«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le théorème irrésolu de Pier Paolo Pasolini

Chronique de Patrice-Hans Perrier
samedi 4 juin 2016
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Nota bene : reprise d’un article de réflexion publié sur le site Dedefensa.org le 26 août 2015.

La figure iconoclaste du cinéaste italien nous interpelle en cette époque de soumission et de trahisons multiples. Nous avons décortiqué les derniers écrits polémiques de Pasolini publiés sous le titre d’« Écrits corsaires » (*). Déjà, au beau milieu des années 1960, ce dernier avait compris que la Société de consommation était un fascisme en état de gestation. Nous nous débattons, quarante années après son assassinat, dans les méandres d’un véritable Léviathan qui achève de consommer ce que nous avions de plus précieux : notre innocence.

Fasciné, très tôt, par la culture populaire des bidonvilles et des banlieues ouvrières de l’après-guerre, le cinéaste Pier Paolo Pasolini prendra la relève du néoréalisme italien en travaillant la pellicule sur un mode à mi-chemin entre le documentaire et la fable surréaliste. Reprenant les canons esthétiques du néoréalisme, Pasolini termine en 1962 un film poignant intitulé Mamma Roma. Mettant en scène une Anna Magnani qui deviendra son égérie, et une source d’inspiration pour d’autres cinéastes prometteurs, le metteur en scène brosse un tableau saisissant des faubourgs de la Ville éternelle. Jeune quarantenaire, Pasolini aborde, finalement, le cinéma à la manière d’un écrivain et d’un sociologue qui a vécu « pour de vrai » auprès des classes défavorisées de l’Italie de l’après-guerre.

Praticien d’un « cinéma-vérité » proche de la tradition documentaire, Pasolini capte l’ambiance extraordinaire des bas-fonds romains en faisant déambuler son personnage principal – une prostituée qui tente de fuir son inhumaine condition – dans les alentours du Parc des aqueducs et de l’aqueduc de l’Aqua Claudia. Cet opus cinématographique inaugure une pratique qui deviendra sa véritable signature : filmer le plus possible les décors naturels de la cité et mettre en scène des figurants qui ne sont pas des professionnels du septième art. Tourné en noir et blanc, Mamma Roma ressemble à une véritable plongée au plus profond de l’existence quotidienne de ce « petit peuple » qui n’est déjà plus qu’un lointain souvenir.

Le témoin oculaire d’une époque de transition

« … la société de consommation de masse, en recouvrant artificiellement le tissu vivant de l’Italie par un ensemble insipide et uniforme de valeurs pragmatiques propres à l’idéologies du « bien-être », a littéralement étouffé l’identité du pays, a broyé dans une même machine imbécile de normalisation tous les particularismes culturels, les « petites patries » et les mondes dialectaux de la campagne italienne, jusqu’à modifier moralement et même physiquement le paysan pauvre … »
Pier Paolo Pasolini, in « Écrits corsaires – Scritti Corsari »

Artiste manifestement en porte-à-faux face aux élites de son époque, Pasolini tente de témoigner du délitement des anciennes cultures populaires au profit de l’impérialisme de cette société de la consommation qui ne tolère plus aucune forme de dissidence. Militant communiste de la première heure, pourfendant les nostalgiques de l’ancien régime fasciste, le bouillant polémiste refuse de basculer dans le « camp du bien » représenté par un gauchisme à la mode qui fera, de plus en plus, le jeu du grand capitalisme international. Réalisant que la démocratie-chrétienne d’après-guerre sert toujours les mêmes intérêts qui contrôlaient les fascistes de l’ère mussolinienne, Pasolini tente de cerner avec une précision sans faille la transition qui s’est amorcée durant les « trente glorieuses » (1945 – 1975).

Le portrait de cette période de transition est loin d’être reluisant. Pendant que la masse des anciens prolétaires, comparés à des « néo-bourgeois », se laisse embrigader par la société de consommation, un véritable pouvoir occulte tisse sa toile et provoque des crises artificielles qui auront pour effet d’accélérer la transformation en profondeur de la société italienne. Les élites aux manettes utiliseront une « stratégie de la tension », savamment dosée, afin de mettre en scène ses troupes de choc. Cette montée en crescendo de la tension atteindra son point culminant avec l’attentat terroriste de la gare de Bologne en 1980. Ce qui constitue un des attentats terroristes les plus meurtriers du XXe siècle aura des conséquences considérables sur les futures orientations de la vie politique en Italie.

