«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le vrai André Mathieu

samedi 8 mai 2010

Parue mardi dernier chez Québec Amérique, la biographie d’André Mathieu écrite par Georges Nicholson est bien l’ouvrage de référence que l’on attendait.

Pour cerner l’intérêt patrimonial du livre de Georges Nicholson , un petit détour s’impose. Voici in extenso le texte de l’Encyclopédie canadienne sur le personnage auquel Georges Nicholson vient de consacrer 593 pages :

« André Mathieu, pianiste et compositeur (Montréal, 18 févr. 1929-id., 2 juin 1968). Surnommé le "Mozart canadien", il commence à composer à l’âge de quatre ans, donne un récital de ses oeuvres à l’âge de six ans et fait ses débuts à la radio en 1936 comme soliste dans son propre Concertino n° 1 pour piano et orchestre. Il étudie tout d’abord avec son père, Rodolphe Mathieu, puis à Paris. Il s’installe à New York après s’y être distingué en 1940 en donnant un concert au Town Hall, puis, à l’âge de 13 ans, il se produit au Carnegie Hall. Il retourne à Montréal en 1943. En 1946, il se rend à Paris où il étudie avec Arthur Honegger (composition) et Jules Gentil (piano). Par la suite, il se met en évidence dans des "marathons de piano". Ce battage publicitaire déçoit ceux qui croyaient en son talent, lequel ne réalisera malheureusement jamais toutes ses potentialités. Ses compositions de jeunesse rappellent celles de Prokofiev. Par la suite, il deviendra un postromantique dans la veine de Rachmaninov. Des extraits de ses compositions forment le thème de la chanson d’accueil et de la partition des XXIes Jeux olympiques de 1976. »

Voici le point de départ. Le reste — soit 592 pages et demie du livre publié par Québec Amérique — n’est que du bonus, sans compter la rectification des grotesques élucubrations de la notule en question, telle cette assertion selon laquelle Mathieu, dans sa jeunesse, était inspiré par Prokofiev, devenant ensuite un « rachmaninovien » sur le tard.

Un précédent

Depuis trois ans environ, sous l’impulsion du pianiste Alain Lefèvre, les observateurs savaient que l’année 2010 serait l’année Mathieu, qu’un film de Luc Dionne mettra sous les projecteurs à partir du 28 mai prochain. La parution opportune de cette biographie s’inscrit dans cette veine.

Le retour du « romantique moderne » à l’avant-scène, entamé en 2003 par l’enregistrement du Concerto de Québec par Yoav Talmi et Alain Lefèvre, a rapidement suscité la curiosité des médias. Il a d’ailleurs donné naissance à un ouvrage à la fin de l’année 2007, Le Portrait d’André Mathieu, de la journaliste et romancière Hélène de Billy, récit de fiction sur fond biographique, genre littéraire fort pratique lorsque, justement, toute la difficulté du sujet réside dans le tri entre la vérité et la légende.

Un ouvrage antérieur, l’André Mathieu de Joseph Rudel-Tessier (éditions Héritage, 1976), reposait largement sur les archives de la mère du compositeur. Quand on se rend compte de l’étrangeté de l’amour de celle qui léchait le front de son fils mort et embrassait le cadavre de la tête aux pieds (chapitre 10 du livre de Nicholson, « Les funérailles »), on est heureux de voir multipliées par Nicholson, à coup de lectures et de rencontres, les sources d’information.

Georges Nicholson a en effet ouvert toutes les boîtes, recueilli de nombreux témoignages, réalisé un travail de moine, celui dont on rêvait et qui semblait totalement impossible. Plus encore : il a donné chair et histoire à un personnage. Un personnage qui n’existait pas, ou n’existait plus.

Car comment faire le lien entre la loque boursouflée et imbibée, arborant lunettes de soleil et cigarette et baragouinant quelques phrases pâteuses, que l’on voit sur quelques films d’archives et le petit Mozart du piano qui faisait l’admiration de Rachmaninov ? Au siècle de l’image, la déchéance rendait invraisemblable le génie qui avait cessé de produire à 25 ans. Il était plus facile d’oublier. Et, malgré sa devise, le Québec aime oublier.

