«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

« On est vraiment des étrangers, ici »

La Presse
lundi 10 décembre 2007

Les Français Rodolphe et Christine Claret posent devant leur demeure vendue à Beloeil, avant leur départ pour retourner en France. (Photo Bernard Brault, La Presse)

Isabelle Hachey - On n’a pas entendu beaucoup de Français à la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables. S’il y a une communauté que l’on croyait bien intégrée au Québec, c’est bien celle-là. Pourtant, certains d’entre eux subissent tout un choc culturel quand ils débarquent dans la Belle Province.

Rodolphe et Christina Claret ont adopté le Québec en mai 2005. Ils ont vendu leur resto et leur maison à Nice et sont partis avec leurs deux enfants pour ce qu’ils croyaient être le pays de toutes les chances. En février, ils retourneront en France. Amers, déçus et avec le désagréable sentiment d’avoir été bernés.

En presque trois ans, le couple a vécu de petits boulots, cumulé les échecs professionnels, encaissé un peu trop souvent à son goût les remarques sur les « maudits Français ».

Pour eux, le choc culturel a été dur. « Le froid, c’est peut-être ce à quoi on s’est le mieux adapté, dit M. Claret. On est vraiment des étrangers, ici. On nous avait pourtant laissé entendre qu’on était les bienvenus. »

Avant de s’embarquer dans cette aventure, le couple avait assisté, en 2003, à deux réunions d’information de la délégation du Québec en France. « Ils nous ont bien vendu leur salade. C’était un beau « package », ils nous montraient des graphiques, des photos, raconte M. Claret. On avait envie d’y croire. »

Yann Hairaud connaît trop bien le refrain. « Dans le discours des gens, cela revient de manière systématique », dit celui qui dirige une agence d’aide à l’intégration au travail des immigrés francophones.

« Le Québec établit des cibles d’immigration et a beaucoup de difficulté à atteindre ses objectifs », souligne M. Hairaud. Or, à l’heure où l’usage du français recule dans la province, le gouvernement a tout avantage à attirer nos « cousins » en grand nombre. « Tout ça fait que, en France, on a plutôt tendance à forcer le trait sur les côtés positifs du Québec », constate-t-il.

Comme le couple Claret, plusieurs Français disent avoir été trompés par la délégation, qui leur aurait promis une vie facile dans une contrée idyllique pour mieux les attirer au pays de la « sloche » et des urgences bondées. « C’étaient des officiels, alors on leur a fait confiance. Ils nous encourageaient à partir en nous disant que tout irait bien », raconte Françoise Manauté, qui a vécu quatre ans au Québec et qui a flambé toutes ses économies dans l’aventure.

« La délégation a peut-être un quota à remplir », avance François Lubrina, conseiller de l’Assemblée des Français à l’étranger. Ces propos font bondir Claude Fradette, porte-parole du ministère de l’Immigration. « Au tout début des efforts pour faire connaître le Québec à l’étranger, c’est sûr que les gens étaient un peu malhabiles et ont confondu information avec vente. Mais on a reçu beaucoup de critiques et, honnêtement, aujourd’hui, on est si prudent qu’on se trouve un peu « drabe » ! »

« On dit les choses de façon claire, ajoute M. Fradette. Il reste que, sur le marché international, on est en compétition avec d’autres pays. Alors oui, il faut être honnête, mais on ne pourra pas nous reprocher de mettre en valeur les aspects plus positifs du Québec ! »

Un certain malaise

Chaque année, environ 3000 Français s’installent au Québec. C’est leur destination préférée en dehors de l’Europe. Le problème, c’est que plusieurs s’en font une image romantique et partent sur un coup de tête. Ils croient qu’ils n’auront pas à s’adapter puisqu’ils trouveront un bout de France en Amérique alors qu’ils émigrent dans une Amérique qui parle français. Nuance.

« Le premier choc pour les Français qui arrivent au Québec, c’est de se rendre compte que les Québécois ne sont pas des Français. Il y a toute une différence de culture, un côté nord-américain auquel ils ne s’attendaient pas », explique Maguelone Boé, psychothérapeute qui vient en aide à ses compatriotes en détresse.

Mais le malaise ne s’arrête pas là, selon Olivier Perez, directeur général de l’Union française à Montréal. « Il y a un certain nombre de choses qui agacent la communauté française. Le terme « maudit Français », pour nous, ça commence à devenir un terme raciste. » Mme Manauté, qui a quitté le Québec en 2004, a durement vécu sa condition de minorité audible. « Je finissais par ne plus vouloir parler en public pour ne pas me faire repérer ! »

C’était inévitable : les frustrations d’une minorité d’immigrés français désillusionnés ont fini par déborder sur l’Internet. Salement. Yann Takvorian a vécu 12 ans au Québec avant de retourner en France, il y a quelques mois. Là-bas, raconte-t-il dans son site, immigrer-contact.com, il se sent « plus homme » et n’a plus à « baisser la tête comme avant, devant ces matrones misandres qui conduisent cette province ».

