«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le devoir de philo

Max Weber et la majorité francophone

Le sociologue trouverait curieux que, 30 ans après l’adoption de la loi 101, on se satisfasse d’une francisation se limitant au domaine public

Le Devoir
samedi 3 novembre 2007
1 716 visites

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel : tel est un des arguments les plus souvent invoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l’enseignement de leur matière au collégial. Il y a près de deux ans maintenant, Le Devoir leur a lancé le défi, non seulement à eux, professeurs, mais aussi à d’autres auteurs, de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un grand penseur. Aujourd’hui, un sociologue.

***

Un vent de changement souffle depuis peu sur la famille souverainiste du Québec. Pauline Marois a soutenu qu’il fallait « rompre avec un malaise qui a empêché la majorité francophone de dire "nous" ». Plus récemment, Gilles Duceppe a déclaré que sa formation politique « va revenir à l’essence de [son] projet [...], le fait que nous soyons une nation francophone en Amérique ».

Que dirait Max Weber (1864-1920) de ce retour en grâce du francophone majoritaire chez les deux chefs politiques qui proposent un Québec souverain ? Comment verrait-il ce « nous », cette « majorité francophone » ou cette « nation francophone » ? Saisirait-il le malaise dont Pauline Marois a fait état ?

Juriste de formation, économiste de profession, cet érudit allemand est reconnu en philosophie politique. À l’égal de Durkheim, il est un des pères de la sociologie moderne et un des premiers à nier que la « race » puisse expliquer des faits de société. Il n’y a pas d’« essence » raciale chez l’homme, selon Max Weber.

D’emblée, Weber remarquerait que les propos des deux chefs souverainistes renvoient à un groupe linguistique plutôt qu’à une origine ethnique. Il en serait quelque peu étonné car, pour lui, ethnicité et langue sont intimement liées, la seconde étant une caractéristique de la première. C’est dans son ouvrage posthume Économie et société, publié en 1922, qu’on peut trouver son examen des notions d’ethnicité et de langue.

Parmi les « concepts fondamentaux de la sociologie » avancés par Max Weber, nous trouvons les processus de « sociation » et de « communalisation ». En anglais, les mots allemands Vergesellschaftung et Vergemeinschaftung ont été rendus par deux expressions évocatrices : associative relationship et communal relationship.

Le premier concept a trait aux intérêts des individus. Dans le processus de sociation, « la disposition de l’activité sociale se fonde sur un compromis d’intérêts motivé rationnellement ». Les lieux d’échanges de biens et de services (l’épicerie, le CLSC, la bibliothèque, etc.) et les associations de toute nature (professionnelle, politique, sportive, etc.) sont des exemples de sociation. C’est là que Weber situerait tout le champ d’application concrète de la loi 101 au Québec, loi fétiche dont il tiendrait compte pour nous comprendre.

Relevant du processus de sociation, l’implantation du français dans l’espace public (travail, affaires, commerce, enseignement, etc.) n’est qu’utilitaire, selon Max Weber : « La langue commune n’est [...], de façon primaire, qu’un moyen de s’entendre ». Cette langue n’a pas de « contenu significatif de relations sociales », ajoute-t-il. La référence à la dimension linguistique de Marois et Duceppe se situe sans aucun doute, selon Weber, bien au-delà du processus de sociation. En effet, ce processus ne conviendrait qu’au trop mince « nationalisme civique » dans lequel la majorité francophone ne se reconnaissait plus. Or on admet que les chefs souverainistes ont à récupérer à cet égard.

C’est dans le second processus, celui de la communalisation, qu’on trouve tout sentiment d’appartenance et tout attachement aux traditions d’une société donnée. La communalisation, selon Weber, peut reposer sur des émotions fortes. À ses yeux, la famille en est l’exemple privilégié, là où tout enfant apprend une première langue appelée « langue maternelle ». Elle est, pour une majorité de personnes, la langue principale, voire la seule, qu’elles parleront leur vie durant. Elle joue un rôle fondamental, parfois unique, dans l’identité de la plupart des individus. En invitant les nouveaux arrivants à se faire « passagers de notre histoire », le « nous » de la chef péquiste implique l’acquisition — par eux ou par leurs enfants — de ce sentiment d’appartenance consécutif au processus de communalisation.

Le Canadien français n’a jamais été ce qu’il croyait être

Mais la famille n’est pas que le lieu d’apprentissage de la langue maternelle. Elle est surtout, aux yeux de Max Weber, un milieu d’acquisition de l’ethnicité. À sa naissance, l’enfant n’a aucun caractère ethnique. Au contraire, l’ethnicité se forme lentement au fil des années au sein de la famille de naissance ou d’adoption. À travers le processus d’hominisation par lequel le primate devient homme, l’enfant apprend les us et coutumes du groupe humain dont il fait partie.

