«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les demi-vérités d’Henri-Paul Rousseau

samedi 23 mai 2009

Robert Dutrisac - Quand il s’est présenté devant les élus, mardi, à la commission parlementaire spéciale qui se penche sur les déboires de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), Henri-Paul Rousseau, sans qu’on le lui demande, a voulu prêter serment. C’était un moyen d’assurer un maximum de crédibilité à son témoignage. Il s’est engagé à dire la vérité. Sa vérité, pas toute la vérité.

Québec — À un moment précis de son témoignage, Henri-Paul Rousseau a eu l’air de Jean Lafleur devant la commission Gomery. Quand on a prêté serment, si on veut taire la vérité sans se parjurer, la seule façon de s’y prendre, c’est de feindre le trou de mémoire. « Je n’ai pas souvenir d’avoir eu de telles discussions avec qui que ce soit », a affirmé l’ancien président de la Caisse.

Incroyable trou de mémoire. François Legault, député de Rousseau et porte-parole de l’opposition officielle en matière de finances, lui avait demandé : « Avez-vous essayé de vendre le placement de Quebecor Media Vidéotron à Rogers ou à quelqu’un d’autre ? Avez-vous eu des discussions avec Pierre Karl Péladeau pour vendre le placement de Quebecor Media Vidéotron ? »

Il est tout simplement impensable que l’ex-patron de la Caisse ait pu oublier s’il a eu ou non des discussions au sujet de la vente du plus important placement privé que la Caisse n’ait jamais fait, d’une valeur de quelque deux milliards de dollars.

C’est le 30 janvier dernier que le Globe and Mail, citant des « sources au courant des discussions », a écrit qu’Henri-Paul Rousseau, dès son arrivée à la Caisse à la fin de 2002, avait rencontré Pierre Karl Péladeau pour tenter de le convaincre de vendre Vidéotron à Rogers. Aucune demande de rétractation n’a été acheminée au quotidien torontois.

Il faut croire qu’Henri-Paul Rousseau n’aimait guère ce lourd investissement fait par la Caisse au coeur de la « bulle technologique » de 2000. Avant son arrivée à la tête de l’institution, le placement dans Quebecor Media avait été dévalué de deux milliards. Une fois en selle, Henri-Paul Rousseau a imposé une radiation supplémentaire de 523 millions. Certains y ont vu un moyen pour la nouvelle présidence de mieux paraître par la suite ; l’amélioration du rendement apparaîtrait plus marquée. À la fin de 2007, le placement avait repris en effet 1,5 milliard de sa valeur.

Henri-Paul Rousseau s’est défendu d’avoir ainsi profité de la situation. D’une part, il a fait remarquer que l’appréciation de la valeur de Quebecor Media n’a pas été importante, à ses yeux. Moins de 0,5 % par an, un cumulatif de 1,34 % de 2003 à 2007, sur l’ensemble des résultats de la Caisse. On pourrait répliquer qu’il n’y a pas de petits profits.

Mais, ce qui est plus important que ce calcul, a avancé M. Rousseau, c’est la différence entre la valeur du placement dans Quebecor Media et celle que ce placement aurait eue si cette somme — 3,1 milliards — avait été investie en Bourse. À la fin de 2007, ce placement aurait valu près de 5 milliards, soit 2,8 milliards de plus. C’est ce qu’on appelle le coût d’opportunité.

Soit. Mais ce raisonnement, Henri-Paul Rousseau l’applique seulement quand ça l’arrange. Quand il est question des papiers commerciaux adossés à des actifs (PCAA), le vice-président de Power Corporation omet de tenir compte du coût d’opportunité. Ainsi, la Caisse détient 13 milliards dont 4 milliards ont été inscrits à titre de provision pour perte. Devant les parlementaires en 2007, M. Rousseau avait soutenu que la perte liée aux PCAA ne serait que de 500 millions au maximum quand ces titres viendraient à échéance six ou sept ans plus tard. Il n’a pas répété cette prédiction, mais il s’est servi du chiffre de 181 millions, qui représente les radiations avérées à ce jour.

Or les 13 milliards sont immobilisés pour une période variant entre cinq ou six ans et procurent un rendement de 1/2 % par an. C’est infime. Plaçons cette somme dans les marchés boursiers pendant six ans et présumons d’un rendement de 6 %, ce sont 5,5 milliards dont se privera la Caisse. On est bien loin des 181 millions.

Au sujet du portefeuille d’obligations, où la Caisse affiche le pire rendement relatif de son histoire, Henri-Paul Rousseau a refusé d’admettre que, sous sa gouverne, le portefeuille d’obligations est devenu plus risqué. Or les obligations d’entreprises, qui assurent un rendement plus élevé mais comportent davantage de risques que les obligations gouvernementales, représentaient 50 % du portefeuille d’obligations de la Caisse à la fin de 2007, contre 8,6 % en 2002.

Pourtant, Henri-Paul Rousseau s’est présenté comme un champion de la gestion de risque quantitative, dont son bras droit, Richard Guay, était un crack. En fait, il participait d’une mode issue des grandes universités américaines, où les produits dérivés et les produits synthétiques jouaient une grande part. Les PCAA sont issus de ces développements. Mais ce courant a connu son Waterloo à la fin de 2008.

Avant de quitter la Caisse en mai 2008, Henri-Paul Rousseau a peut-être senti la soupe chaude. Les déposants de la Caisse ne voulaient rien entendre des produits sophistiqués qu’essayait de leur fourguer la Caisse. Ainsi, lors d’une rencontre avec les représentants de la Régie des rentes du Québec (RRQ) au début de 2008, Susan Kudzman, vice-présidente responsable des relations avec les déposants, a tenté de convaincre le déposant des avantages d’un produit complexe auquel personne ne comprenait rien, rapporte une source. Mal lui en prit : elle fut reçue avec une volée de bois vert. Les représentants de la RRQ n’en revenaient tout simplement pas que la Caisse continue de leur vanter de tels produits après la déconfiture des PCAA.

Pour la suite des choses, Michael Sabia a promis aux déposants des rendements « plus stables », « plus fiables ». Certains observateurs du milieu du placement craignent toutefois que la Caisse, en diminuant son risque, ne puisse profiter du mouvement haussier du marché. C’est d’autant plus une préoccupation que la Caisse a liquidé beaucoup de titres boursiers à l’automne 2008 pour refaire ses liquidités, des titres qui auraient pu s’apprécier cette année.

Pour redéfinir une nouvelle politique de placement et de gestion de risque pour la Caisse, Jacques Parizeau propose au gouvernement de former un comité d’experts. Cela vaudrait mieux qu’une enquête publique, croit l’ancien premier ministre. Mieux encore qu’une commission parlementaire où Henri-Paul Rousseau a prêté serment : « Je jure de dire ma vérité, pas toute la vérité. »


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