«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Pâques et histoires de Pâques

Chronique de José Fontaine
samedi 7 avril 2012
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Il y a des livres sur ma table dont j’aimerais bien parler comme celui de Andrée Ferretti, Roman non autorisé, l’hexagone, Québec 2011, que j’ai beaucoup aimé, livre liant le drame de l’Algérie, celui du Québec et même un peu la Wallonie. Le drame du Québec rejoint, si je puis le dire ainsi, l’intimité existentielle de l’héroïne du livre. Mais je ne vais pas dire autre chose que cela parce que - sauf le fait que ce roman est bon, intéressant et dit pas mal de choses fondamentales - je trouve qu’il faut bien travailler la critique d’un roman, ne pas se tromper, souligner ce qui est vraiment essentiel, ce qui explique que je n’en dise pas plus, sauf qu’il m’a touché. Mais je reviendrai sur cela. Et aussi sur les réformes de l’enseignement supérieur et universitaire en Wallonie.

Un travail que je fais sur Malègue

Depuis que je suis partiellement à la retraite, j’ai pu lire à peu près tout ce qui s’est écrit sur Joseph Malègue. Egalement son oeuvre dans sa totalité. Ce qui frappe chez Malègue c’est que son extraordinaire succès ne commença qu’en fin 1933, alors qu’il avait atteint l’âge de 57 ans (Augustin ou le Maître est là, Spes Paris, 1933, réédité jusqu’en 1966). Mort sept ans plus tard, il ne fut pas capable d’achever son deuxième roman qui ne parut (sous forme inachevée mais passionnante), qu’après la guerre, en 1958 (Pierres noires. Les classes moyennes du Salut, paru également chez Spes). Bien que salué par toute la presse française et étrangère (voire même mondiale), le roman de Malègue me semble avoir été surtout lu - et attentivement ! - dans les marges de la Francophonie, au Québec, en Suisse romande, en Wallonie, à Bruxelles. Et la province française. Certes, pas uniquement. Ne serait-ce que parce qu’il a été traduit en italien et en allemand ce qui est au fond peu pour un roman de cette valeur. Je voudrais que Malègue sorte du purgatoire.

A cause de ce travail, je suis plongé dans la crise moderniste qui est l’un des arrière-plans du livre. Cette crise révéla l’autoritarisme excessif de l’Eglise, surtout sous Pie X et une sorte de brutalité dans les rapports humains dont sont victimes les plus sincères comme Marcel Hébert qui quitta la prêtrise et même Loisy. Ceux qui tirent leur épingle du jeu sont des gens comme ce prélat quasiment mondain, Louis Duchesne.

Les vrais croyants n’en sortent pas avec les institutions

Albert Houtin, ancien prêtre également et également moderniste, écrira la vie de Marcel Hébert, qui quitta l’Eglise et eut une fin de vie matériellement et psychologiquement difficile pour cette raison : Un prêtre symboliste, Marcel Hébert (1851-1916), Paris, Reder, 1925. Rendant compte de cet ouvrage, Henri Sée écrit : « C’est l’abbé Duchesne qui ruina, chez son ami, la croyance à la résurrection de Jésus, et nous voyons que, pendant longtemps, l’un et l’autre ont été en parfaite communion d’idées. Mais en 1900, au moment où Hébert écrit ses Souvenirs d’Assises » (une plaquette éditée à compte d’auteur et distribuée seulement à des amis en complète contradiction avec la doctrine de l’Eglise) Louis Duschesne, devenu Mgr Duchesne et directeur de l’Ecole de Rome (...), poursuit Henri Sée « se montre déjà singulièrement plus prudent. » (Henri Sée, Compte rendu de Albert Houtin - Un prêtre symboliste, Marcel Hébert (1851-1916) in Annales de Bretagne Année 1925, Vol. 37, Numéro 37-3-4, pp. 446-447).. » Ensuite, lorsque Marcel Hébert fut déchargé de la direction de l’Ecole Fénelon, continue H.Sée, Duchesne, lui conseilla de se rétracter, et enfin, devant le refus d’Hébert « prit un ton plus surprenant, déclarant qu’il a toujours cru à la résurrection... », parfait mensonge qui occasionna la rupture entre les deux hommes ce que l’on peut comprendre, le roué ecclésiastique mondain dévoilant qu’il a pu garder cette position (il entrera même à l’Académie française !), par le mensonge alors que Marcel Hébert jouait son va-tout sur la franchise, la rupture et la conviction. D’une manière générale les institutions sont cruelles pour ceux qui croient vraiment, peu importe dans quel sens que ce soit. C’est ce que m’avait dit un jour l’écrivain bruxellois et athée, Pierre Mertens, quand il préparait le livret d’un opéra sur Jeanne d’Arc. Il me confia qu’il était profondément convaincu que les juges ecclésiastiques de Jeanne ne croyaient en rien et que face à cette jeune fille (Jeanne mourra à 19 ans), intelligente et obstinée, mais surtout croyante, il n’avait plus eu comme ressource que de la livrer au bras séculier en vue d’être brûlée vive.