Les manières de se coiffer ou non, les façons obligées ou facultatives de se vêtir, les aliments permis ou prohibés, la présence ou l’absence de rites religieux, la conduite avec autrui, notamment avec l’autre sexe, la résolution des conflits et les rituels aux différentes étapes de la vie constituent autant de marqueurs des différences ethniques héritées de la famille. L’ethnicité n’est donc pas une essence, nous dit Max Weber. Si nul ne vient au monde d’ethnie chinoise, slovaque ou acadienne, il peut le devenir. Le vieux fond canadien-français qui forme le noyau de la majorité francophone du Québec est une ethnicité qui s’est faite dans l’histoire et qui se transformera au cours des décennies et des siècles qui viennent. Elle n’est donc pas immuable.

Longtemps, le Canadien français a cru à son essence ethnique ; longtemps aussi, il a pensé qu’il était « né pour un petit pain ». Entaché d’une dimension essentialiste, le concept d’ethnie renvoie donc, au Québec, à l’immobilisme. Or, depuis que le Québec s’intéresse à l’immigration (fin des années 1960), depuis qu’il a implanté une politique linguistique (années 1970) ayant pour but d’intégrer les immigrants à la majorité francophone, il cherche à rompre avec ce passé. Trop apparentés à ce passé, le concept d’ethnicité et les mots pour le dire sont abhorrés, y compris pour désigner les groupes ethniques minoritaires, devenus ici des « communautés culturelles ». Alors, Weber comprendrait pourquoi les chefs souverainistes n’ont pas fait référence à un groupe ethnique pour parler de la majorité. Ce sont plutôt leurs adversaires qui s’en chargent.

Bref, Max Weber verrait dans la référence à la « majorité francophone » des chefs souverainistes un refuge de bon aloi pour les anciens Canadiens français. Comme, du reste, le mot « Québécois » désigne l’ensemble des résidants du Québec, Weber comprendrait qu’il ne puisse servir à nommer que les francophones.

De la loi 101 à l’« honneur linguistique »

Max Weber trouverait également curieux que, 30 ans après l’adoption de la loi 101, plusieurs se satisfassent d’une francisation se limitant au domaine public sous prétexte de respecter le domaine privé. Ce fut le cas jusqu’à tout récemment au Conseil supérieur de la langue française. Dans le cas particulier de la francisation des immigrants, le sociologue allemand n’admettrait pas qu’on cherche à limiter leur communalisation à sa plus simple expression, voire à presque rien, surtout en faisant du domicile un dortoir où, par définition, on ne se parlerait que très peu ! Une perception aussi matérialiste de la famille est contraire à la pensée wébérienne.

Pour reprendre quelques mots de Max Weber, pour qui la connaissance de l’histoire était fondamentale, le « processus historique tout entier montre avec quelle extraordinaire facilité » l’anglais a réussi à intégrer, par communalisation, la plupart des immigrants arrivés avant la loi 101, et même une bonne partie de ceux qui sont venus depuis. Rappelons-nous, en effet, qu’il n’y a pas si longtemps, la plupart des immigrants travaillaient en anglais, plaçaient la grande majorité de leurs enfants à l’école anglaise et adoptaient conséquemment, eux ou leurs enfants, l’anglais dans la vie familiale.

Puisque la loi 101 cherche notamment à franciser les milieux de travail et à scolariser les enfants d’immigrants en français, Max Weber comprendrait qu’elle a aussi pour objectif indirect la pénétration progressive (ou communalisation) du français dans la vie familiale ! On ne s’offusque pas que, par les programmes de lutte contre l’obésité, par exemple, l’État cherche à influencer les citoyens dans leur vie privée. Le sociologue pourrait aussi nous rappeler qu’il y a 30 ans, nous nous sommes donné un modèle : l’Ontario. On se souviendra de ce quasi-slogan du ministre Camille Laurin, père de la loi 101 : « Pour un Québec aussi français que l’Ontario est anglais. » Dans la province voisine, en dépit du multiculturalisme, l’anglais pénètre allégrement la vie familiale des immigrants ou de leurs descendants.

