«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Chapeau !

Un génie, un visionnaire, un héros, un géant !

Mon ami Pierre Demers, 1914 - 2017

Un patriote jusqu’au dernier souffle

Chronique de Richard Le Hir
vendredi 10 février
2 167 visites 6 messages

Au début du mois d’octobre dernier, je reçois un appel de Pierre Demers : « Richard, passez me voir, j’ai un chèque pour Vigile ». À chaque fois qu’il m’appelait, et il le faisait régulièrement depuis le 31 juillet 2015 j’éprouvais toujours la même surprise d’entendre cet homme plus que centenaire me poser des questions sur mes articles sur Vigile qu’il lisait tous sans exception, et sur lesquels il me passait ses commentaires dans ce français châtié qu’il affectionnait tant.

À quelques reprises, il m’avait convié chez lui, à Ville Saint-Laurent, et reçu dans son bureau où trônait fièrement l’ordinateur qu’il maniait avec la dextérité d’un jeune crack de l’informatique. Il me parlait de son éducation, des séjours qu’il avait effectués en Europe dès son enfance, en s’amusant de ma réaction lorsqu’il m’avait appris qu’il était né en Angleterre, de ses études à Paris, de ses travaux à l’Université de Montréal, de son expérience sur le projet Manhattan pendant la Deuxième Guerre mondiale et de l’indignation qu’il avait ressentie lorsqu’il avait appris que les résultats de ses recherches avaient servi à la construction de la première bombe atomique.

Il était aussi très fier de ce qu’il estimait être sa plus grande découverte, le Québécium, ce nouvel élément au tableau périodique des éléments de Mendeleiev qui lui avait permis de comprendre qu’ils étaient au nombre de 120, et qu’ils s’intégraient dans une structure géométrique parfaite. Il m’en avait donné une explication magistrale avec ce regard illuminé de passion qu’ont les chercheurs convaincus d’avoir contribué à l’avancement de la science. À plus de 100 ans, il n’avait rien perdu de sa capacité d’émerveillement devant les phénomènes de la nature.

Pierre Demers était également passionné par la langue française, et rien ne le chagrinait davantage que de constater son effacement devant l’anglo-américain dans les sciences. Pour contrer ce mouvement, plein d’ardeur militante, il avait créé en 1980 la Ligue internationale des scientifiques pour l’usage de la langue française (LISULF). C’est un combat majeur dont l’issue est déterminante pour la survie, la pertinence et l’essor de la langue et de la culture françaises, et c’est un combat qu’il va falloir poursuivre à sa mémoire.

Ses réalisations sont immenses, il a connu une carrière exceptionnelle, et à l’âge où d’autres que lui avaient même passé l’âge de n’aspirer qu’à une retraite paisible, il continuait de suivre le monde avec l’oeil vigilant et intéressé de celui qui sent avoir encore des projets à mener à bon port. C’est sans doute cet intérêt qui lui a permis de durer aussi longtemps sans rien ne perdre de sa vivacité d’esprit.

Même si nous ne nous connaissions que de date récente, nous avions rapidement établi le contact en raison de nos intérêts communs et d’une certaine vision du monde qui faisait de nous des complices naturels. Je n’aurais toutefois jamais osé le qualifier d’ami si je ne l’avais vu arriver en mai dernier, à ma plus grande surprise, avec ses fils Thierry et Joël, disparu quelques mois plus tard, aux funérailles de ma mère pour m’offrir, ainsi qu’aux miens, ses sympathies. Avec ses 102 ans, je n’en attendais pas tant. Je compris alors qu’il m’avait adopté, et je tire une grande fierté de son amitié.

C’était un génie, un visionnaire, un grand homme, de la race des géants. C’était un Québécois, et il était fier de l’être, comme nous pouvons être fier de lui.

À Dieu, Monsieur Demers !

Commentaires

  • Jacqueline Blanchard, 12 février 13h07

    Un film sur la vie de Pierre Demers à été réalisé par son fils Joël et diffuser pour les 100 ans de ce dernier.

  • Marie-Hélène Morot-Sir, 11 février 03h57

    Quelle grande peine nous atteint tous avec le départ de Monsieur Pierre Demers !

    C’était un moment passionnant de recevoir sa lettre concernant les travaux de la LISULF, cette Ligue internationale des scientifiques pour l’usage de la langue française qu’il avait créée, et d’apprécier l’incroyable travail qu’il effectuait malgré son age si avancé, pour soutenir notre belle langue française. Ce travail ne doit en effet pas s’arrêter nous devons continuer à présent qu’il nous a quittés.

  • Louis-François Bélanger, 10 février 23h57

    (en référence, en lien avec mon précédent message rendant hommage à M. Pierre Demers)

  • Louis-François Bélanger, 10 février 23h53

    HOMMAGE À M. PIERRE DEMERS

    J’ai eu l’occasion de connaître Pierre Demers, à la suite d’un texte d’opinion que j’avais rédigé et qui est paru le 4 avril 2002 dans Le Devoir : « Le français scientifique au Canada, un château qui s’écroule. » J’y résumais l’expérience vécue comme étudiant-chercheur inscrit à la première Conférence canadienne de Biologie du Développement au regard de la langue promue à l’occasion de cet événement. Je dénonçais le fait que sous des apparences de bilinguisme officiel se cachait une forme sournoise de « canadian bilinguism ». C’est à dire que l’anglais primait dans les communications, même si l’événement se déroulait au Québec, au Mont-Tremblant et qu’il était financé par un organisme subventionnaire fédéral. « Dès lors qu’on doit remplir un formulaire en anglais, on ne doit pas s’étonner que cette conférence canadienne se déroule pratiquement uniquement en anglais. En effet, toutes les conférences et les présentations orales sont en anglais. Seuls, les résumés et les affiches peuvent être rédigés en français. Ainsi, au Canada scientifique, on peut écrire en français mais on ne peut pas parler français ! » J’y exprimais toutefois ma fierté de présenter mon affiche dans notre langue nationale, le français. J’y concluais que nous n’avions rien à attendre du Canada en matière de protection et de promotion du français et que le développement du Québec passe en français.

