«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

« Une majorité non transposable en terme d’adhésion politique et idéologique »

« Les Français ne sont pas tombés en admiration devant ce que proposait Emmanuel Macron »

mardi 20 juin


Malgré le succès du parti d’Emmanuel Macron lors des législatives, sa majorité n’est pas transposable en terme d’adhésion politique et idéologique, estime Philippe Marlière, professeur en sciences politiques à l’University College de Londres.

RT France : L’abstention a été encore plus élevée lors du deuxième tour des législatives qu’elle ne l’avait été au premier. Doit-on y voir une lassitude des électeurs face au processus électoral ou d’un déficit d’intérêt général des citoyens pour ce scrutin particulier ?

Philippe Marlière (P. M.) : Il y a plusieurs raisons qui expliquent cette abstention record. La première est qu’il y a eu beaucoup d’élections ces derniers temps. Les deux tours des élections législatives suivent l’élection présidentielle. Il y a donc effectivement une forme de lassitude.

Il faut aussi prendre en compte que l’inversion du calendrier électoral en 2002 – qui a fait passer l’élection présidentielle avant le scrutin législatif – a tendu à faire de l’élection législative une élection quasiment secondaire. On estime qu’après l’élection la plus importante, celle du président, ce vote doit être confirmé en lui donnant une majorité. C’est ce qu’il s’est passé : Emmanuel Macron a été élu et il a bénéficié d’une majorité importante. Il y a toujours une démobilisation de l’électorat dont le parti a perdu l’élection. Si, par exemple, la droite gagne et la gauche perd à la présidentielle, les électeurs de gauche auront tendance à moins aller voter aux législatives.

Ce qui est intéressant dans le cas présent est que l’abstention a touché tous les partis, tous les électorats. Elle a touché l’électorat du FN, de la droite, et même celui d’Emmanuel Macron au deuxième tour. Ce qui explique que la gauche et la droite s’en sont finalement sorties un peu mieux qu’on ne le pensait la semaine dernière.

L’élection présidentielle est un vote de plus en plus personnalisé

RT France : Peut-on expliquer cela par la mise en garde, par les partis d’opposition, de la possibilité d’une majorité absolue écrasante de La République en marche ?

P. M. : Cela a pu jouer. Il y avait la semaine dernière des projections en nombre de sièges qui allaient jusqu’à 450 sur 577 pour la majorité présidentielle, ce qui est absolument énorme. Cela ne laissait qu’à peine 200 sièges pour la gauche et la droite, alors qu’il existe de nombreux partis en France. Cela aurait créé une situation jamais vue : la plus grande majorité jamais enregistrée en France depuis le début de la Ve République.

Finalement, le gouvernement obtient certes une majorité importante avec 350 sièges – LREM en obtient 308 et le MoDem une quarantaine -, mais bien moins écrasante. C’est un très beau score, supérieur à celui des socialistes de 2012 et même à celui de 1988, lorsque le PS avait aussi remporté la majorité. Mais je crois qu’une partie de l’électorat a été pris de peur. Le message d’entre deux tours de la gauche, qui consistait à dire : « Vous avez sanctionné le parti socialiste durement, essayez d’épargner quand même quelques députés socialistes qui ont bien fait leur boulot », est bien passé. Je pense que cela a joué, notamment pour ceux qui étaient localement bien implantés.

On observe le même phénomène pour la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon : il y a eu quelques sièges gagnés d’extrême justesse dans le Nord, à Paris et en région parisienne. On ne s’y attendait pas, ces candidats ayant un retard important au premier tour. Ils l’ont rattrapé car il y a eu cette volonté chez les électeurs de ne pas donner, dans les circonscriptions plutôt de gauche, un autre siège à Emmanuel Macron.

La majorité extraordinaire qu’a Emmanuel Macron n’est pas transposable en termes d’adhésion politique et idéologique

RT France : Pendant le premier tour de la présidentielle, les quatre premiers candidats ont obtenu chacun environ 20% des voix. Pourquoi les suffrages ne se sont-ils pas répartis de la même manière pendant les législatives ?

P. M. : Parce que ce sont des votes de nature différente. L’élection présidentielle est un vote de plus en plus personnalisé. C’est-à-dire qu’un bon candidat qui se repose sur un parti, un programme qui attire l’électorat, et qui, en plus, parvient, par sa personnalité et de ses dons oratoires (ce qui était le cas de Jean-Luc Mélenchon), à occuper l’écran, à se faire remarquer, peut obtenir une adhésion importante.