Longtemps habitué à trouver naturel que l’immigrant adopte, même ici, la langue dominante du continent, et longtemps habitué à réduire le français à une langue vernaculaire, le francophone du Québec n’a pas encore pleinement acquis, dirait Weber, son nouvel « honneur linguistique » (pour paraphraser l’« honneur ethnique » wébérien). En témoigne cette attitude encore très répandue chez les francophones à s’adresser souvent en anglais aux personnes qui ne leur ressemblent pas. En se comportant ainsi, ceux-ci, pourtant majoritaires, manifestent encore une plus grande fierté à exposer leur bilinguisme qu’à faire retentir leur langue.

La souveraineté n’arrivera pas d’elle-même

Par-delà les processus de sociation et de communalisation, Max Weber aborde la notion de « communauté de langue ». Pour former une véritable société d’expression française au Québec, il faudrait qu’apparaisse « un sentiment de communauté » entre la société d’accueil et les immigrants, un sentiment qui doit être conscient. Voilà qui est beaucoup plus exigeant que la simple pénétration du français dans les foyers non francophones. Pour former au Québec une communauté de langue, encore faudrait-il que ceux qui adoptent le français jusque dans leur vie familiale se perçoivent — et soient perçus —, eux, leurs enfants et leurs descendants, comme membres à part entière de cette minorité linguistique continentale que forment les Québécois, minorité consciente de devoir assurer sa pérennité là où l’anglais occupe toujours une place importante.

La communauté de langue que forment les francophones du Québec a déjà fait ses preuves en la matière. Contrairement à la réputation qu’on lui prête, le francophone majoritaire n’est pas aussi « tricoté serré » qu’on le prétend. Parmi les 83 % de Québécois qui privilégient le français à domicile, des centaines de milliers ne sont ni d’origine française, ni de langue maternelle française, ni natifs du Québec. Nul ne les exclut du « nous, francophones » pour réduire la majorité à 72 % de la population du Québec, voire moins si nous disposions de données plus fines.

Cette diversité résulte en bonne partie de l’exogamie, un important facteur dans la dynamique wébérienne. Là encore, Weber récuse toute « innéité » à ce qu’il appelle la « répulsion » entre groupes raciaux ou ethniques. En dépit du fait que les mariages entre personnes de religions différentes ont été fortement découragés par l’Église, les Québécois d’expression française ont formé dans le passé, et encore plus aujourd’hui, des unions mixtes numériquement significatives. Max Weber y verrait la preuve que les chefs souverainistes n’inventent rien quand ils disent que le « nous, francophones » est pluraliste et ouvert.

Enfin, la communauté de langue conduirait-elle, selon Max Weber, à la pleine indépendance politique que les souverainistes espèrent ? Pas nécessairement car, contrairement à Durkheim et Marx, il ne croyait pas au déterminisme historique. Pour lui, un Québec souverain ne viendrait pas de lui-même de la communauté de langue. Il soutiendrait assurément une politique de construction du pays au lieu de s’en remettre à une nouvelle expectative des « conditions gagnantes ». Toutefois, au sens de Weber, pour qui la lutte et le conflit jouent un rôle crucial dans toute société humaine, la communauté de langue n’est résolument motivée à rechercher sa pleine autonomie que si elle ressent une « opposition » suffisamment forte qui viendrait des communautés environnantes.

***

Michel Paillé, Démographe et chercheur associé à la chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec à l’Université du Québec à Montréal

***

Vos suggestions et commentaires sont les bienvenus. Écrivez à Antoine Robitaille : arobitaille@ledevoir.com.

- source

Éviter les réponses à un autre commentaire, les commentaires s'appliquent au texte seulement.

Pas d'attaques personnelles ni de propos injurieux ou discriminatoires.

Vigile se réserve le droit de refuser tout commentaire sans avoir à justifier sa décision éditoriale.

Veuillez lire attentivement les consignes détaillées avant de soumettre votre premier commentaire.

Consignes détaillées

Citoyenneté québécoise - Conjoncture de crise en vue
NOUS, Québécois


Financement de Vigile

N’hésitez pas à contribuer à sa production

Joignez-vous aux Amis de Vigile

Objectif 2017: 60 000$
8 865$  15%
Paiement en ligne
Don récurrent

Contributions récentes :

  • 29/05 Guy Tremblay : 50$
  • 29/05 Jacques Tremblay : 50$
  • 29/05 André Lafrenaie : 25$
  • 26/05 Jacques Bélanger : 50$
  • 24/05 Françoise Simard: 25$
  • 23/05 Jose Almeida: 40$
  • 22/05 Nicole Hamel : 50$
  • 22/05 Pierre Bourassa: 20$

Toutes les contributions

Merci beaucoup!

Publicités