Pier Paolo Pasolini sera, envers et contre tous ses détracteurs, l’observateur lucide et prophétique d’une époque charnière qui peut se comparer à celle qui fut le théâtre de la dissolution du gaullisme en France. Pasolini décrypte, avec plusieurs coups d’avance, la mutation de l’ancien monde paysan et patriarcal vers une société de consommation qui permet d’agréger les citoyens au sein d’une « internationale » néolibérale qui ne dit pas son nom. Parlant de la démocratie-chrétienne, il souligne que « bien que ce régime ait fondé son pouvoir sur des principes essentiellement opposés à ceux du fascisme classique (en renonçant, ces dernières années, à la contribution d’une Église réduite à n’être plus qu’un fantôme d’elle-même), on peut encore très justement le qualifier de fasciste. Pourquoi ? Avant tout parce que l’organisation de l’État, à savoir le sous-État, est demeurée pratiquement la même ; et plus, à travers, par exemple, l’intervention de la Mafia. La gravité des formes de sous-gouvernement a beaucoup augmenté ». Faisant allusion aux lobbys de l’ombre qui poussent leurs pions, Pasolini se rapprochait des conceptions actuelles qui ont trait à l’« État profond » et autres réseaux de gouvernance « occulte » ayant fini par court-circuiter l’appareil d’état.

Quand le discours des politiques sonne faux

Profondément influencé par la pensée critique d’Antonio Gramsci – un théoricien marxiste qui mettra de l’avant le primat de l’ « hégémonie culturelle » comme moyen central de maintien et de consolidation de l’appareil d’état dans un monde capitaliste –, Pasolini réalise que les élites italiennes aux commandes utilisent un discours politique caduc. Manipulant des concepts qui avaient leur raison d’être avant la Deuxième guerre mondiale, la classe politique italienne se comporte en véritable somnambule, incapable de comprendre ce qui se trame derrière la scène. La dislocation des anciens lieux de reproduction des habitus socioculturels et religieux semble avec été provoquée par la mutation d’un capitalisme qui ne se contente plus d’exploiter les masses.

Il s’agit de transformer les citoyens en consommateurs dociles, sortes de citadins décervelés qui ont perdu la mémoire. Chassés de leurs anciens faubourgs, relocalisés dans des banlieues uniformes et grises, les nouveaux citoyens de la société de consommation ne possèdent plus de culture en propre. Il s’insurge contre le fait qu’« une telle absence de culture devient [devienne], elle aussi, une offense à la dignité humaine quand elle se manifeste explicitement comme mépris de la culture moderne et, par ailleurs, n’exprime que la violence et l’ignorance d’un monde répressif comme totalité ».

Le délitement de l’ancienne société

Pasolini s’intéresse à cette perte des repères identitaires qui finit par gruger les fondations d’une société déshumanisée par le passage en force du nouveau capitalisme apatride des années d’après-guerre. Il n’hésite pas à parler de « révolution anthropologique » et va jusqu’à affirmer « que l’Italie paysanne et paléo-industrielle s’est défaite, effondrée, qu’elle n’existe plus, et qu’à sa place il y a un vide qui attend sans doute d’être rempli par un embourgeoisement général, du type que j’ai évoqué … (modernisant, faussement tolérant, américanisant, etc.) ». À la manière des précurseurs du cinéma-vérité et documentaire québécois, Pier Paolo Pasolini filme, enregistre et consigne les derniers sédiments d’une société archaïque en voie de dissolution. Pris à parti, dans un premier temps, par les ténors de la droite, ce créateur iconoclaste finira par s’attirer les foudres de l’intelligentsia au grand complet.

Un humaniste dégouté par la violence ordinaire

Il est impératif de lire (ou de relire) ses « Écrits corsaires » qui rassemblent un florilège de ses meilleurs pamphlets et autres écrits polémiques. