«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Un défi de plus en plus grand

Un enseignant témoigne du déclin du français.

Passeur ou geôlier linguistique ?

Chronique de Benoît Bergeron
mardi 4 avril
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En 1985, mon épouse et moi-même, alors étudiants à la Faculté de l’éducation de l’UQÀM, avions mis en scène une anticipation d’un débat à l’Assemblée nationale, en 2020, portant sur la langue d’enseignement et la Charte de la langue française. Le débat à peine entamé sur le maintien ou non de cette disposition de la Charte, les étudiants-députés du parti au pouvoir quittèrent un à un leur siège et passèrent de l’autre côté du Salon bleu. Les transfuges furent si nombreux que le gouvernement tomba…

Aujourd’hui, le gouvernement tomberait-il sur l’abrogation de la Loi 101 ? La question mérite d’être posée. Et dans vingt ans, qu’en sera-t-il ? Quel sera le portrait démo-linguistique du Québec en 2037 et quelle en sera la conséquence politique ? Comme plusieurs collègues des écoles secondaires et de cégeps de Montréal, j’entends de plus en plus souvent d’élèves parler en anglais dans les couloirs de l’école, mais aussi en classe. Si la mutation sociale à laquelle j’assiste actuellement se poursuit, il est probable que nous vivrons, comme dans les années 60 et 70, un déchirant débat sur la langue d’enseignement dans quinze ou vingt ans.

Dès lors, il est lieu de se poser des questions difficiles, voire controversées sur l’enseignant et une société en mutation. Comme enseignant, suis-je toujours ce passeur de l’héritage d’une société canadienne-française dont la langue est un élément culturel et identitaire déterminant ou suis-je un geôlier d’une geôle linguistique et culturelle ? Ces élèves, se voient-ils comme des prisonniers qui purgent leur peine et attendent leur libération pour poursuivre leurs études dans des cégeps et Universités anglophones et pour travailler en anglais ?

L’expérience qui parle

Pour répondre à cette dernière question, j’ai mené une expérience avec un groupe dont des élèves parlent en anglais entre eux.

Puisqu’il est du devoir de l’enseignant, en vertu de la Loi sur l’instruction publique, de prendre les mesures nécessaires pour promouvoir la qualité de la langue écrite et parlée ; je bonifie le programme de science d’éléments d’étymologie grecque et latine. Au surplus, j’insiste particulièrement sur l’origine française de nombreux mots anglais.

Sans trop de zèle, ce que j’avais anticipé arriva : ces élèves ont commencé à montrer de l’agacement. J’ouvris une discussion sur la cause de cet agacement. Pour s’en tenir à l’essentiel de la discussion, plusieurs élèves du groupe ont déploré que je valorise la langue française au détriment de la langue anglaise. « En quoi cela vous agace-t-il ? » les questionnai-je. Et eux de me répondre : « Mais, l’anglais, c’est notre langue, celle de nos parents ou encore « C’est une langue importante dans le monde. »

Je leur fis écho : « Et la langue française, c’est ma langue maternelle, celle de mes parents, celle de mes ancêtres, celle des Canadiens-français. Comprenez-vous qu’à chaque fois que vous parlez en anglais dans la classe, dans l’école, je suis blessé comme vous l’êtes actuellement ? Comprenez-vous pourquoi le gouvernement du Québec a légiféré en matière linguistique en adoptant la Charte de la langue française, aussi appelé loi 101 ?

« Si vingt-neuf États états-uniens ont cru bon légiférer en matière de langue officielle, l’anglais, pour surnager sur la vague hispanophone qui déferle sur les États-Unis, pays dont on reconnaît pourtant l’hégémonie culturelle et linguistique sur le monde, alors, à plus forte raison, le Québec, petit État francophone, se devait de légiférer en matière linguistique. »

« Comprenez-vous pourquoi les enseignantes de l’école, organisatrices du spectacle de Noël, ont imposé aux élèves-artistes la prestation des numéros de chant en français uniquement, malgré les protestations des élèves ? Et que dire des chansons anglophones diffusées à la cantine scolaire ? »

Sachant aussi le dédain, voire le mépris que manifestent certains élèves pour la prononciation canadienne-française de mots tels, icitte, boutte, toé, moé, voair, ou Cré- moé ? I fait fret etc., j’expliquai aux élèves que cette prononciation est celle du vieux français et non pas celle d’une langue abâtardie. La discussion avait porté ses fruits : il y avait un début de compréhension mutuelle des enjeux linguistiques du Québec.

L’anglicisation fait son œuvre

De cette expérience, je conclus qu’il faut d’abord comprendre la perception qu’ont ces élèves de la société canadienne-française avant de décider des moyens pour valoriser le français.

Indubitablement, les élèves sont maintenant nombreux à parler l’anglais et à dédaigner le français. Les TIC et les voyages, qui ont multiplié les occasions de fréquentation de la langue anglaise, expliquent partiellement pourquoi les jeunes favorisent l’anglais. Ce qui est vrai des jeunes de la région de Montréal l’est aussi de ceux de nombreuses régions du Québec. Que ce soit celles de l’Outaouais ou de la Basse-Côte-Nord, l’anglicisation fait son œuvre.

