«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les écoles séparées ne favorisent pas les échanges culturels

Le Devoir
samedi 15 janvier 2005

C’est avec stupéfaction que j’ai appris que Québec compte financer à 100 % des écoles privées juives au prétexte de « favoriser les échanges culturels » entre communautés. Cette décision est irresponsable, socialement dangereuse, et ignore complètement les conclusions solides des études scientifiques faites depuis plus d’un demi-siècle sur ce qui provoque l’échange ou la séparation entre groupes ethniques.

Toutes ces études concluent à une condition première à l’échange : un contact significatif et continu entre les groupes. Bref, ce ne sont pas des échanges ponctuels et discontinus entre communautés qui permettront quelque rapprochement durable que ce soit.

Le contact entre les groupes a certes ses difficultés et peut même augmenter les préjugés s’il ne respecte pas un certain nombre de conditions. Mais sans contact prolongé, aucun échange significatif entre les groupes n’est possible : le Québec français d’avant la loi 101, où francophones et minorités se repoussaient mutuellement, en est le meilleur exemple.

Même constat ailleurs

Par ailleurs, les observations plus récentes du Groupe de recherche sur l’adaptation au pluralisme et l’école, qui ont porté sur la citoyenneté et le pluralisme puis sur les sociétés divisées (Québec, Irlande du Nord, Belgique et Catalogne), penchent dans le même sens : dans tous ces pays déchirés par les conflits, les systèmes d’éducation séparés n’ont en rien aidé au rapprochement entre les groupes. À tel point que les écoles intégrées, pour lesquelles parents et éducateurs ont lutté avec acharnement (d’abord en Irlande du Nord, et maintenant en Belgique), ont maintenant le vent dans les voiles.

Lorsque j’ai moi-même interrogé une cinquantaine de finissants du secondaire montréalais de toutes origines ethniques sur leur préférence pour l’école ethnique ou l’école publique commune pour les minorités ethniques, j’ai eu la surprise d’entendre tous les jeunes des minorités ethniques, sans exception, opter pour l’école publique intégrée alors que l’école ethnique retenait la préférence... de nombre de Québécois français, agacés par la différence et voyant là l’occasion de transformer les immigrants en jeunes Québécois avant leur transfert à l’école publique commune.

Et, notons-le, les jeunes des minorités ethniques nous ont bien précisé que le choix de l’école publique intégrée n’aurait pas nécessairement été celui de leurs parents, plus attachés à leur passé, pas plus qu’il n’était celui de la facilité pour eux : mais après un départ difficile, l’école publique intégrée les assurait, croyaient-ils, d’une meilleure intégration au Québec.

Des envieux

Enfin, ce « cadeau » à la communauté juive fera aussitôt, et à bon droit, des envieux du côté des autres écoles privées et mènera à l’éclatement du système d’éducation québécois en une myriade d’écoles privées desservant des communautés exclusives d’intérêt.

Non seulement ces écoles privées subventionnées grassement (sinon totalement !) par un public qui n’y a pas accès sont une aberration en démocratie, elles saperont de surcroît le laborieux et merveilleux travail interculturel qui s’est fait dans l’école publique et qui fait que les jeunes Montréalais d’aujourd’hui se mêlent beaucoup plus spontanément dans les institutions et sur la place publiques qu’il y a 20 ans.

Il n’y a aucun doute là-dessus : l’école publique reste le meilleur creuset des échanges interculturels et autres car elle est la seule à accueillir universellement les enfants et à avoir, en conséquence, une obligation d’enseigner la tolérance et l’ouverture. Négliger l’école publique comme société, c’est courir au conflit.

Bref, les conclusions des recherches sur les relations ethniques et de l’expérience de pays qui ont vécu de douloureux conflits internes vont toutes dans le même sens : sans contact significatif et continu entre les groupes, aucun rapprochement significatif n’est possible. Que le gouvernement québécois ignore tout de ces recherches et de ces réalités est pour le moins surprenant. Que la communauté juive, qui a historiquement tant lutté pour son intégration et qui a tant contribué à la vie montréalaise en ouvrant généreusement les portes de ses institutions à l’ensemble de la communauté montréalaise, appuie un tel projet l’est encore plus.

Anne Laperrière
Professeur au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal et membre du Groupe de recherche sur l’adaptation au pluralisme et l’école (GREAPE), affilié à l’Université de Montréal

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Écoles privées juives

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