Le site de M. Takvorian compte des dizaines de témoignages, parfois très virulents, d’immigrés déçus de leur expérience au Québec. Ils y critiquent la xénophobie ambiante, le corporatisme des ordres professionnels, le système de santé tiers-mondiste, les ratés de la réforme scolaire.

Bien que très marginaux, des sites comme celui-ci ou comme bienvenue-au-quebec.com, encore plus venimeux, servent de défouloir à ceux qui avaient cru trouver ici un eldorado mais qui se sont butés à une réalité moins rose, dit M. Perez. « Ils y ont cru, ils ont voulu et, finalement, ils se sont rendu compte que ce n’était pas possible. »

Pour la plupart des Français, le vrai problème reste la non-reconnaissance de leurs diplômes au Québec. « Le gouvernement sélectionne ses immigrants qualifiés sur leurs diplômes, mais les ordres professionnels leur interdisent le droit d’exercice et le gouvernement s’en lave les mains. J’ai vécu dans 10 pays, j’ai été ingénieur partout sauf au Québec », dénonce M. Takvorian, joint par téléphone.

« La plupart des gens sont déçus de la situation, confirme M. Hairaud. Ils ne comprennent pas pourquoi c’est si compliqué alors qu’on les a sélectionnés justement sur la base de leurs diplômes et de leur expérience. » Mme Manauté, 60 ans, en rage encore : « Vous nous traitez comme si nous sortions de l’école ! »

En juillet, le premier ministre Jean Charest a promis de régler le problème pour fêter le 400e anniversaire de la fondation de Québec, l’an prochain.

« Si on règle effectivement ce problème, le flux migratoire français va être beaucoup plus dense », prédit M. Lubrina. D’ici là, ajoute-t-il, le Québec restera plutôt une porte de sortie pour les immigrés déçus. « Dans mon entourage, au moins la moitié sont partis », soutient M. Claret. Comme beaucoup d’autres, il affirme que « 70% des Français retournent dans leur pays ». Mais personne ne peut fournir une étude pour appuyer ce taux d’échec astronomique.

Depuis des années, la proportion de Français qui retournent en France fait l’objet d’une importante controverse. « Il y a une forte légende urbaine à ce propos », déplore M. Fradette. Selon le Ministère, qui jumelle ses données avec celles de la régie de l’assurance maladie, seulement 20% des Français quittent la province.

Mais si le Québec reste sourd aux doléances de la communauté française, il risque d’en payer le prix, soutient M. Lubrina. « La réputation du Québec commence à être altérée par les propos que tiennent les immigrés frustrés qui rentrent au pays. Cela va devenir contre-productif pour le Québec. » Déjà, ces griefs ont trouvé écho en août dans un article du Wall Street Journal en ligne, intitulé Les échecs de l’immigration française au Québec : aller simple vers les problèmes ?

« Ici, en France, quand je parle du Québec, soit on me dit qu’on y est allé en vacances, soit on connaît plein de monde qui en est revenu dans la misère et la rage. Ce n’était pas comme ça il y a 15 ans, affirme M. Takvorian. Le Québec n’est pas le pays de cocagne qu’on leur a vendu. »

Pour Rodolphe Claret, le rêve a pris fin depuis longtemps. Et le réveil a un goût bien amer. « J’ai perdu trois ans de ma vie. »

- source


Une ligne téléphonique pour Français en détresse

Isabelle Hachey

La Presse

L’Union française de Montréal mettra bientôt sur pied une ligne téléphonique d’aide psychologique destinée aux immigrés français qui ont du mal à s’intégrer au Québec.

Cette ligne téléphonique, qui sera mise en place d’ici deux mois, permettra aux immigrés français de raconter leurs problèmes d’intégration, de manière anonyme, à des compatriotes psychothérapeutes. « Il y a des gens qui s’adaptent très bien, mais d’autres qui ont beaucoup de difficulté, et ces gens-là ont besoin d’aide », dit le directeur général de l’Union française, Olivier Perez.

Pour le moment, ces immigrés n’ont personne vers qui se tourner, dit-il. « Est-ce qu’un Français qui a des difficultés d’intégration va se sentir à l’aise de se faire aider dans un CLSC au Québec, alors même qu’il ne se sent pas compris ? »

Tous les mois, à l’Union française, un groupe de discussion réunit aussi des Français ayant des problèmes d’intégration. Cette nouvelle initiative provient de Maguelone Boé, thérapeute en relation d’aide.

Elle-même d’origine française, elle a observé que les Français immigrés au Québec traversent généralement trois « crises » : trois mois après leur arrivée, au bout de trois ou quatre ans et après 10-12 ans. « La crise des trois mois, ça ressemble un peu à une relation de couple. C’est quand on se rend compte que tous les espoirs qu’on avait mis dans le Québec, l’image un peu idéalisée qu’on en avait, dans la vraie vie, ce n’est pas comme ça. »

- source

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