«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les accusations de racisme de Marissal

Chronique d’André Savard
lundi 4 octobre 2010
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Selon Vincent Marissal, la députée du Bloc Québécois Maria Mourani est raciste. Dans sa chronique de samedi intitulée “Michaëlle Jean part, les deux solitudes restent” il incrimine ce passage d’un prospectus signé par madame Mourani : “Face au mépris collectif que nous manifeste une majorité de Canadiens qui rêvent d’un Canada qui évolue sans tenir compte de nos opinions et de nos valeurs, l’indépendance du Québec s’impose le plus tôt possible”.

Tous ceux donc qui ont une opinion comme celle-là sont racistes, de dire Vincent Marissal. Monsieur Marissal se plaint d’ailleurs de retrouver ces brûlots racistes dans sa boîte aux lettres. Pour lui, puisque cette opinion est raciste, elle ne devrait pas profiter de la liberté d’opinions.

D’abord précisons que le mot “mépris” étymologiquement signifie ne pas attacher de prix, et peut couvrir différents ordres de sentiment de l’indifférence à la mésestime. Peut-il y avoir un mépris permanent des Canadiens en général à l’endroit du Québec ? Des sondages au cours des années ont démontré que les Canadiens ne croyaient ni en l’existence de la nation québécois ni conséquemment à sa qualité de patrie d’une nation. Ils croient moins encore en des droits particuliers, pas même au principe de la liberté de contrat reposant sur la capacité d’autodétermination d’une entité fédérée.

Le Canada a une culture nationale. Cette culture implique des états passagers et des traits permanents. On appelle ces traits permanents de nature culturelle des “isomorphismes”, un terme tiré de la géologie qui désigne les qualités d’un corps presque la même forme cristalline. Quand Trudeau disait que le Québec ne pouvait pas se séparer car ce serait comme un bras qui se dissocie de son propre chef de l’anatomie unitaire, il exprimait un isomorphisme de la culture canadienne.

Les Canadiens pensent par rapport au Québec : “Nous sommes plus grands que vous car nous sommes plus universels. Notre vocation particulière donne à notre pays une vocation à la totalité que par essence le Québec ne peut pas avoir”. Cette prétention s’appuie sur la structure même du pays qui fait du Canada une nation et du Québec sa province.

***

À présent, Marissal veut nous faire croire que pointer du doigt les isomorphismes de la culture nationale canadienne est du racisme, un pur refus de comprendre l’autre. Pour bien comprendre le Canada, il est interdit de dire que c’est un pacte de domination et que les Canadiens entérinent les conditions de la domination. Sous prétexte de dépasser les deux solitudes, on devrait même s’interdire de voir dans le pouvoir canadien, selon l’expression de Foucault, “une suite de conflits qui constituent le corps social”. Interdit de voir l’Etat canadien comme la stratification d’une domination politique de la nation canadienne sur la nation québécoise. Interdit d’accuser la complaisance de l’opinion publique canadienne face à l’exercice du pouvoir au Canada. Ce serait manquer d’un esprit d’ouverture envers l’autre.
Ce sont les Québécois qui se font accuser sans arrêt de repli sur soi et de culte du huis clos. Ce sont les Québécois qui se font dire que des schémas mentaux nocifs brouillent leur faculté de comprendre les intérêts supérieurs d’une nation postnationaliste.

Marissal amorce une dérive qui reviendra à dire désormais que celui qui explique cette récurrence de l’argumentation canadienne est un coupable. Tous ceux qui disent qu’il y a des isomorphismes négatifs à l’endroit du Québec sont désormais des coupables, des racistes. Marissal reprend le flambeau de Michaelle Jean qui voulait abolir les deux solitudes. Encore une fois, au nom de la rupture et de la renaissance, on prêche une vraie connaissance de l’autre basée sur le déni d’un rapport de pouvoir institutionnalisé et sur des accusations de racisme.

Le Canada n’a pas été enfanté par le suprémacisme Anglo-saxon, c’est le nouveau mantra. Il est la patrie de Nouvel Adam. On va se dépouiller du vieil homme, comme disait St-Paul, et on va emprunter des agissements sans distinction d’origine, comme le dirait Stephen Harper. Pas d’isomorphismes négatifs, pas de mépris permanent, pas de ressentiment, on est dans le pays qui aboutit à la vraie connaissance de l’autre.

