«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le premier combat, c’est toujours contre le confort communautaire. On ne cherche pas à se renier, mais à refuser de vivre ici comme si on était là-bas

Migrants : le défi de la cohabitation

dimanche 10 septembre

L’afflux de demandeurs d’asile au Québec crée des remous, soulève des craintes, entraîne un repli. Désinformation, disent les uns, inquiétude légitime, disent les autres. Dans ce bras de fer, la question de la cohabitation refait surface. Est-ce que la mixité favorise l’ouverture ?

La peur de l’inconnu

Un sondage SOM publié il y a deux semaines confirmait la division des Québécois sur la question de l’arrivée « impromptue » de migrants à la frontière canado-américaine. La moitié des répondants (51 %) estimaient en effet que les autorités devraient empêcher les migrants d’entrer au pays. Par ailleurs, 40 % croyaient que leur arrivée rendrait le Québec moins sécuritaire.

Comment en arrive-t-on là ? Est-ce qu’il y a un coût à l’absence de mixité dans certaines villes et quartiers ? Comment se passe l’intégration de jeunes arrivants qui ne côtoient aucun Québécois d’origine ? Qui habitent des quartiers ou fréquentent des écoles presque entièrement composés d’immigrants ?

Le philosophe Daniel Weinstock, professeur à la faculté de droit de l’Université McGill et directeur de l’Institut de recherche sur les politiques sociales et de santé de McGill, admet que la réalité québécoise - qui comprend la défense de la langue française et les débats interreligieux - est complexe.

« On aimerait pouvoir affirmer que la mixité mène à plus d’ouverture et que plus on se connaît, plus on s’aime, croit-il, mais c’est plus compliqué. En arrivant ici, les immigrants eux-mêmes ne recherchent pas la mixité. Ils préfèrent se retrouver entre eux. C’est une question de langue, de capital social. Je les comprends. Je suis un enfant d’immigrants polonais et j’ai grandi dans un quartier composé majoritairement de Juifs d’Europe de l’Est. »

Selon lui, cette situation est normale et temporaire. « C’est le coût de transition, estime- t-il, en faisant référence à la première génération d’immigrés. Il ne faut pas en faire une maladie. Les Québécois feraient pareil. Ils le font, même, quand ils partent en vacances ! L’indice de succès ou d’échec, on le mesure auprès de leurs enfants et de leurs petits-enfants. Et globalement, je crois qu’il y a quand même beaucoup d’ouverture ici. »

Cela dit, le succès de l’intégration des immigrants (et de leurs enfants) passe par deux grandes institutions, croit Daniel Weinstock : le marché du travail et l’école. « C’est par là qu’on prend racine dans notre société d’accueil, estime-t-il, même si le soir on rentre chez soi dans un quartier où l’on se retrouve avec des gens de sa communauté, où l’on connaît tous les codes. »

Quand on est LA minorité

Michel Adrien n’a pas eu ce luxe-là. Le maire de Mont-Laurier, d’origine haïtienne, est arrivé dans ce coin de pays en 1969. Même s’il parlait français, il était le seul Noir de sa collectivité. Aujourd’hui, il fait partie des 10 habitants issus de l’immigration (sur une population de 14 000). « Il y a deux médecins haïtiens, deux prêtres burundais et quatre étudiants africains... », dit-il en rigolant.

« Quand je me suis présenté à la mairie en 2003, se rappelle-t-il, j’avais deux opposants. L’un d’eux a fait campagne en disant : "Votez pour quelqu’un qui vous rassemble et qui vous ressemble !" L’allusion était évidente. Mais cette personne a recueilli moins de 10 % des voix. Tandis que moi, j’ai remporté environ 70 % des voix. Je crois que ça veut dire quelque chose. »

La vérité est que Michel Adrien, qui a travaillé comme enseignant (professeur de physique) à la polyvalente de Mont-Laurier, s’est vite fait adopter par la population de la ville.

« La polyvalente a été un lieu d’échanges avec les jeunes, nous dit-il. Durant mes années d’enseignement, il y avait plusieurs professeurs venus de l’étranger. Des Belges, des Français, des Haïtiens et même un Afghan. Les jeunes de Mont-Laurier qui ont étudié ici et qui sont devenus des citoyens de cette communauté ont eu ces contacts-là. »

L’école est, en effet, le moteur de l’intégration et de la francisation. Sur ce point, Daniel Weinstock, déplore la « ségrégation » de notre système scolaire.