Et pourtant une plus grande liberté aujourd’hui ?

Interrompant un instant cette chronique, je vais chercher les journaux. L’évêque d’Anvers y déclare en première page qu’il aimerait bien ordonner prêtres des hommes mariés. A l’ordination d’un jeune prêtre de la famille, j’avais entendu un autre évêque, wallon cette fois, évoquer (ne serait-ce que cela mais tout de même), le fait que l’on ordonne chez les anglicans des hommes membres d’un coupe homosexuel. L’écrivaine britannique Susan Howatch, anglicane convaincue, introduit par tous ses romans au coeur de cette surprenante Eglise qui, malgré tous ses libéralismes pratiques ou théologiques, me semble demeurer fidèle à l’essentiel de ce que croient les autres grandes Eglises dans le monde, protestantes, catholique ou orthodoxe.

Il est curieux aussi de voir à quel point s’est développée, y compris dans l’Eglise catholique, une liberté de travail et de recherche sur les évangiles. C’est un fameux contraste avec la période moderniste durant laquelle tout le monde avait peur des condamnations romaines inspirées par tout sauf par la charité et l’intelligence. Même un laïc catholique comme le philosophe Blondel en eut peur, chose que craignit aussi Bergson laïc lui non-catholique qui ne se convertira que par testament (pour ne pas se désolidariser de ses compatriotes juifs à la veille de l’extermination hitlérienne qu’il sentait venir).

Puisque c’est Pâques

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Inscription chrétienne dans les ruines d’Ephèse
ΙΧΘΥΣ (ICHTUS en alphabet latin = poisson) acronyme de « Ιησουσ Χριστοσ Θεου υιοσ, σϖτηρ = ΙΧΘΥΣ = (alphabet latin) Ièsous Christos Theou huios, sôtèr = Jésus Christ Fils de Dieu, Sauveur » (ruines d’Éphèse) : « Loin que le Christ me soit inintelligible s’il est Dieu, c’est Dieu qui m’est étrange s’il n’est le Christ » (J. Malègue, Augustin ou le Maître est là

Puisque c’est Pâques, j’ai envie de dire un mot de l’extraordinaire expansion des recherches dans le domaine de l’exégèse chrétienne, avec notamment Camille Focant. C’est un de mes anciens camarades d’études et un prêtre wallon, aujourd’hui professeur émérite à l’université de Louvain. Il a publié un énorme livre de près de 700 pages L’évangile de Marc (Cerf, Paris, 2004). Il y fait preuve, comme tous ses confrères dans cette discipline d’une fantastique érudition. Non seulement la connaissance de l’hébreu, du grec, d’autres langues anciennes, des travaux en allemand, anglais, français et autres langues, sur le sujet qui le préoccupe dans ce livre, mais aussi d’une connaissance très grande de la linguistique contemporaine, de la philosophie du langage et du récit.

Curieusement, l’évangile de Marc se termine bien avant l’évangile de Marc en quelque sorte officiel que nous avons en main (c’est une opinion partagée par quasiment tous les chercheurs). Comme en d’autres récits de résurrection nous voyons des femmes de l’entourage de Jésus partir pour le tombeau en vue de oindre son corps. Elles découvrent la pierre roulée devant le sépulcre, celui-ci vide et un jeune homme vêtu de blanc qui leur parle et leur demande d’aller dire aux autres apôtres que Jésus le Nazarénien, ressucité, les précède en Galilée ». La réaction des femmes, profondément surprises, comme tous les témoins de la résurrection, clôture le texte de cet évangile qui peut être attribué à Marc en personne, le reste n’étant qu’une rajoute ultérieure par un autre auteur (texte de la traduction chez C.Focant, p. 592). Et il est étrange que le livre autenthique de Marc, ce récit (on pourrait presque dire ce roman ou ce film, au moins analogiquement), se termine d’une façon déroutante, comme ceci (parlant des femmes arrivées au tombeau vide) : « Et, étant sorties, elles s’enfuirent du tombeau, car les tenaient tremblement et peur, et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. »

Marc s’est-il moqué de son lecteur en parlant de la résurrection ?

