévu, il n’y aurait éventuellement pas de transfert de 236 millions de dollars.

Philippe Couillard amorce par ailleurs sa réforme alors que son gouvernement a un objectif de réduction d’impôts. Une situation “antinomique”, dit Louise Harel. Réforme majeure sur fond de budgets réduits… La similitude avec un autre médecin venu révolutionner le système de santé saute aux yeux.

Jean Rochon s’est lui aussi lancé en politique plein de bonnes intentions. Ses réformes s’inscrivaient dans une tendance occidentale. Ses diagnostics – système bloqué par des groupes d’intérêts professionnels, lourdeur hospitalière – étaient justes. Le père du virage ambulatoire a toutefois été sacrifié sur l’autel du déficit zéro. Il a dû réduire de 10% son budget, en plus de mettre le dixième des effectifs à la retraite. “Jean Rochon a voulu sortir l’argent de l’hôpital pour l’injecter dans les soins de première ligne, dit son ami le Dr Fernand Turcotte. Puis, il s’est fait voler le fric pour arriver au déficit zéro. Comme Rochon, Couillard n’a pas le contrôle sur la plupart des facteurs. La probabilité qu’il déçoive est extrêmement élevée. Et ça n’a rien à voir avec son mérite personnel.”

Le ministre de la Santé est bien conscient des similitudes. “La réforme Rochon était justifiée et nécessaire, dit-il. Mais lorsqu’on fait une réforme importante, ce n’est pas le moment de restreindre les fonds en escomptant tout de suite des bénéfices économiques. Il faut permettre au système de respirer pour ensuite récolter les fruits.”

Son gouvernement lui donnera-t-il le temps et les moyens dont il a besoin ? Y a-t-il danger de “rochonisation” de sa carrière ? La question le fait pouffer. “Espérons que je ne serai pas rochonisé !”

Il l’a dit et répété, il souhaite que sa carrière politique soit longue et fructueuse. Il vient d’emménager avec sa nouvelle conjointe et leurs enfants respectifs (ils en ont cinq en tout) dans une demeure du Vieux-Québec qui date de 1836, tout près des anciennes terres appartenant aux premiers Couillard, arrivés sur le même bateau que Champlain.

“Philippe Couillard est moins à risque que Jean Rochon, car l’État n’est pas en déficit, estime le professeur André-Pierre Contandriopoulos. Mais la croissance est au ralenti.” La clé de Couillard, poursuit-il, réside dans son désir de faire carrière en politique. “Il ne peut pas prendre le risque de tuer sa carrière en faisant une réforme impopulaire. Toutefois, il ne peut pas rester inactif non plus. Ce n’est pas facile, car le PLQ a tout misé sur cette carte. Couillard joue gros. Les risques sont considérables, mais les gains, faramineux.” S’il réussit, conclut Contandriopoulos, il deviendra un successeur sérieux de Jean Charest.


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