Il y a aussi une autre explication : cette dernière élection présidentielle a été folle. Elle a enregistré la défaite historique du Parti socialiste et celle, un peu moindre, des Républicains. Il y a eu des transferts de voix qui ne se sont pas faits sur la base de l’adhésion à un programme ou à une personnalité, mais sur les bases d’un vote tactique. Cela a été le cas de Jean-Luc Mélenchon. Il a recueilli 19% des voix, mais il n’y a pas, dans l’électorat français 19% d’Insoumis. Il y en a probablement aux alentours du résultats des législatives : 10-11%. Il a réussi à capitaliser un vote tactique sur sa personne, lui permettant d’atteindre ces 19%. Comme une partie des socialistes et des dirigeants du parti étaient partisans d’Emmanuel Macron, Benoît Hamon a commencé à stagner et à baisser dans les intentions de vote et dans les sondages. Une partie de l’électorat socialiste, voyant ce phénomène, s’est tournée vers Jean-Luc Mélenchon, se disant : « Voilà, on va se garder une chance à gauche en se reportant sur lui, car il est en train de remonter. » La percée de Jean-Luc Mélenchon s’est faite lors des deux dernières semaines de la campagne, pas avant. On a peut-être un peu oublié cela.

C’est pourquoi, à mon avis, l’élection législative enregistre davantage le rapport des forces politiques. Avec néanmoins une nuance d’importance : la majorité extraordinaire qu’a obtenu Emmanuel Macron n’est pas transposable en termes d’adhésion politique et idéologique. Les Français ne sont pas à ce point tombés en admiration devant ce que proposait Emmanuel Macron ! Il a été élu et les Français ont décidé de lui donner les moyens de présider et de gouverner, en lui donnant une majorité franche. Tout s’est joué là-dessus.

RT France : L’Assemblée nationale a été renouvelée à presque 75%. Est-ce un phénomène positif ?

P. M. : La nouveauté, le fait de remplacer des députés qui sont là depuis dix, vingt voire même trente ans pour certains, est évidemment une bonne chose. Il faut du renouvellement, surtout quand ces députés ont pris de mauvaises habitudes : ils cumulent parfois les mandats, sont souvent absents de l’hémicycle, ne sont pas très actifs... Injecter du sang frais dans le Parlement, c’est très positif. Maintenant il faut regarder de près ces 75% de nouveaux élus : parmi les députés LREM, on trouve de nombreux néophytes, des personnes qui n’ont jamais eu de mandat politique. Cela peut être bien, en ce sens qu’ils peuvent venir à l’Assemblée sans idées préconçues, sans mauvaises habitudes, mais il existe également le risque, avec un groupe aussi important de jeunes et inexpérimentés députés, de se retrouver avec une majorité de godillots. On risque d’avoir des députés très dociles, qui vont tout voter sans véritablement observer de près les propositions de loi. Ce n’est pas vraiment démocratique. Mais c’est le fait de tous les partis qui remportent des majorités importantes, cela a déjà existé sous les gouvernements précédents.

Une rébellion au sein de LREM est peu probable

RT France : Pensez-vous qu’avec une telle majorité Emmanuel Macron pourrait abandonner l’idée de faire passer des lois par ordonnances comme il l’avait, par exemple, prévu pour réformer le code du travail ?

P. M. : Avec une telle majorité, il n’aura pas besoin de 49.3 sauf s’il y a des rébellions au sein de sa majorité. Or, une rébellion au sein de son parti est peu probable. C’est là toute la différence avec les socialistes, qui ont vécu une vraie coupure idéologique au bout d’un an du quinquennat de François Hollande. Il y a eu un noyau dur de députés socialistes suffisamment importants pour gêner la majorité. Ils se sont levés pour dire : « François Hollande n’a pas été élu pour mener une telle politique économique de droite, on ne peut soutenir cela. »

Dans le cas d’Emmanuel Macron, je ne pense pas que cette division idéologique et politique surviendra, parce qu’il a été élu sur un programme, notamment économique, qui avait annoncé la couleur. Or les candidats LREM sont d’accord avec ce programme car ce sont des candidats qui viennent principalement de droite ou de l’aile droite du Parti socialiste. Ils sont en accord avec cette politique économiquement assez libérale. Certes, il pourra y avoir des désaccords conjoncturels sur une loi particulière. Mais de manière générale, je ne crois pas qu’il y aura les mêmes tensions continuelles que celles que l’on a pu connaître au sein du groupe socialiste, où les « frondeurs » s’opposaient continuellement à la majorité. Je pense qu’on aura affaire à un groupe parlementaire plus uni.


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