«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Parti québécois ou Québec solidaire : la nouvelle fracture

Le Devoir
jeudi 26 avril 2007

Le retour de la question sociale au coeur du débat public introduit une nouvelle fracture départageant et opposant les tenants d’une pensée libérale fondée sur le marché à ceux qui remettent en question les fondements et les finalités de l’ordre établi. Ce clivage traverserait l’ensemble de la société civile et de ses organisations ainsi que, bien sûr, les formations politiques. Il interpellerait ainsi les militants et électeurs progressistes appelés à choisir entre les programmes et les stratégies proposées par le Parti québécois et Québec solidaire.

Sous quelle forme, comment et où agir dans la conjoncture actuelle ? À cette question décisive, deux groupes formellement constitués tentent en ce moment de répondre, de même que de nombreux militants syndicaux et de groupes populaires pour le moment non intégrés dans ces organisations. Cette question est au coeur des interrogations et des réflexions des militants du nouveau parti Québec solidaire et de la tendance que certains militants syndicaux et progressistes s’efforcent de créer depuis peu à l’intérieur du Parti québécois dans le cadre d’un « club politique », formule inédite en contexte québécois.

Le choix du SPQ libre : l’indépendance d’abord !

La tendance incarnée par le club politique Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre (SPQ libre) fait le pari qu’il est possible pour la gauche de transformer le PQ et d’en faire une organisation progressiste. Cela aurait été le cas pendant les années 1970, ce parti formant alors une vaste « coalition », comme le prétend par exemple Pierre Dubuc avec raison, en omettant d’insister sur le fait que cette alliance était sous la direction de l’aile libérale réformiste du parti, qui le contrôlait alors comme aujourd’hui.

Ce caractère prétendument progressiste aurait pu l’être davantage encore, ajoute Dubuc, si la gauche radicale de l’époque avait rejoint ce parti en se ralliant au point de vue exprimé par Pierre Vallières dans L’Urgence de choisir.

Dubuc fait ainsi intervenir deux ordres de considérations à l’appui de sa thèse : une analyse de la conjoncture présente et un rappel historique visant à légitimer son choix dans la longue durée.

L’analyse de la conjoncture le conduit à penser qu’il est impossible, du moins à court terme, de construire une option de gauche et qu’il en ira ainsi aussi longtemps que les règles du jeu électoral demeureront ce qu’elles sont, c’est-à-dire favorables au statu quo, et que la question nationale, à ses yeux centrale et déterminante, ne sera pas réglée. Les dernières avancées représentées par la fondation d’Option citoyenne, les scores électoraux récents de candidats de l’UFP et même la création de Québec solidaire, dans cette optique, ne font évidemment pas le poids.

Le rappel historique auquel il se livre dans son ouvrage L’Autre Histoire de l’indépendance lui inspire par ailleurs un récit largement formulé sur le mode conditionnel. Si Pierre Vallières, au lieu de faire le saut dans la contre-culture, s’était montré plus conséquent dans son engagement à l’endroit du PQ, donnant ainsi l’exemple aux militants sous son influence, si la gauche marxiste-léniniste, oubliant ses lubies, avait rallié ce parti, les forces progressistes auraient pu s’y imposer et apporter une contribution déterminante dans la bataille référendaire de mai 1980.

Elles auraient alors dû faire le choix d’investir le PQ et, à défaut de l’avoir fait à l’époque, elles devraient le faire aujourd’hui au nom d’un réalisme politique bien compris. La narration de l’histoire ainsi reconstituée est rédigée de telle sorte que cette conclusion politique paraisse en constituer son aboutissement naturel et logique, enfermant ainsi son récit dans un cercle vicieux où la fin précède et appelle en quelque sorte les commencements.

On peut donc se rallier à ce parti au nom d’une certaine conception de la « cause supérieure » qu’incarnerait la souveraineté nationale, que le SPQ libre place au-dessus de tout, comme le signale fort éloquemment le nom même du club dont il est l’affiche et l’emblème. On peut le rallier aussi au nom d’un prétendu réalisme politique, cette rationalisation commode qui permet de confondre les principes et les objectifs de l’action avec ses instruments et ses moyens, mais on voit difficilement comment on pourrait le faire au nom d’une nécessité historique qui paraît plutôt mettre en lumière l’échec tout à fait prévisible de ce pari.

Le choix de Québec solidaire

Ce qui distingue le SPQ libre de Québec solidaire ne se situe pas uniquement et sans doute d’abord sur le plan programmatique. Il suffit de lire les déclarations de principe de ces deux organisations pour s’en convaincre : les points de rencontre entre les objectifs sont nombreux et il n’y a pas de contradiction fondamentale entre les deux plateformes. Sauf, et c’est à mon avis capital, sur l’ordre des priorités dans lequel ces objectifs apparaissent, qui détermine lui-même les stratégies empruntées par les deux mouvements.

C’est le choix de placer la souveraineté comme objectif premier qui apparente le SPQ libre au PQ et qui légitime et encourage son rapprochement avec ce parti. C’est cette « urgence » qui lui dicte d’accepter des compromis avec la vieille (et la nouvelle) droite nationaliste qui s’y trouve pour faire avancer la cause sacrée de l’indépendance, quitte à reporter à plus tard la réalisation de son programme progressiste.

Québec solidaire fait un choix différent : celui de travailler d’abord à la promotion de la justice sociale, de l’égalité entre les citoyens et de la solidarité, la souveraineté s’inscrivant dans le cadre de ce projet global et non comme objectif central et prioritaire de son action. Sa perspective est en cela foncièrement différente de celle proposée par le SPQ libre, et on voit mal comment on pourrait les concilier, d’autant plus qu’elles conduisent à des choix stratégiques incompatibles : le ralliement au PQ et la recherche d’accommodements avec son programme politique, le développement d’une force de gauche authentique, pouvant se construire librement sur ses propres bases, à l’abri des pressions des forces conservatrices qui dominent l’ensemble des partis politiques établis au Québec, y compris, bien sûr, le PQ.

C’est ce dernier pari qui me paraît aujourd’hui le plus prometteur, le plus susceptible d’attirer tous ceux qui aspirent à un monde radicalement différent parce que pensé, construit et dirigé autrement. C’est le pari qu’incarne et porte Québec solidaire, lui donnant pour la première fois depuis des décennies une véritable crédibilité, en faisant un possible parfaitement réalisable. Il serait vraiment bête de ne pas saisir cette chance qui permet d’accorder ses convictions profondes à une occasion historique particulièrement stimulante.

Jacques Pelletier, Professeur à l’UQAM, essayiste et auteur de Question nationale et lutte sociale - La nouvelle fracture, Éditions Nota Bene

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