«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les bons mots pour le dire

Les mots

dimanche 5 février

Depuis dimanche dernier, je ne connais pas beaucoup de journalistes, chroniqueurs ou animateurs qui n’ont pas réfléchi aux mots qu’ils utilisent pour décrire ou commenter les réalités complexes que sont l’immigration, la religion et le racisme.

Le moment est aussi opportun pour procéder à un examen de notre vocabulaire de tous les jours.

Je m’interroge depuis longtemps sur l’enflure du langage qui ne cesse de grossir depuis le relâchement des interdits sociaux.

Que ce soit pour susciter une réaction ou pour réduire la pression, nous avons développé des habitudes langagières, l’usage excessif de l’hyperbole, qui noircissent notre vision du monde.

Bénin

Le nombre d’accidents d’autos augmente pendant un long week-end ? Nous parlons d’un « carnage » sur les routes alors que ce mot très particulier décrit un massacre, une boucherie. Ce qui s’est passé à Québec est un carnage.

Qu’a fait de si terrible le type que vous venez de traiter d’écœurant de chien sale ? Un carnage ? Non, il a oublié de baisser ses hautes lorsqu’il vous a croisé sur un chemin de campagne la nuit. Mal élevé ou tête d’œuf aurait fait l’affaire.

Si un lave-vaisselle qui brise juste avant le réveillon de Noël passe pour une catastrophe, comment alors décrire un tsunami dévastateur ou l’incendie de sa demeure ?

Le mot « victime » est problématique. Exemples d’usages appropriés de ce mot chargé : « L’accident d’avion a fait 200 victimes », « les immigrants sont victimes de discrimination à l’embauche », « ma voisine a été victime de violence conjugale ». Par contre, dans la phrase « mon patron m’a touché le bras, je suis victime d’agression sexuelle » le mot « victime » est mal utilisé. « Agression sexuelle » aussi.

Plus grave

Qui n’a pas lu ou entendu « il y a une invasion de musulmans au Québec » ? « Invasion » semble un peu gonflé lorsqu’il s’agit de 300 000 personnes sur une population de 8 millions. Voici une enflure verbale qui finit en gangrène sociale. Attention !

Les mots haine ou haineux nous font pénétrer en terrain miné. Par exemple, « les trans sont dégueulasses » est un commentaire haineux. « Les personnes transgenres me mettent mal à l’aise », ne l’est pas. Mollo aussi avec « dégueulasse ».

Avec « antisémite » aussi : « Israël devrait cesser la colonisation des terres palestiniennes » n’est pas un commentaire antisémite. « Israël doit cesser d’exister » en est un.

Même difficulté avec « islamophobe » : interdi­re l’aménagement d’un cimetière musulman à Québec ou à Huntingdon déno­te l’existence d’un sentiment islamophobe. Ne pas vouloir qu’on puisse prêter serment le visage couvert, non. Dénoncer islamistes et djihadistes, encore moins.

Le terme « laïcité », comme dans « icitte c’est la laïcité », est interprété comme une interdiction de la religion, surtout celles des autres, dans l’espace public. Attention à l’enflure verbale : laïcité signifie sépara­tion de l’Église et de l’État. Il est interdit à chacun de se mêler des affaires de l’autre.

Tout seul, le mot « systémique » semble inoffensif. Voici comment le transformer en TNT. Une enquête publique sur le racisme, ça se discute. Exiger une enquête sur le racisme « systémique » au Québec et c’est kaboum !

« Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde », disait Albert Camus. Dire « Camus, cet humaniste de génie, avait raison » n’est pas une enflure langagière.


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