«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les cigognes annoncent-elles la pérennité du Québec ?

mardi 21 juillet 2009

Spécialiste en démolinguistique et auteur d’une étude sur La fécondité des groupes linguistiques au Québec, publiée par l’Office québécois de la langue française en 2008
L’adage veut qu’une hirondelle ne fasse pas le printemps. Mais quand il s’agit de quelques cigognes dans le ciel du Québec, d’aucuns y voient les signes de notre pérennité démographique. Bien que la hausse des naissances des dernières années soit hautement bienvenue, la circonspection s’impose quant à notre avenir.

L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) vient de faire paraître ses nouvelles projections démographiques. L’organisme annonce que notre population « devrait atteindre les 8 millions d’habitants en 2012 et s’établir à 9,2 millions en 2056 ». Il précise ensuite que, si les tendances sont maintenues, « le Québec ne connaîtrait pas de déclin de sa population d’ici 2056 ».

Radio Canada (SRC) et la Presse canadienne (PC) se sont réjouis de la nouvelle. « Pour la première fois depuis des décennies, proclament-ils, ces projections ne concluent pas à un déclin à moyen terme de la population québécoise. » Selon eux, on assisterait à « un renversement » de la situation, car les projections précédentes (2003) faisaient état « d’un tel recul à compter de 2031 ».

De riches informations négligées

L’enthousiasme de la SRC et de la PC vient du fait qu’ils n’ont comparé que le « scénario de référence » des deux derniers exercices de projections de l’ISQ (2003 et 2009). En ignorant les autres scénarios, ils se sont privés d’une riche information encadrant l’univers du probable. Or, en tenir compte conduit à une compréhension bien différente des choses. Qu’on en juge.

Le « scénario de référence » de 2009 repose essentiellement sur une fécondité et une immigration internationale supérieures à la situation qui prévalait au début de la décennie. En comparaison au « scénario de référence » de 2003, la fécondité y est majorée de 10%, tandis que l’immigration y est augmentée de 27%.

Comme la situation a changé, il s’ensuit qu’il faut comparer le « scénario de référence » de 2009 au « scénario fort » de 2003. En effet, avec une fécondité fixée à 1,65 enfant par femme dès 2006 et une immigration internationale annuelle poussée à tout près de 50 000 personnes à partir de la même année, le « scénario fort » de 2003 convient mieux. Il prévoyait une population de 9,03 millions pour 2051, dernière année de la projection, alors que la mise à jour donne 9,17 millions de personnes en 2051.

Ainsi, en 2003, on prévoyait qu’une hausse constante de la population du Québec jusqu’au milieu du présent siècle était possible à certaines conditions. Comme ces conditions se sont avérées jusqu’à maintenant, il n’y a pas lieu de s’étonner que le nouveau « scénario de référence » conduise à des résultats somme toute identiques.

Retenons de ces comparaisons que toute augmentation de la fécondité et de l’immigration internationale repousse à plus tard le
moment où les effectifs de la population atteindront un maximum avant de régresser. Cependant, régression il y aura tôt ou tard. Y voir un « renversement » relève de la pensée magique. Car 40 années consécutives de sous-fécondité chronique, incluant 2008 (1,74 enfant demeure insuffisant), ont tellement déformé notre pyramide des âges que même une fécondité remontant à 2,1 enfants serait insuffisante à court terme, pour une raison bien simple : le nombre de femmes en âge d’avoir des enfants n’a plus la même importance numérique du fait de la sous-fécondité de leurs mères.

L’interprétation de la SRC et de la PC est symptomatique de notre attitude collective face à notre démographie. À la moindre bonne nouvelle, d’aucuns sont portés à rêver en tenant des propos lénifiants sur notre avenir.

Une concurrence féroce pour les immigrants

J’entends souvent que nous ne sommes pas seul dans cette situation-là. Tous les pays occidentaux font face à la même sous-fécondité et au vieillissement qui en découle, argue-t-on pour se consoler. Justement, c’est là où le bât blesse, car nous devenons des concurrents pour trouver la main-d’oeuvre qui nous fait tous défaut. Or, cette situation ne pourra aller qu’en empirant dans les décennies qui viennent. Rappelons que ces dernières années, le Québec n’a pas accueilli le nombre d’immigrants qu’il désirait.

Nos objectifs d’immigration pour les prochaines années vont au-delà de 50 000 personnes, objectif que nous n’avons dépassé que deux fois (1957, 1991) au cours des 60 dernières années. À moins d’augmenter substantiellement les ressources humaines et financières dévolues au recrutement des ressortissants étrangers et de revoir nos processus de sélection pour les rendre plus performants et plus rapides, on me permettra de douter du réalisme d’une telle politique à long terme. Je ne suis pas certain que l’on soit pleinement conscient que plus de 50 000 immigrants annuellement pour les 40 prochaines années, c’est 65 % de plus que nos admissions des 40 dernières années.

Aussi, il faut douter de notre politique d’intégration. Si la scolarisation en français des enfants des immigrants est le joyau de la loi 101, l’enseignement du français aux immigrants adultes, quatre fois plus nombreux que les enfants, n’a jamais reçu toute l’attention qu’on prétend lui donner. Il échappe d’ailleurs à la loi 101. Comment ces immigrants pourront-ils travailler en français si on ne leur enseigne pas notre langue ? Sans compter que l’on exige trop souvent la connaissance de l’anglais dès l’embauche.

Pourtant, il y va de notre avenir, car se pencher sur notre situation démographique générale, c’est nécessairement examiner le sort des francophones, majorité oblige. Or, le poids démographique des francophones diminue, et leurs effectifs en feront autant dans quelques décennies. Compte tenu des tendances lourdes, on peut espérer environ 7 millions de francophones avant le recul absolu.

Partout ailleurs dans le monde, l’intégration des immigrants dépasse largement l’apprentissage de la langue du pays d’accueil. Mais au Québec, la dimension linguistique de l’intégration prend une telle importance qu’elle cache à peu près tous les autres aspects, notamment notre pseudo-politique d’« interculturalisme », cet écran de fumée conçu pour laisser croire que l’on cherche à contrer la politique canadienne du multiculturalisme dénoncée sur toutes les tribunes.

Si le gouvernement fédéral a sa loi sur le multiculturalisme depuis plusieurs décennies, le Québec quant à lui n’a toujours pas implanté sa prétendue politique d’« interculturalisme ». Dès lors, faut-il s’étonner que les « enfants de la loi 101 » entendus à RDI le 16 juillet 2009 (« Tête de tuque », excellent reportage signé Pierre Mignault) témoignent qu’ils ont beaucoup de difficulté à comprendre leurs camarades « de souche » et à être compris par eux ? Comme quoi le français ne suffit pas à induire l’« interculturalisme », même à l’école.

***

Michel Paille, Démographe, Québec

Spécialiste en démolinguistique et auteur d’une étude sur La fécondité des groupes linguistiques au Québec, publiée par l’Office québécois de la langue française en 2008


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