«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les lendemains qui déchantent à la mode Charles Sirois

Les clés du garde-manger

lundi 3 février 2014

(Saguenay) Il n’y a pas si longtemps, lorsqu’une terre agricole était à vendre, l’acheteur probable était un proche voisin. C’est de cette façon que la Ferme D.M. Groleau s’est développée. Au fil des ans, mon père a acquis le lot voisin, puis le suivant, et ainsi de suite. Aujourd’hui, nous possédons 234 hectares, dont 133 sont en culture. Nous cultivons aussi quelques hectares loués d’un voisin. Le prix des terres que nous avons achetées correspondait à leur valeur et à leur potentiel agronomique.

Un récent reportage de La Semaine verte à Radio-Canada sur l’accaparement des terres agricoles montre bien à quel point les choses ont changé. Depuis la crise alimentaire de 2008, l’acquisition, par des pays comme la Chine, l’Inde et l’Arabie saoudite, de grandes étendues de terres agricoles en Afrique, en Asie, en Europe de l’Est et en Amérique du Sud, a été largement médiatisée, tout en soulevant des questions de fond sur la sécurité alimentaire. Depuis, on a vu apparaître sur le marché financier des fonds d’investissement dédiés à l’achat de terres agricoles. La Caisse de dépôt et placement du Québec a d’ailleurs investi 250 M$ dans un fonds américain d’accaparement des terres. La Caisse vise-t-elle un rendement agronomique de cet investissement ? Bien sûr que non. Elle espère un rendement financier tout comme les fonds d’investissement qui opèrent au Québec. Son intérêt premier n’est donc pas agricole. Ces fonds sont également bien capitalisés, ce qui leur donne un avantage inégalable par rapport à n’importe quel producteur agricole. Aucun producteur ne peut rivaliser avec un fonds capitalisé par un investisseur comme Charles Sirois et le fonds Pangea qu’il a créé, (NDLR au sujet duquel Le Quotidien a publié des textes jeudi). La hausse annuelle moyenne de la valeur des terres québécoises en culture depuis 2008 est de 15,2 %.

Tout en précisant que les agriculteurs québécois possèdent 80 % des terres qu’ils exploitent (comparativement à 60 % en moyenne au Canada, à 57 % aux États-Unis et à 25 % en France), le reportage constatait néanmoins que des dizaines de milliers d’hectares agricoles étaient la propriété, au Québec, de diverses sociétés de gestion de portefeuille.

L’acquisition de terres par des fonds d’investissement entraînera des conséquences importantes sur le modèle agricole québécois et sur la ruralité. Les fonds d’investissement ne sont pas intéressés par l’élevage, car cela exige une présence continue à la ferme. Leurs activités se concentrent sur la production de céréales. La dévitalisation des communautés par la diminution du nombre de fermes et d’habitants, la réduction du métier d’agriculteur à des tâches d’exécution, la marginalisation des fermes de petite et moyenne tailles et l’hyperspécialisation des productions auront des impacts sur notre modèle d’agriculture qui a, jusqu’ici, conjugué économie et occupation dynamique du territoire.

L’expérience française, bien que présentant une réalité particulière, est intéressante. Ce pays a développé des outils qui favorisent l’accès à la terre pour les nouveaux producteurs et pour consolider des entreprises existantes. En France, les règles du marché des terres agricoles ne permettent pas à des fonds d’investissement d’acheter facilement des hectares. La situation du Québec et de la France est différente, mais comme le soulignait l’an dernier un deuxième rapport de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) sur le sujet, des expériences étrangères comme les Sociétés françaises d’aménagement foncier et d’établissement rural peuvent nous inspirer.

La situation actuelle requiert des actions cohérentes et novatrices. La première étape serait de produire un portrait exhaustif de la situation. Qui possède les terres agricoles au Québec ? Qui sont les propriétaires des compagnies à numéro qui détiennent et achètent des terres ? La création d’un fonds de développement agricole au Québec pour soutenir la réalisation des Plans de développement de la zone agricole (PDZA), la mise en place de mesures pour obliger les propriétaires à entretenir et à cultiver les terres agricoles qu’ils possèdent ainsi que la constitution de banque de terres pour les jeunes qui désirent démarrer en agriculture constitueraient aussi des outils intéressants.

Le gouvernement du Québec a déjà pris acte du phénomène d’accaparement des terres puisqu’il est clairement identifié dans la Politique de souveraineté alimentaire. Il est maintenant temps d’agir. Celui qui possédera les terres agricoles détiendra les clés de notre garde-manger.

Marcel Groleau, Président général Union des producteurs agricoles


Suggérer cet article par courriel
Libre-échange et mondialisation
Les lendemains qui déchantent

Financement de Vigile

N’hésitez pas à contribuer à sa production

Joignez-vous aux Amis de Vigile

Objectif 2017: 60 000$
12 800$  21%
Paiement en ligne
Don récurrent

Contributions récentes :

  • 17/08 Anonyme: 50$
  • 17/08 Henri-Paul Simard: 25$
  • 16/08 François-Luc Valiquette: 5$
  • 16/08 Gilles Harvey: 5$
  • 15/08 André Thibault: 5$
  • 15/08 Robert Lecompte: 5$
  • 15/08 Jean-Pierre Lavoie: 100$
  • 9/08 André Lafrenaie: 20$

Toutes les contributions

Merci beaucoup!

Publicités