Les recommandations

Pour contrer l’anglicisation et atteindre l’objectif fixé dans le document de consultation d’une Politique de la réussite éducative « Valoriser et promouvoir la qualité de la langue française et le plaisir de lire. », et celui que j’ajoute au titre de mandataire d’une société canadienne-française, « Faire de chaque enseignant du Québec un modèle éducatif de la société canadienne-française », il est crucial pour l’avenir du Canada français du Québec de

  • ajouter au cursus de la formation des enseignants des éléments de la dynamique démo-linguistique du Québec, du Canada et du monde, des éléments de l’Histoire des politiques et des structures de l’Éducation nationale et de la Commission scolaire de Montréal en particulier (un ministère de l’Éducation avant la lettre) et des tensions linguistiques qui les ont traversées, etc. ;
  • confier l’enseignement du français à des spécialistes dès le primaire ;
  • sensibiliser et d’instruire tous les élèves du Québec sur les enjeux linguistiques mondiaux, dont ceux de la francophonie ;
  • combler le vide juridique de la Loi sur l’instruction publique au regard des services éducatifs et parascolaires délivrés à l’extérieur des salles de classe ;
  • organiser des concours nationaux d’art oratoire et de littérature francophones avec des prix à la clef ;
  • financer l’assistance des élèves aux pièces de théâtre francophone ;
  • ajouter aux disciplines Science et technologie et ATS des éléments d’étymologie ;
  • poursuivre l’éducation obligatoire en français à l’ordre collégial ;
  • Rappeler aux élus leur devoir de s’exprimer en français et de rappeler l’obligation de la francisation des immigrants.

Ainsi nous pourrons atteindre ce grand objectif que vous avez fixé aux Québécois, M. le ministre de l’Éducation : « […] Pour que l’école remplisse pleinement sa mission d’instruire, de socialiser et de qualifier, nous devons responsabiliser et mobiliser les acteurs et les partenaires du système scolaire ainsi que tous ceux et celles qui ont des attentes légitimes envers elle. »

Benoît Bergeron
Encore passeur…

Commentaires

  • Josée L., 7 avril 09h43

    Les idiots au ’’pouvoir’’ veulent que l’on sache tous s’exprimer en anglais.

    Or tout linguiste compétent vous apprendra que l’on ne peut apprendre une langue seconde sans d’abord maîtriser sa langue maternelle.

    Le problème principal est que la langue française n’est meme pas maîtrisée par les animateurs des medias de masse (i.e., pour la radio, ces médias qui ne servent en réalité qu’aux vendeurs de bagnoles, d’immobilier, ou de divertissement d’une pauvreté inouïe).

    Donc tout ce que les jeunes québécois ont à apprendre est de bien ’’pitonner’’ sur un ’’epad’’, afin de devenir plus tard de bons programmeurs ou de bons petits soldats actionneurs de ’’pitons’’ pour démarrer et arrêter de la machinerie dans des usines ne leur procurant qu’une vie miserable à bas salaire pour élite mafieuse.

  • Claude Richard, 6 avril 14h49

    Très préoccupante la question soulevée dans cette chronique de Benoît Bergeron, en même temps qu’est admirable le travail accompli par Benoît dans le cadre de sa tâche d’éducateur.

    On ne dira jamais assez l’importance du rôle des enseignants dans la mission qu’a toute société de transmettre son héritage aux nouvelles générations. Les professeurs des années 1960 à 1990 se sont bien acquittés de cette tâche et ont eu une influence considérable sur l’élan de fierté qui a permis les avancées du Québec et les progrès de notre langue jusqu’à l’an 2000.

    Étant responsable d’un concours d’histoire au secondaire pour une section de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal de 1989 à 2013, j’ai été à même de constater l’évolution qui s’est faite chez la gent professorale en matière de transmission de ce que j’appellerais les valeurs patriotiques.

    Jusque vers 2005, j’avais peu de difficulté à convaincre les professeurs d’histoire d’inciter leurs élèves à s’inscrire à notre concours d’histoire nationale. Les participants augmentaient chaque année. Puis, à compter de cette date, l’accueil que nous recevions chez les enseignants et chez la conseillère pédagogique s’est refroidi et les inscriptions se sont mises à diminuer. Le déclin s’est poursuivi de telle sorte que nous avons dû mettre fin au concours en 2014.

    Cette évolution a été concomitante à l’adoption d’un nouveau programme et de nouveaux manuels d’histoire très édulcorés. Manuels où la Conquête, par exemple, était ramenée à un fait presque banal et où l’épisode des Patriotes était traité plus que sommairement. (Voir à ce sujet la recension de manuels que j’ai publiée dans Le Patriote et sur Vigile en 2012 : http://vigile.quebec/L-insipidite-de-nos-manuels-d .)

    Quand Benoît Bergeron, qui ne se ferme pas les yeux comme tant d’autres, constate que bien des jeunes francophones parlent entre eux en anglais sans honte, il met en lumière un phénomène extrêmement grave pour notre avenir en tant que nation. Cela est d’ailleurs à mettre en relation avec la vogue dont jouit la chanson en anglais à La Voix et autres tribunes « francophones ». C’est le mépris de sa propre culture.

    Mais Benoît ne baisse pas les bras. Il investigue le problème auprès des intéressés et réussit même à leur ouvrir les yeux. Bravo ! Je souhaite ardemment qu’il poursuive son rôle de passeur et qu’il soit imité par de plus en plus de ses confrères et consoeurs. Il en va de la continuité de notre destin de peuple … ou de notre déclin inexorable !

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