«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Hélène Pedneault, « à la poursuite du Québec de nos désirs »

Lettre à l’incommensurable

dimanche 1er décembre 2013

« Chère Hélène ». Je voudrais bien commencer ainsi ce mot que je t’adresse, car tu m’es à jamais chère. Je ne peux pourtant m’y résoudre, consciente que cette formule, comme toute autre banale convention, t’horripilerait.

Hélène,

Cela fait cinq ans aujourd’hui que tu me déranges à force d’être toujours là sans y être, à force d’envahir mon espace sans te laisser voir ni entendre. Présence d’une absence, absence d’une présence aussi percutantes l’une que l’autre. Aussi captivantes. Aussi émouvantes.

Comme un cheval au galop, ton souvenir traverse mes jours, me charrie par monts et par vaux à la poursuite du Québec de nos désirs, fait retentir la sonnerie du téléphone aux heures les plus indues, pour m’annoncer ton nouveau plan d’action et me convier à prendre part à l’aventure. Et puis rien, plus rien. Tu t’engouffres dans ta cachette et ton silence de morte. Et je me fâche, t’envoie promener dans tes limbes. C’est en tout temps et toutes circonstances ma manière à moi de vaincre mes peines, tu le comprenais mieux que personne. Et ce trait de mon caractère te plaisait. Tu y reconnaissais un des tiens. Celui de notre répulsion commune pour la plainte. Le vulgaire « c’est pas ma faute » n’a jamais fait partie de ton éventail d’arguments. Ton sens des responsabilités était incommensurable, à l’égal de ton être, incommensurable Hélène Pedneault.

En ce jour du cinquième anniversaire de ton entrée dans la ténèbre, je t’envoie t’y terrer ma géniale Hélène, pour mieux me rendre jusqu’à ma bibliothèque, jusqu’aux rayons où tes livres te gardent vivantes.

Tes livres dont je relis plusieurs fois par année des pages et des pages, toujours émue d’y redécouvrir sous un angle nouveau la largeur de ta pensée, la finesse de ta sensibilité, la perspicacité de tes analyses, la constance de ton engagement, les multiples objets et formes de tes combats. Il n’en est aucun que tu n’aies mené en redoutable lutteuse pour la justice et la liberté.

Que de pages qui me rappellent ton indignation devant chaque manifestation des injustices sociales et ta colère contre l’avidité déshumanisante des capitalistes, féroces exploiteurs du travail des individus et des richesses des peuples. Que de pages qui ne me rappellent une ou l’autre de tes actions en faveur de la démocratisation de notre société, pour l’émancipation des femmes, leur égalité avec les hommes, pour la protection de l’eau si essentielle à la vie. Je souris à ta création du mouvement Eau secours, à l’intérieur duquel tu as mobilisé de nombreux citoyennes et citoyens dont moi, pour qu’ils agissent à titre de « Porteurs d’eau », ennoblissant du coup ce métier de nos ancêtres les plus pauvres.

Et bien que je ne saurais oublier, pas même pendant une minute, combien par-dessus tout te tenait à cœur l’avènement de l’indépendance nationale du Québec, je relis avec passion tes texte passionnés sur l’importance de cet enjeu majeur, afin d’en inculquer à nos compatriotes la compréhension et le désir. Ton La force du désir demeure à ce jour le plus beau et le plus puissant texte de mobilisation qu’il m’ait été donné lire, après avoir pourtant glané et réuni en deux tomes, dont le premier avec Gaston Miron, les grands textes indépendantistes écrits et publiés au cours de nos siècles de lutte.

Je te relis et j’admire mieux que jamais l’envergure de ta culture et l’originalité de ton style. La puissance de ton dire tient à la puissance de ton être, femme de parole qui tient parole. Tu es une grande écrivaine, jusqu’à maintenant méconnue en tant que telle, mais ce n’est qu’affaire de temps.

Je relis ton œuvre, Hélène, et m’attriste la profondeur de ta douleur, si bien dissimulée sous la puissance corrosive de ton humour, qu’il soit espiègle ou féroce.

Car, vois-tu, mon irremplaçable amie, je n’ai de regrets plus amers que celui de n’avoir pas perçue dans toute son ampleur l’étendue de ta souffrance, obnubilée par la seule étendue de ta puissance à la combattre, égale à ta puissance de lutter pour la libération nationale de ton peuple.

Il y a, aussi, accrochée sur un des murs de mon bureau ta photo, la plus belle, celle exposée au dessus de ton cercueil fermé, lors de la cérémonie du dernier adieu de ce peuple, représenté par des centaines d’amies et d’amis, des militants des nombreuses luttes menées avec toi, souvent initiées par toi, pour la justice et la liberté, des artistes, des écrivains, des universitaires, des politiciens dont ta grande amie Pauline Marois.

Je me console aujourd’hui à la pensée folle de ton explosion de joie quand, à la rencontre de commémoration de ton décès, nous t’apprendrons qu’elle est maintenant la Première ministre du Québec.

Peut-être sera-t-elle là pour te l’apprendre elle-même ?

Moi, je n’y serai peut-être pas, encline par nature à vivre seule ce qui me bouleverse de fond en comble.

Ce qui, j’en suis certaine, ne te fera pas te retourner dans ta tombe.

Ta totale, comme tu te plaisais à m’appeler.


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