«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les eaux troubles de l’intolérance

La Presse
samedi 29 décembre 2007

Pauline Marois (Photo André Tremblay, La Presse)

Ainsi il semble que les Québécois vivent une crise identitaire, grave de surcroît. On a même trouvé le coupable : l’étranger, l’immigrant. Il parle mal notre langue, a des moeurs bizarres, et sa religion nous impose des accommodements déraisonnables. Et ils sont tellement nombreux qu’ils menacent l’existence même de notre nation. Ils seront bientôt un million, nous dit Jean-François Lisée, petit sourire en coin.

Pourquoi sourire en coin ? Parce que Jean-François Lisée pratique la « politique de rupture » comme d’autres pratiquent le droit comme une « défense de rupture ». La défense de rupture, c’est parfois défendre l’indéfendable pour chercher à atteindre un autre but (Jacques Vergès, en France, manie le concept avec génie).

Jean-François Lisée proposait déjà cette stratégie de rupture, il y a quelques années, alors qu’il était encore conseiller de Lucien Bouchard. Ses idées n’avaient pas été retenues, ni par le premier ministre d’alors, ni par ses successeurs au Parti québécois, Bernard Landry et André Boisclair. Il semble que la nouvelle chef du PQ n’ait pas eu à se faire tirer l’oreille pour y accorder son attention, et manifestement sa confiance. Tout l’appareil du Parti québécois, incluant sa gauche, semble d’ailleurs s’être rallié à cette vision stratégique, dont le premier jalon a été l’affirmation du Nous identitaire, un Nous ethnique, un Nous qui pratique justement cette politique de rupture que d’aucuns appellent à intensifier une fois le Parti québécois revenu au pouvoir.

Ainsi il y a deux mois, le Parti québécois présentait un projet de loi sur l’identité québécoise et un autre sur une Constitution. Dans le projet de loi 195 sur l’identité québécoise, on prévoit nommément enlever des droits fondamentaux, autrement reconnus par sa citoyenneté canadienne, à tout immigrant qui n’obtiendrait pas sa citoyenneté québécoise.

Qu’y a-t-il de plus inquiétant dans ce projet de loi que cet article 49.6 ? C’est de l’avoir pensé, justement pensé, et discuté et de l’avoir inscrit dans un projet de loi. Et surtout, ce qu’il y a de plus inquiétant, dérangeant et troublant, c’est de continuer à occuper la scène de l’identité nationale en mêlant le tout à la question de l’immigration. Jean-François Lisée en rajoute : pas de citoyenneté québécoise, pas de droit de vote.

Est-ce que ces stratèges, penseurs, dirigeants et autres porte-voix du projet souverainiste sont conscients de barboter dans les eaux troubles de l’intolérance ? Est-ce que quelqu’un, quelque part, dans ces rangs, se rend compte qu’il est en train de se promener avec une allumette dans une poudrière ? Est-ce qu’ils savent qu’on n’appelle pas au destin d’un peuple en stigmatisant l’immigrant devenu une menace pour la nation ?

Un faux débat

La crise identitaire est une crise patentée. Elle fait l’affaire de certains qui l’entretiennent et la nourrissent de peurs, d’ignorance, de désinformation et de préjugés. Mais le Québec n’est pas cela. Combien d’exemples faut-il donner pour en faire la démonstration ? Parlons seulement de notre système d’éducation qui transmet à nos enfants des valeurs d’ouverture et de respect des différences.

Les enfants de la loi 101 ont aussi les yeux bridés (tiens, ça me rappelle une certaine déclaration) ou la peau brune, ils parlent souvent une autre langue à la maison mais ils parlent, aussi, le français comme vous et moi, et ils possèdent les mêmes références culturelles. Oui, le Québec a changé, et ce sont justement ces plus nobles changements qu’il faut saisir et enseigner. Ce sont eux qui sont porteurs d’un Québec meilleur et d’une société plus généreuse.

S’il est légitime d’avoir des inquiétudes sur le fait français, il faut proposer des amendements à la loi 101, par exemple en renforçant le français comme langue de travail. S’il est légitime de demander aux immigrants d’apprendre la langue et la culture de leur terre d’accueil, il faut se doter de meilleures infrastructures d’accueil, et y mettre les ressources nécessaires. S’il est légitime de questionner certaines pratiques religieuses qui cherchent à pénétrer l’espace public, il faut tenir un débat démocratique comme l’a été la commission Bouchard-Taylor et apporter des solutions, tout en dédramatisant l’enjeu, somme toute marginal lorsque nous le mettons en perspective.

Est-il si loin le temps où un poète se portait candidat du Parti québécois dans une circonscription multiethnique en apprenant la langue d’une partie de ses électeurs, le grec, et ce faisant enracinait le projet du pays ? Est-il si loin le temps (1972) où sa conjointe, Pauline Julien, écrivait et chantait L’Étranger appelant à faire reculer l’ignorance et la peur ?

Est-ce que certains auraient rangé aux oubliettes ces grandes valeurs qui faisaient le pain de la cause souverainiste ? Parfois je ne crois plus en ces « certains », mais je demeure convaincu que notre peuple saura, lui, imposer sa raison et ses valeurs.

Je crois au « Québec en marche », mais ce Québec est moderne et ouvert sur le monde, confiant, diversifié et pluraliste. On nous invitait à être quelque chose comme un grand peuple. La défensive ethnique n’aura jamais cette noblesse.

***

Pierre Céré

L’auteur est coordonnateur d’un groupe communautaire de Montréal.

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