C.Focant s’interroge sur cette finale étrange et abrupte. Il estime par exemple qu’il est difficile d’en faire une lecture littérale « car si les disciples restent en fuite, sans que leur parvienne le message de la résurrection, les promesses et espérances de Jésus se soldent par un échec » (p. 599). Or l’évangile de Marc est plein de ces promesses. Certains exégètes pensent que Marc aurait fait preuve ainsi de sa perversité en égarant son lecteur tout au long du récit, de manière en quelque sorte narquoise et en les narguant à la fin en leur écrivant la mise en scène d’un échec complet. Mais une autre lecture de cette finale est posible, c’est la lecture ironique (que n’ont pas comprise ceux qui ont voulu en quelque sorte le rallonger pour que cela soit « conforme ») : cet évangile, pense, C.Focant,« implique une suite dans laquelle Jésus ressuscité sera présent pour ses disciples et pour le lecteur. Mais ne la raconte pas. Il laisse plutôt au lecteur le soin de la construire, tout en se construisant lui-même. » (Ibidem) Il s’appuie pour ce faire sur divers travaux , ceux d’un linguiste W.Iser, traduit en français sous le titre L’acte de lecture. Théorie esthétique (Philosophie et langage), Paris, 1976, ceux de F.Kermode, The Genesis of Secrecy. On the Interpretation of Narrative, Cambridge, 1979 etc. Et il écrit à propos de l’hypothèse d’une finale ironique ou narquoise et en sa défaveur : « Tel est d’ailleurs, selon diverses théories de la lecture, le rôle d’une finale absente ou suspendue, cas particulier du blanc dans le texte. Les non-dits, les blancs jouent un rôle important dans la communication et ils provoquent le lecteur. On peut d’ailleurs rattacher à la discontinuité sur les blancs le déploiement de l’imagination du lecteur. Terminer sur un blanc est particulièrement stimulant, dans la mesure où le lecteur attend beaucoup de la finale pour interpréter correctement l’ensemble de l’oeuvre. Le silence dans lequel le lecteur est plongé par la suspension de la finale a sur lui un indéniable effet de surprise. Il est ainsi convié à terminer le récit en tentant de rester en consonance avec la structure de ce dernier. » (Ibidem) L’épilogue, conclut sur ce point C.Focant, est un prologue à travailler par le lecteur. L’exégète ajoute également que l’intention apologétique chez Marc est à rejeter dans la mesure où, à l’époque, le témoignage des femmes était considéré comme sans valeur. Or ici, les femmes ne témoignent même pas...

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Le Fils des frères Dardenne
"Peut-être se passera-t-il quelque chose qui ressuscitera mon fils ?", c’est la pensée que Luc Dardenne suppose exister dans la tête d’Olivier Gourmet qui, dans le film, accepte, en connaissance de cause, l’assassin de son fils en son atelier.

Il arrive que l’on ne saisisse pas toujours bien cette ironie de fin de récit, ne serait-ce que parce qu’elle nous semble normale. Confronté à d’autres lecteurs ou spectateurs qui, eux, demeurent sur leur faim, on est parfois embarrassé de leur répondre. Cela m’est arrivé avec mes étudiants et la fin du film des Dardenne Le Fils. Effectivement, beaucoup des spectateurs du film se demandent pourquoi le film ne continue pas alors qu’en réalité il « doit » s’arrêter. A cause de l’ironie. Pour répondre à ceux qui s’en étonnent, je me souviendrai maintenant de cette exégèse de la fin de l’évangile de Marc.

Voilà quelques histoires (c’est le cas de le dire), que j’avais envie aussi de raconter et dont je parle assez peu dans mes autres chroniques.

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