Dès qu’on parle des isomorphismes de la culture canadienne, non seulement se fait-on accuser de racisme et de préparer un crime contre l’humanité, on retrouve derrière, tout un prophétisme canadien, la vision d’une aimantation canadienne où nous sommes tous des immigrants qui ne diffèrent pas les uns des autres. Il y a le racisme d’un côté et de l’autre le Canada, le pôle du salut.
Dire que la nation québécoise est une solitude et que son avenir réside dans l’évolution au sein de la nation canadienne où tout sera en tout, faire de cela une espérance, annoncer qu’un déploiement rectiligne vers cette état fusionnel sera une victoire contre le racisme, ce sont des isomorphismes de la culture canadienne. Marissal en remplit sa chronique.

Depuis des années, des Québécois sont accusés de racisme, de propager la pensée captive d’une idéologie échappée du réel. Depuis des décennies, on nous dit que la politique canadienne à l’endroit du Québec repose sur le refus des inégalités que représente potentiellement la différence québécoise.

Un jour, on nous dit que la domination n’existe pas. Il y a simplement une hiérarchie dans les appréciations positives et négatives qui sont portées sur les activités de chaque groupe. Un autre jour, on nous dit que le Canada est un idéal qui n’est pas du monde d’en bas mais au-delà. À côté, le Québec est la patrie de l’origine particulière, le “royaume selon la chair”, dirait St-Paul. Mais Marissal nous apprend que l’accusation est un écart, un effet-retard de la solitude, un reste québécois, puis, que les Québécois doivent être autant blâmés pour des appréciations coupables envers le Canada qui se manifestent en des proportions analogues.

Si vous accusez le Canada, vous ne serez pas le premier et on accusera le caractère stéréotypé de votre critique. On divisera avec tant de zèle votre critique en bévues racistes, manquements, insuffisances, erreurs graves. Et on dira que les mérites du Canada se partagent en améliorations, éveils des consciences, essors, succès sensibles. Il y a une hiérarchie des appréciations.
Vous voulez être un intello qui a le sens de la nuance ? Affirmez comme Marissal que vous voulez abolir la solitude de la nation québécoise et que c’est un guide pour l’action. Nous serons tous des Canadiens, tous des rois, tous égaux, à part ceux, bien entendu, qui sont marqués du sceau de l’infamie, les racistes.

André Savard

Commentaires

  • François Tremblay, 5 octobre 2010 11h05

    Voilà un texte d’un vrai lucide. Merci Monsieur Savard.

    Je crois qu’on évacue trop facilement la nature de l’homme dans ces débats. Je veux bien reconnaître qu’il y a de multiples variétés de fourmis, de nids de fourmis, de lieux de fourmis, mais de là à penser qu’elles forment une grande famille de fourmis unis partageant les mêmes idées, fraternisant au quotidien, respectueuses les unes des autres, voulant se fondre d’un nid à l’autre, se globaliser au point que la planète devienne un seul grand nid de fourmis avec des sous nids répartis un peu partout, eh bien, moi, je pense qu’il y a une illusion dans cette vision de l’esprit. Peut-être dans mille ans, pourquoi pas ? Mais pour l’instant, la réalité est autre et ce n’est que lorsque les fourmis du Québec auront la pleine maîtrise de leur nid que celles-ci pourront penser l’avenir et ses rapports aux autres nids planétaires Pour l’instant, cette étape nécessaire et normale dans le monde des fourmis n’a pas encore eu lieu n’en déplaise au grand nid de fourmis canadiennes qui tiennent en domination le nid des fourmis québécoise. On a pas le droit de traiter de raciste la fourmi qui aime son nid et qui en veut la maîtrise totale. Cette fourmi vous parle d’amour et de respect.

  • L&8217;engagé, 4 octobre 2010 23h04

    Votre texte m’a jeté en bas de ma chaise.

    Quelle intelligence, quelle clarté !

    Merci

  • Gilles, 4 octobre 2010 18h05

    Effectivement. En fait il est en train de nous dire qu’il ne peut pas voter pour une raciste C’est son droit de penser ce qu’il veut.

    Mais au plan de l’éthique journalistique c’est plutôt inquiétant. Comment croire qu’il est objectif quand il commente l’actualité en tant que journaliste maintenant qu’il est sorti ostensiblement de son placard Gesquesque

    il fait partie de la brigade à plume de Gesca. Sur un jeu d’échec ce serait, un pion.

  • Réjean Labrie, 4 octobre 2010 11h43

    Chapeau M. Savard !

    Les deux solitudes :

    Le Canada veut avorter le Québec,
    le Québec ne demande qu’à venir au monde.

    Réjean Labrie

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