«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Réplique à un signataire de la Déclaration commune de Forces et démocratie

Les petites municipalités ne sont pas trop petites

Prévenir la déconstruction de la nation

Tribune libre de Vigile
dimanche 28 juin 2015
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Roméo Bouchard, essayiste de Saint-Germain-de-Kamouraska, co-fondateur et ex-président de l’Union paysanne, nous inspire quand il se demande dans les pages du journal Le Mouton NOIR si les petites municipalités ne seraient pas devenues trop petites. La famille, le rang et la paroisse constituaient autrefois l’armature de la sociabilité rurale, celle-ci se manifestait avec un éclat particulier à l’occasion des nombreuses fêtes qui jalonnaient l’année. Ce monde apparaît tellement, et définitivement, éloigné du nôtre :

« La vie politique, économique et sociale, en région périphérique surtout, est désormais structurée autour des territoires de régions, de MRC et de villes de services. En s’accrochant aveuglément aux structures du passé, on se prive d’une participation à la vie démocratique et on laisse libre cours aux empiètements des pouvoirs de l’État central et des villes centrales.(Roméo Bouchard) »

On s’interrogerait aujourd’hui sur la qualité de la délibération publique si les liens du sang intervenaient continuellement. La rationalité des modernes est passée par là. Sans doute même un peu trop. « Des institutions comme les Caisses Desjardins et l’Église ont déjà procédé à cette restructuration territoriale en fonction de leurs besoins propres », écrit le décidément très libéral Bouchard. Il faut observer sur le terrain, prendre à témoin, le déchirement d’un maire, le sentiment de perte et de régression d’un comité de citoyens. « La bataille pour conserver coûte que coûte dans chaque village une école, un dépanneur, un bureau de poste, une station d’essence, une caisse, un curé et un conseil municipal n’est désormais plus réaliste ni nécessaire », martèle-t-il. Sceptique, nous sommes. Depuis quand est-ce devenu acceptable, santé et écologique plus que tragique, d’habiter un « désert alimentaire » ?

« Feu la ruralité ». Il se peut en théorie que Roméo Bouchard ait raison. Il se pourrait même que les conditions objectives se prêtent à un vaste réaménagement territorial. Mais vouloir écrire une histoire du temps présent qui décrypte le changement social exige davantage de prudence et moins de bricolage. La peur domine la réflexion quand nous lisons devoir « sans tarder, avant que ce ne soit imposé d’en haut mur à mur » consentir à l’irréversible. Et si la fusion était une prophétie autoréalisatrice ? La plupart des villages du Québec ont encore une garderie, une école, un dépanneur, un bureau de poste, etc. dont l’accessibilité, en contribuant grandement à la qualité de vie des familles, est synonyme d’attractivité.

L’avancement de la modernité provoque un accroissement de réflexivité avec son lot d’utopies. D’après Roméo Bouchard, il suffirait de « redéfinir ensemble » la MRC pour que les petites collectivités « qui n’ont pas leur mot à dire » s’y trouvent « démocratiquement intégrées ». Ou encore, le géographe Clermont Dugas qui incite le gouvernement à « faire des villes », comme si cela se commandait. « En effet, regardez Rimouski. » Que nenni, monsieur le professeur ! Il s’avère que nous connaissons intimement la métropole du Bas-Saint-Laurent et affirmons sans hésiter qu’elle est une ville développée au fil des générations dont les récentes fusions ne marquent qu’un retour à ses frontières du... XIXe siècle !

Certains souhaitent refonder les appartenances sur l’économisme. La formule de l’historien Ernest Labrousse ne date pas d’hier : « Sûr l’économique retarde le social et sur le social le mental ». Le romancier et essayiste Pascal Bruckner a dénoncé le placement du système économique au-dessus de toute autre activité humaine à droite comme à gauche de l’éventail idéologique. Ainsi en est-il de Roméo Bouchard lorsqu’il pense que le « débat sur la ruralité [doit] se situer clairement sur le plan politique et économique ». Nous pourrions toujours lui citer le sociologue Fernand Dumont aux États généraux du monde rural en 1991 : « La décentralisation est une question de culture et la culture ce n’est pas une question de décor, mais de préalable de la vie en commun ». Malheureusement, Bouchard inscrit le clivage en ces termes : « Le village de demain » contre les nostalgiques à la « rhétorique culturelle passéiste ».

Balayons ces supputations. D’une part, l’homo oeconomicus ne saurait avoir toujours la préséance. L’argument voulant que les municipalités épousent les espaces fonctionnels du moment participe du même raisonnement qui annonce le dépassement de l’État-nation. Les jeunes en particulier n’auraient que faire de ces vilains archaïsmes. Vraiment ? « [S]ouvent la plasticité culturelle extrême est le fait d’une individualité hyper-développée et, en dernière instance, dénouée d’attaches collectives fortes. (Victor Armony) » Il ne nous semble pas du tout évident que le nomade s’impliquera davantage dans la vie locale en élargissant considérablement ses limites. Le contraire est à craindre avec l’exacerbation du « magasinage identitaire ». D’autre part, l’économie traverse des cycles. « L’histoire tendant malgré tout à se répéter, on peut présumer que, si elles [les localités marginales] n’existaient pas, on songerait à les constituer. (Clermont Dugas) » Le véritable aveuglement consiste peut-être à croire impossible, de définir comme une tradition morte, l’occupation du sol défriché à grand-peine par nos aïeux pendant que nous assisterons sur Terre à la naissance du huit milliardième être humain et au bouleversement du climat. Figurons qu’il serait mal avisé de vider le Haut-Pays quand le niveau de la mer monte ! Souvenons-nous des relocalisations après les grandes marées du 6 décembre 2010.

