«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le Québec n’a pas à renoncer à ce qu’il est, ne serait-ce qu’un an, pour que le Canada puisse se montrer tel qu’il voudrait être

Ne pas fêter le 150ème du Canada : voilà pourquoi

Des gens que j’estime me disent que les Québécois en général et les souverainistes en particulier ne devraient pas critiquer la commémoration du 150ème du Canada, qu’ils ne devraient pas briser la belle unanimité festive canadienne. Ils assimilent de telles critiques à une forme d’immaturité ou même, de mesquinerie. Je ne suis pas d’accord et je m’explique en quelques mots.

Le peuple québécois a sa propre expérience du fédéralisme canadien. Il n’a jamais adhéré en soi au fédéralisme, comme si c’était un bien en soi et comme si le Canada était le cadre indépassable de son existence politique. Il y a adhéré dans la mesure où il croyait y trouver un cadre approprié à la défense de ses intérêts, il y est resté, à certains égards, pour la même raison.

Mais le peuple québécois n’a pas eu une expérience enchantée du Canada : de la persécution des francophones dans les provinces anglaises à l’exclusion constitutionnelle de 1982, en passant par les nombreux empiétements d’Ottawa dans les champs de compétence des provinces et la déconstruction des lois linguistiques québécoises par la Cour suprême, nous avons de bonnes raisons de dire aux Canadiens que, souverainistes ou fédéralistes, nous n’acceptons pas la vision enchantée qu’ils nous proposent de l’histoire du pays.

J’ajoute que le Canada nous a gardé dans la fédération en multipliant les fausses promesses. Mais comme il se doit, lorsque le temps est venu de les tenir, il a multiplié les trahisons. Il a refusé de nous reconnaître comme un des deux peuples fondateurs du pays. Il a refusé de nous reconnaître comme une des deux nations constitutives de la fédération. Il a refusé de répondre aux revendications historiques d’autonomie politique du Québec. Il a refusé de nous reconnaître comme société distincte.

En d’autres mots, si nous sommes encore dans le Canada aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il s’est vendu à nous sous de fausses représentations sans jamais accepter, ne serait-ce que partiellement, la vision que les Québécois se font de lui. Le Canada n’a pas cherché à se construire en faisant un compromis entre les deux nations qui sont historiquement à son origine : il a consacré l’hégémonie de l’une sur l’autre. Elle s’exerce encore aujourd’hui, pour peu qu’on prenne la peine de s’intéresser à la question linguistique.

Pour la prochaine année, le Canada fêtera son 150ème anniversaire. Quand on nous demande de la fêter avec lui, à sa manière, on nous demande en fait de renoncer à notre point de vue sur notre propre histoire – dans la mesure où la fédération canadienne est un moment de notre histoire mais n’est pas toute notre histoire. Est-ce bien raisonnable de demander à un peuple de renoncer à sa propre conscience historique pour ne pas heurter le récit enchanté d’un autre peuple qui n’a jamais vraiment eu le souci d’accommoder sa sensibilité identitaire ?

Peut-on lire de la même manière l’histoire de la Nouvelle-France ? Peut-on lire de la même manière la Conquête ? Peut-on lire de la même manière l’histoire des Patriotes ? Peut-on lire de la même manière le rapport Durham ? Peut-on lire de la même manière l’histoire de notre surivance comme peuple ? Peut-on lire de la même manière la confédération de 1867 ? Peut-on lire de la même manière l’affaire Riel ? Peut-on lire de la même manière les deux crises de la conscription ? Peut-on lire de la même manière l’histoire de la centralisation des pouvoirs à Ottawa ? Peut-on lire de la même manière l’histoire du rapatriement de la constitution ? Peut-on lire de la même manière l’histoire du multiculturalisme fédéral ? Peut-on lire de la même manière l’histoire récente, avec la loi sur la clarté ?

La réponse, c’est non. On nous répète sans cesse qu’on peut demeurer dans la fédération sans renoncer à notre personnalité nationale et historique. Je devine conséquemment qu’on a encore le droit de faire notre propre histoire du Canada, sans chercher à simplement traduire en français la vision qui s’élabore en anglais à la grandeur du Canada. Et si on ne nous reconnait pas ce droit, pourquoi ne pas tout simplement le prendre, sans en demander la permission ?

Quand on nous demande d’être bons joueurs et de remiser nos critiques pour un an, on nous demande de laisser Ottawa faire un bilan essentiellement positif de l’histoire du pays, alors que cette expérience n’est tout simplement pas la nôtre. Qu’on soit souverainiste ou fédéraliste, le simple fait d’appartenir au peuple québécois fait en sorte qu’on ne regardera jamais l’histoire canadienne à travers la lorgnette dominante, celle du Canada anglais, ou encore, celle du multiculturalisme fédéral.

Je ne vois pas pourquoi nous renoncerions à notre propre vision de l’histoire pour accepter celle d’un État par ailleurs incapable de nous faire une place dans sa constitution – et qu’on ne vienne pas nous dire que la constitution n’est pas importante, si tel était le cas, le Canada ne serait pas aussi attaché à la sienne et aussi hostile à la rouvrir. Je ne vois pas pourquoi le peuple québécois devrait se faire tout petit alors qu’à Ottawa, on profitera de l’occasion pour imposer une vision particulière de l’histoire du pays.

Célébrer le Canada, pour les Québécois, sans même prendre la peine de faire leur propre bilan de leur participation à l’histoire de ce pays, cela consisterait à renoncer à notre propre conscience historique, à nous dissoudre dans le grand tout fédéral, et à devenir, pour tourner autrement les mots de Gaston Miron, 25% de quelqu’un d’autre. Et voilà pourquoi on devrait se garder une petite gêne quand on demande aux souverainistes de faire semblant qu’ils chantent eux-aussi la gloire d’un pays qui n’a jamais cru, lui, nécessaire de nous accepter comme peuple tel que nous nous percevons nous-mêmes.


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