Ceci devrait du moins régler l’une des questions, à savoir si le phénomène Mathieu ne serait pas un peu trop monté en épingle par un certain pianiste. N’oublions pas que, pour une partie du milieu musical, André Mathieu est un moins que rien : « L’attention reste musicologiquement un peu sympathique sans que rien d’artistique ne suinte. De nos jours, même un ordinateur sait composer de la sorte », écrivait François Tousignant en 2003 dans Le Devoir à propos du Concerto de Québec, parlant par ailleurs de « thèmes navrants que le pianiste tente de faire passer pour des éclairs originaux ». À l’opposé de l’échiquier, Alain Lefèvre déclare dans l’entretien en préambule du livre : « Il y a chez cet homme un génie mélodique que personne ne peut comprendre et que personne ne pourra jamais lui enlever. »

Il est désormais acquis que Mathieu sait inventer des mélodies marquantes, mais qu’il est fort défaillant dans l’art de les agencer. Le 4e Concerto que l’on a applaudi récemment à Montréal est, qu’on le veuille ou non, une oeuvre orchestrale de Gilles Bellemare sur des thèmes d’André Mathieu. L’utilité du travail de Georges Nicholson dépasse largement ce qu’on peut penser d’André Mathieu. En plongeant dans le Québec artistique de l’après-guerre en colligeant lettres et comptes rendus, ce livre est une pierre consolidant, presque in extremis, un pan de notre mémoire culturelle collective.

L’enfant sans enfance

Le philosophe allemand Friedrich Schlegel, qui s’est penché sur l’importance de l’histoire de l’art, écrivait à propos de la littérature, il y a deux siècles : « Dans chaque littérature il existe certainement quelque chose d’universel et d’objectif dans la mesure où l’esprit humain se manifeste sous des formes universelles adéquates à sa nature. Mais elle ne manquera jamais de quelque chose d’individuel et de spécial, dans la mesure où pareille manifestation est modifiée, comme le requiert la nature même du langage, par les circonstances locales. »

La destinée d’André Mathieu éclaire notre individualité et identité en tant que société. Le Québec a-t-il compris l’importance de cultiver, de connaître son histoire et ses acteurs ? Sans doute pas. Mathieu est un maillon sans équivalent de notre histoire musicale. Il appelait et méritait donc ce travail.

La brique de Georges Nicholson tamise enfin toute la mythologie entourant Mathieu. Faire le tri ente légendes et faits semblait mission impossible : Georges Nicholson s’est de toute évidence pris au jeu, pour le bien de tous. On suit cette saga hors du commun de la seule manière qui vaille : pas à pas. On apprend ainsi beaucoup de choses sur les séjours de Mathieu à Paris, ses écrits, son engagement nationaliste. On revit des événements, comme cette mort par noyade évitée de justesse à l’âge de 15 ans. On suit comme un feuilleton la correspondance acrimonieuse entre Rodolphe Mathieu (le père d’André) et Wilfrid Pelletier.

Le livre dévoile bien des circonstances qui ont nui au développement musical d’André Mathieu, des concours de circonstances parfois, comme l’irruption de la Seconde Guerre mondiale au moment où André était retourné au Québec. « J’espère que ce ne sera pas trop long », écrit Rodolphe Mathieu aux mécènes parisiens partis au front. L’anecdote en dit long sur ce qui entourait André, cet enfant sans enfance parti dans la vie avec le très lourd handicap d’une dépendance affective maladive à l’égard de ses deux parents. Le retour de bâton à l’adolescence fut violent et in fine fatal.

À lire Georges Nicholson, il n’y a probablement pas de moment où tout bascule, mais simplement un terrible désalignement des astres, sur tous les plans, qui ont fait basculer un être humain qui aurait dû apprendre là où, déjà, on le poussait à récolter, à exploiter un talent hors normes.

La rigueur du travail de Nicholson se voit d’abord dans la qualité de l’édition. Combien de livres sur la musique se discréditent simplement par les orthographes fantaisistes des noms propres ? Pas de ça ici... même si on peut ergoter sur le choix de l’orthographe Rachmaninoff — prisée dans les pays anglo-saxons — par rapport à Rachmaninov ! Il y a enfin le goût du détail que l’on sent partout, et particulièrement dans la rigueur des annexes, dont un inattendu et surprenant florilège d’aphorismes, d’une misogynie aigrie.

La bataille n’est pas finie : la liste des oeuvres permet de percevoir, au-delà de l’engagement particulier du pianiste Alain Lefèvre, tout le travail d’édition qui reste à faire pour simplement permettre à Mathieu d’exister musicalement.

***

ANDRÉ MATHIEU
Une biographie de Georges Nicholson
Québec Amérique
Montréal, 2009, 593 pages


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Livres - revues - 2010

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