«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Paul-Émile Roy : Il faut achever la Révolution tranquille !

L’Action nationale
mardi 12 septembre 2006

Paul-Émile Roy - Il faut achever la Révolution tranquille !, Louis Courteau éditrice, Saint-Zénon, 2006, 107 p.

Ce petit livre aurait pu s’intituler Que nous est-il arrivé ? le « nous » renvoyant tantôt aux Québécois tantôt à cette génération qui a vécu intensément la Révolution tranquille. Selon qu’on le lise en référence à l’un ou l’autre de ces deux nous, l’ouvrage se donne dans des perspectives qui en changent singulièrement la portée.

Ce choix de lecture, bien entendu, n’est pas celui de l’auteur. Son projet à lui tient tout entier dans l’injonction que fait son titre. Pourtant, l’essentiel de sa démonstration ne porte pas tant sur ce qu’il reste à faire qu’à essayer de comprendre pourquoi cela n’a pas encore été fait. C’est en cela que le livre témoigne davantage de la perplexité d’un acteur que du programme d’action.

Paul-Émile Roy appartient à cette génération qui a livré le meilleur d’elle-même au service des idéaux de la Révolution tranquille. Il souhaite mener à son terme ce qui a tenté de se dire dans un ultime effort pour briser les anciens empêchements. Roy ne voit pas dans cette Révolution tranquille un Grand Commencement mais bien plutôt un effort de redressement, un moment où la nation s’arc-boute pour mener à son terme une intention longtemps portée à voix basse, sinon refoulée. Il est cependant le premier à déplorer que l’idéologie de la table rase a fait des dégâts et qu’elle a constitué le principal facteur de détournement du sens de cette révolution et la plus grande force d’empêchement de son dénouement. Son point de vue, à cet égard, ouvre une perspective intéressante sur la façon dont s’est donné à vivre ce grand chambardement pour ceux qui l’ont vécu comme transition.

Ce livre est traversé par un constat qui revient à plusieurs reprises sous la plume de son auteur sans que ce dernier n’en fasse une notion cardinale de son exposé. Paul-Émile Roy ne cesse de s’en désoler, ce qu’il a vu et ce qu’il estime qu’il y avait de meilleur dans le Révolution tranquille, a été détourné. Quand il invite à compléter la besogne, c’est d’abord à revenir à ce qui en était le sens originel. Pour lui, cela suppose de se raccorder et de redéfinir deux grandes problématiques : celle de la révision des rapports de continuité et de rupture historique qui se sont joué au cours de cette période et celle d’un examen plus nuancé du rôle de l’Église dans notre histoire. Sur ce dernier point, Roy insiste pour dire qu’une lecture moins anticléricale permettrait de comprendre que l’Église a souhaité elle-même et encouragé que l’État prenne le relais d’une mission qu’elle avait occupé par substitution et en quelque sorte par défaut. Mais il estime que les intentions généreuses des promoteurs ont en quelque sorte été retournées contre l’Église elle-même, la déportant aux marges d’un processus de modernisation dont elle avait souhaité faire une restauration.

Pour Roy, cela aura été un tournant crucial, une expression dramatique d’une crise culturelle profonde, participant d’une aliénation culturelle globale qui a en quelque sorte transformé le regard critique nécessaire en véritable mépris de soi. Le changement s’est en quelque sorte retourné contre sa nécessité même, laissant le Québec prisonnier d’une ambivalence identitaire dévastatrice. Roy, en débat implicite avec Pierre Vadeboncoeur, lit de cette manière l’accueil et les interprétations du Refus global. La culture québécoise est restée, selon lui, empêtrée dans des intentions qui n’ont pas pu trouver une expression positive, assumée de ce qu’il y avait à conserver de notre lutte pluriséculaire. Cette incapacité a nourri une ambivalence pour ainsi dire constitutive de notre modernité et, tout en même temps, responsable de notre inachèvement politique puisqu’elle relayait une ancienne et profonde aliénation, une longue habitude du mépris de soi.

C’est cette ambivalence qui, selon lui, explique, l’inachèvement de la Révolution tranquille. C’est elle qui a obscurci le sens de la continuité historique. C’est l’action de certains de ses porteurs qui a détourné le projet politique originel. C’est notamment le cas dans le domaine politique où les Trudeau, Pelletier, Bourassa et compagnie sont vus comme des acteurs trahissant le projet qui les a pourtant portés et mis en position de faire l’Histoire. Ici encore, la lecture de Roy pointe ce détournement sans pour autant en faire l’explication. Son attention reste rivée sur les acteurs davantage que sur les structures qui ont déterminé leurs jeux. Et c’est en cela que ce livre peut être lu comme un témoignage stimulant pour nous aider à mieux saisir comment la Révolution tranquille a pu se donner à vivre pour ses contemporains. Paul-Émile Roy tient en quelque sorte comme allant de soi que le combat dans la culture se transpose pour ainsi dire directement dans le champ politique. Il tient comme une nécessité que les avancées dans la conquête identitaire eussent dû se transposer dans le champ politique pour le restructurer.

Cette idée forte, on la retrouve partout chez les artisans et participants de cette grande période. Roy l’exprime ici de façon très enrichissante pour notre compréhension des choses et pour la suite de notre combat. Elle ne va pourtant pas de soi. Il n’y a pas de continuité directe entre la politique et la culture. Des médiations agissent qui font de la conquête identitaire à la fois une condition et un matériau pour la conquête d’un nouveau statut. Mais cela n’abolit pas le rapport premier de domination. Les acteurs pointés du doigt n’ont pas détourné le sens du projet, ils ont été instrumentalisés dans un rapport politique qui cherchait à se maintenir et se reproduire en dépit des gains dans la culture et de ce qu’ils signifiaient pour la quête d’émancipation. Le détournement qui inspire à Roy une répulsion bien compréhensible est un effet et non pas une cause. Ceux qui ont détourné le sens du projet national n’ont pu le faire que parce qu’ils étaient utiles à faire la politique des autres. Même Louis Bernard qui signe la préface a du mal à penser les conséquences politiques de ce fait impitoyable. C’est la difficulté de situer la dynamique identitaire dans le rapport politique qui entraîne une insistance exagérée sur la question des mentalités et de la recherche lancinante d’un argumentaire plus convaincant. Un rapport politique ne change pas parce qu’on change la mentalité, il change parce qu’on le brise. Ce changement constitue certes une condition nécessaire, mais elle n’est pas suffisante.

Paul-Émile Roy en a la certitude. Mais son exposé reste encore dans l’intuition de cette rupture. Il réfléchit ici dans une anxiété certaine quant au devenir du Québec et il ne se défile pas devant la perplexité que lui inspire la conjoncture présente. Qu’est-ce donc qui empêche le Québec d’aller au bout de lui-même ? La matière qu’il livre ici donne à penser que la réponse est peut-être à chercher du côté de la formulation d’une politique capable de séparer la question de l’identité de celle de la reconnaissance politique. Ce livre constitue un matériau utile pour trouver l’élan national qu’appelle en préface Jean-Marc Léger. Ce bref essai donne à penser.

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