    Ayant lu mon texte, M. Demers réussit à communiquer avec moi pour me féliciter et m’informer de l’existence de la Ligue internationale des Scientifiques pour l’usage de langue française (LISULF). Il résumait la préoccupation de la LISULF ainsi : « Un peuple qui permet à ses scientifiques de communiquer leurs résultats en primeur dans une langue étrangère est voué à la servitude. » La note qu’il m’avait transmise fut publiée dans Le Devoir le 10 avril 2002. Il rappelait que « Pasteur, Becquerel, Pierre et Marie Curie, Joliot ont annoncé leurs découvertes en français et ont apporté gloire et prospérité au peuple français. » C’est donc avec beaucoup d’intérêt que j’ai joint les rangs de la LISULF et que j’ai commencé à entretenir une correspondance régulière par courriel avec M. Demers.

    J’ai eu le privilège de le rencontrer à quelques occasions, lors d’assemblées générales de la LISULF et de visites à son domicile. Je lui ai même présenté mon neveu de 15 ans le 21 octobre 2006 à la suite d’une assemblée (voir photos en pièces jointes). Il appréciait et affectionnait ces rencontres avec les jeunes. Il affirmait : « Je ne rencontre pas souvent des jeunes et cela me manque. Les vieux sont "supposés" vivre entre vieux. Vous savez la théorie du Dr Davignon sur les 3i qui font le malheur des vieillards : indifférent, infantile, inutile. Ce sont les jeunes, à cause de leur âge plus aptes physiquement à se déplacer et plus entreprenants, qui doivent réclamer, pour leur propre profit, de communiquer avec les "aînés" sans crainte de les importuner ou de les fatiguer. Communiquer avec eux est un moyen de les garder en vie. Les aînés - les survivants sont là pour l’instruction de l’humanité montante.. » Cela me parle encore, alors qu’il vient de nous quitter.

    Il m’a offert son plus beau cadeau, son amitié, qui me rapprochait de lui, malgré la distance qui nous séparait entre Montréal et les Îles-de-la-Madeleine. Alors jeune enseignant de sciences, il a toujours cherché à favoriser ma participation aux assemblées de la LISULF, en les faisant par exemple coïncider à la même période que mes déplacements en ville pour des congrès et en me proposant que la LISULF rembourse mes frais de déplacement (ce que j’ai toujours refusé). Ces assemblées nous permettaient entre autres de partager une réflexion profonde sur les enjeux et défis entourant l’avenir de la science en français et son enseignement.

    Homme de génie, il était d’une grande humilité et humanité. Ce grand savant et chercheur attentif, accueillant, bienveillant, authentique et engagé, a su partager son savoir et sa curiosité, avec constance, rigueur et originalité. À travers l’ensemble de sa carrière, les activités et publications de la LISULF et toutes ses réalisations, il a exprimé avec constance sa fierté et son amour envers sa patrie dont il souhaitait ardemment l’indépendance. Le système du Québécium qu’il propose en est une manifestation tangible.

    Son appel aux générations montantes à poursuivre inlassablement et fermement la promotion du français en science doit continuer d’être entendu, non seulement au Québec, mais dans toute la francophonie. Si au Québec nous pouvons expérimenter en français, nous pouvons aussi découvrir en français et communiquer ces découvertes en français à notre peuple et au monde entier.

    Pour rendre un hommage national à cet homme d’exception, je propose que le gouvernement du Québec suive l’une de ses principales propositions : « que les Prix du Québec, dont les prix scientifiques soient décernés désormais sur présentation de publications en français uniquement. »

    M. Demers rappelait à ce propos que « la compétence spécialisée est essentielle et je l’admire, mais la compétence et l’exemple linguistiques sont aussi bien requis d’un individu pour qu’il soit primé par le Québec. Au Québec, la langue d’usage est le français. C’est vrai pour quiconque vit au Québec. C’est vrai pour nos scientifiques [...] Vous, les lauréats avez, fort heureusement, la vedette. Les scientifiques du Québec, qui sont légion, vous regardent avec fierté et y trouvent leur inspiration, comme ils en ont l’habitude consacrée depuis des années. Les compatriotes et le monde entier vous regardent, les immigrants regardent et comprendront que le français est la première ressource pour vivre ici, que le français est la clé indispensable du succès, de survie, modeste ou éclatant, dans toutes les sphères d’activité, qu’il s’agisse de science abstraite dans l’Université ou ailleurs, ou de science appliquée ou de toutes autres sortes de choses du domaine public. »

    Que vive la science du Québec, en français !

    À M. Pierre Demers, la patrie reconnaissante !

  • Gaëtan Lavoie, 10 février 17h10

    Pierre Demers

    P hysicien émérite et savant professeur,
    I l était du français un ardent défenseur.
    E n tout lieu, son génie opéra en douceur.

    R econnu par ses pairs pour son colorimètre,
    R écompensé souvent dans le monde des lettres
    E t pour son potamot, il se montra un maître

    D ans plus d’un domaine y compris dans les beaux-arts,
    E n luttant contre les pontifes de bazar.
    M ême là rien ne fut laissé à tout hasard.

    E n fondant le LISULF, il a pris la défense,
    R ésolument, du pur parler de son enfance,
    S ans perdre le français qui subsume sa science.

  • Michel lamoureux, 10 février 16h41

    Il a eu une vie digne d’un film qu’un québécois aurait pu imaginer. RIP

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