« L’idéal de l’école commune comme lieu principal d’intégration d’une société diverse, nous en parlons souvent, mais nos établissements font le contraire, constate-t-il. Notre réseau d’écoles privées, facilement accessible pour les gens de la classe moyenne, est un obstacle à la réalisation de cet objectif et la source du sous-financement de l’école publique. »

La manifestation la plus évidente de ce système à deux vitesses ? Des écoles de Saint-Laurent - Laurentides ou Enfant-Soleil, par exemple - comptent moins de 1 % d’enfants nés au Québec de parents québécois. « Malheureusement, il y a un recoupement entre la pauvreté et l’appartenance à un groupe ethnoculturel minoritaire. » Une réalité qui élargit le fossé avec la société d’accueil, croit M. Weinstock.

Le marché du travail

L’autre moteur de l’intégration, c’est évidemment le travail. Tout le monde s’entend là-dessus, l’emploi est le liant de cette mixité.

« On y revient constamment, nous dit Daniel Weinstock. Les politiciens nous disent tous que quelque chose doit être fait, mais ça avance péniblement : c’est la reconnaissance des compétences et des diplômes étrangers. Ça prend tellement de temps que les gens finissent par faire autre chose. Des études démontrent qu’il y a aussi malheureusement pour eux discrimination à l’embauche. Il faut que ça change. »

Michel Adrien, qui a épousé « une fille de Mont-Laurier », croit que dans sa petite collectivité, même si elle accueille peu ou pas d’immigrants, il y a une réelle ouverture d’esprit.

« On parle d’une ville assez jeune où chaque nouvel arrivant est jugé sur sa capacité à contribuer à la société, évalue-t-il. Moi, j’ai été professeur, leader syndical, j’ai été un citoyen actif. Je crois que la relative jeunesse de cette ville permet à tout le monde d’y trouver sa place. Si vous interpellez les citoyens de Mont-Laurier, ils vont diront qu’ils n’ont pas élu un maire noir, mais un citoyen de la Ville qui a toujours eu à coeur le développement de sa communauté. »

Incompréhension et désinformation

Le maire de Mont-Laurier, Michel Adrien, qui est d’origine haïtienne, a un regard compatissant envers ses compatriotes haïtiens qui se rendent à la frontière canado-américaine. « Je les comprends de vouloir se protéger face à l’incertitude américaine. C’est une réaction normale. Je comprends aussi la frilosité de la population québécoise, l’arrivée massive de demandeurs d’asile haïtiens est sans précédent. Mais il y a beaucoup de désinformation et d’incompréhension. Ces demandes respectent les règles internationales et la réalité est que beaucoup de ces Haïtiens ne répondront pas aux critères d’admissibilité du Canada, mais ils ont le droit de recourir à cette procédure. La majorité d’entre eux n’ont pas d’autre choix. En attendant que l’État se prononce sur leur statut, ils devraient pouvoir travailler. L’élément intégrateur, c’est de se trouver une occupation, croit-il. Ces gens-là veulent gagner leur vie comme tout le monde. Ce qui m’inquiète c’est leur avenir immédiat.

La mixité, Mongo

L’écrivain et académicien Dany Laferrière a beaucoup écrit sur les thèmes de l’exil et de l’immigration. Il n’a pas voulu commenter l’afflux de migrants haïtiens, mais nous a fait lire son livre, Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo, qui aborde le sujet. Avec son accord, voici quelques extraits.

« Comme Mongo, je ne voulais pas me faire absorber par ma culture d’origine. Je ne cherchais surtout pas la chaleur d’une communauté où je pouvais partager avec les gens la même langue, les mêmes goûts culinaires et musicaux et les mêmes inquiétudes face à l’autre. Le premier combat, c’est toujours contre le confort communautaire. On ne cherche pas à se renier, mais à refuser de vivre ici comme si on était là-bas. »

« Si on ne résiste pas à cette facilité, on risque de s’enfermer dans une espèce de réserve où les enjeux ne sont pas ceux de la grande ville. Et où il est possible de passer sa vie en ignorant les grands débats qui traversent la société. »

« Maintenant que le Sud est installé au Nord, on croit l’intégration impossible. Coutumes, religions, langues différentes séparent l’un de l’autre. Et on insiste sur ces points de dissonance. Alors que ce n’est pas l’essentiel. À force de frottements, on n’aura pas besoin de deux décennies pour accommoder tout cela dans la grande chaudière urbaine. Mais l’Occident est devenu impatient quand il s’agit de tricoter des relations humaines. »

« Dès qu’on vient d’un pays pauvre, on se fait apostropher par des gens que l’on ne connaît pas. C’est une façon de vous dire que vous pouvez bien être un écrivain célèbre, je peux à tout moment vous rappeler vos origines. Être en Haïti ne veut pas dire grand-chose, car la situation est désastreuse, même quand il y a 10 millions de personnes qui y vivent. Et si le problème c’était d’y être ? »

- Extraits colligés par Jean Siag

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