Le mouvement de fusion municipale existe depuis plusieurs décennies et rien n’indique son essoufflement. Les municipalités qui envisagent le regroupement sont éligibles à toutes sortes d’aides et subventions gouvernementales. « La facilité technique recherchée par la réduction du nombre d’interlocuteurs, la mise à l’écart d’un modèle d’administration ’’responsabiliste’’ et la promotion sociale des secrétaires-trésorier(e)s, n’est qu’un reflet de la même emprise technocratique sur notre société. (Gary Caldwell) »

Le premier cas d’envergure fut celui de la ville de Laval en 1965 avec le résultat que l’on connaît à la Commission Charbonneau... La concurrence disparaissant, les économies d’échelle ne se matérialisèrent point. Les municipalités de 1000 à 3000 résidents avaient les coûts d’administration per capita les plus bas. De manière générale, leur dimension humaine rend leurs gestionnaires plus imputables. Quant aux petites municipalités, moins de 1000 habitants, celles restantes sont désormais trop éloignées des villes-centres pour s’y fondre avec bonheur, mais peuvent toujours conclure des ententes entre voisines. Alors, pourquoi cet acharnement contre elles ?

Voilà qui est affaire de pouvoir. La critique de cette modeste administration - ironie du sort, déjà au plus près du citoyen - cache bien mal un projet politique révolutionnaire. La volonté de son auteur est de mettre entre parenthèses durant deux ans tous les grands enjeux du Québec, le temps de « reformater » l’esprit démocratique en convoquant une assemblée constituante et instrumentaliser d’éventuelles super-municipalités afin de prendre en tenailles l’État québécois à « gros sabots (Roméo Bouchard) ».

Pareille figure de style doit être mise en contexte. Roméo Bouchard est la principale tête d’affiche, l’homme à barbe, de la Coalition pour la constituante (et allié de Jean-François Fortin contre le Bloc québécois). Dépouiller le gouvernement québécois heurterait l’opinion. Il faut donc le présenter comme exagérément centralisé en mobilisant au passage la mémoire de la Révolution tranquille. Or, le Québec n’est pas la France jacobine. Il y a des Montréalais « plateaucentriques », mais dans l’ensemble le Québec forme une petite nation, un « village gaulois », à la périphérie de l’Amérique. Alors que Roméo Bouchard passe sous silence le régime, l’emprise du Canada de 1982 sur la « province », l’individualisme démocratique, figure abstraite et procédurale, risque de l’emporter à l’Assemblée nationale...

« Saignez-le !, saignez-le ! », scandent presque ces populistes. Prenons garde à ce que « le remède ne tue le patient », observe le sociologue Joseph Yvon Thériault. Ce que Bouchard nomme « autogestion » abouti à un rejet des médiations, déplorent Thériault père et fille :

« Nous voulons être notre propre maître, en d’autres mots, nous avons le désir d’un monde ’’immédiatement humain’’, loin de toute représentation, de toute délégation de ’’pouvoir’’. Dorénavant, toute réalité extérieure à nous est perçue comme une contrainte. »

Le gouvernement des juges fixe les droits de chacun, là s’arrête le lien social. Une sensibilité plus « conservatrice » -pardonnez ce gros mot qui a, hélas, juste la taille qu’il faut - inquiète de la dissolution du monde commun et respectueuse de l’immense complexité du social, voudrait qu’au lieu d’approfondir la crise des institutions représentatives nous réinvestissions l’espace public existant. Le « sacre » contemporain de la mobilité reste emblématique d’un évitement, puisque la maîtrise de la grammaire politique d’un lieu exige une « immersion », de la transcendance. Penseur libéral et partisan de la décentralisation, Tocqueville prenait en considération les dimensions communautaire, culturelle ou historique de la citoyenneté : « les affections des hommes ne se portent en général que là où il y a de la force. On ne voit pas l’amour de la patrie régner longtemps dans un pays conquis ».

La pensée moderne regorge de splendides visions de régénération sociale qui, privées de garde-fous, aboutirent au cauchemar. L’homme nouveau et vertueux de Robespierre est désincarné. Sa civilisation s’oppose à la culture. Il faut parfois s’en remettre à la « raison cumulative » - sédimentation de décisions, produit de la sagesse du temps historique - inatteignable par la simple raison juridique, plaidait le philosophe Edmund Burke. En attendant le meilleur des mondes, le Grand Soir de la table rase, le cadre actuel, hérité de l’expérience, rencontre « le plébiscite du quotidien ». La majorité de la population demeure fermement attachée à ses « préjugés ». Dépité, Bouchard en convient : « Dans la perception populaire, le maintien du conseil municipal et la survie d’un village sont indissociables ».

Le philosophe Alain Finkielkraut rappela en 2013, dans son essai L’identité malheureuse, ces mots de Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est le plus difficile, voir ce que l’on voit ». Une tentation autoritaire subsiste. Roméo Bouchard attribue l’« échec » du Parti québécois au nationalisme ethnique (Revue Relations, mai 2010). Il souhaite la transformation des populations locales par l’afflux de nouveaux arrivants « plus interculturels (Revue Relations, septembre 2008) ». En effet, puisqu’il n’a de cesse de décevoir les esprits avancés, tout dévoués à l’objectif illimité de le rendre heureux, « ne serait-il pas plus simple, comme l’écrivait en boutade Bertolt Brecht, de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

Ancien prêtre, Roméo Bouchard devrait pourtant savoir qu’un peuple qui se diversifie, s’émancipe, a besoin plus que jamais d’un principe spirituel, d’un espace public intégrateur auquel participe l’histoire. Il appert sous la plume d’Ernest Renan qu’une grande solidarité se constitue « par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore ».

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