«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Accord économique et commercial global

M. Johnson, je ne suis pas un rêveur

mardi 4 octobre 2011

Ainsi que le rapportait Le Devoir, M. Pierre Marc Johnson, représentant du Québec aux négociations sur l’Accord économique et commercial global Canada-Europe, s’exprimait comme suit, lors d’une table ronde organisée par la Chambre de commerce de Montréal, en regard de l’exploitation de nos ressources naturelles : « Mais quand je vois revenir ce débat politique récurrent où l’on s’imagine que le développement des ressources naturelles du Québec va se faire par l’État, je dis : on rêve ! Sur quelle planète vit-on ? » Et moi, de répondre : sur la planète où les riches s’enrichissent et les pauvres qui s’appauvrissent !

Comme je suis l’un de ceux qui estiment qu’il est indispensable que l’État joue un rôle beaucoup plus actif dans l’exploitation de nos ressources et qu’il est facile (pour discréditer ceux qui croient encore que l’État, relativement aux biens collectifs, doit être l’un des moteurs principaux de leur développement) de prétendre que ce que l’on propose, c’est que l’État fasse seul ce travail, je souhaite dire à M. Johnson que la caricature de nos propositions est insultante et que, contrairement à ce qu’il avance, l’État, en cette matière, a, au-delà des redevances, l’obligation d’être vraiment proactif.

Seul l’État peut, en effet, assurer quant au développement de nos ressources leur exploitation en harmonie avec le développement durable, leur transformation industrielle chez nous et une séquence de leur développement en fonction de l’optimalisation de leur rendement pour la collectivité québécoise plutôt que pour le seul agenda des besoins des entreprises étrangères. Je tiens enfin à préciser que tout ce qui précède peut se faire, mais qu’il faut pour cela être volontaire.

En total désaccord

Je suis ingénieur de formation, et licencié en droit. Outre le fait que j’aie été sous-ministre adjoint au ministère des Ressources naturelles, j’ai été et suis toujours actionnaire et dirigeant d’entreprises qui ont toutes connu des croissances importantes, tout en créant près de deux cents emplois au Québec. Aussi, me semble-t-il, ce tracé me permet de parler sans que l’on juge mes propos comme ceux d’un rêveur.

En total désaccord avec vous, M. Johnson, et au risque de me répéter, je crois que, d’une part, l’État doit avoir une expertise bien à lui pour négocier d’égal à égal avec des partenaires privés intéressés. L’exemple du ministère du Transport devrait à cet égard nous instruire avec ce que l’on entend à l’heure actuelle. Et que, d’autre part, il doit conserver 50 % des droits d’exploration et d’exploitation des permis qu’il aura délivrés. Cette approche nous autoriserait à choisir les ressources, dont nous voulons privilégier le développement, sans empêcher l’exploitation des autres auxquelles nous n’avons pas donné priorité puisque l’État pourrait vendre sa participation.

Dans le développement des ressources privilégiées, puisque c’est le nerf de la guerre, il m’apparaît plus que réalisable que le financement de la participation de l’État et de la part qui devrait être retenue par des Québécois puisse être assuré par un modèle de type REA, ou Fonds de solidarité FTQ, ou entreprise mixte cotée en Bourse, modèles ayant fait leur preuve. Cela donnerait une impulsion à la création d’un véritable Québec inc. des ressources.

Rôle de l’État protégé

Par ailleurs, je prétends que certains faits récents, qui me laissent tout entier songeur, devraient vous parler : une société d’État chinoise désireuse de piloter l’un des plus gros projets miniers du Québec ; MM. Lucien Bouchard et André Boisclair, subitement conscients du rôle que pourrait jouer l’État comme partenaire pour que se matérialise le développement des gaz de schiste en harmonie avec la population.

Je sais que, cela va de soi, vous allez défendre l’Accord Canada-Europe. Néanmoins, à titre de représentant du Québec, vous devez vous assurer que, en matière de développement de nos ressources, le rôle de l’État ne sera pas amoindri dans cet accord. Dans pareille entente, le gouvernement du Québec devra pouvoir, aujourd’hui comme demain, avoir les mains libres afin d’exploiter nos ressources sans aucune contrainte supplémentaire. Et, soyez assuré, M. Johnson, que, si 6,7 milliards de revenus ont été générés par nos ressources qui sont sorties du Québec durant l’année en cours et que le gouvernement actuel est fier du revenu encaissé par l’État, un maigre 300 millions, les exploitants, eux, ont accumulé des profits probablement du triple. Aussi, où vont ces profits et que rapportent-ils au Québec sur le plan de l’industrialisation ?

C’est pourquoi je presse nos politiciens de faire attention à cet accord : oui, vous pouvez faire des crisettes politiques et, de grâce, ayez la passion de défendre les ressources du Québec.

***

Renaud Lapierre - Ex-sous-ministre adjoint au ministère des Ressources naturelles et président de SER


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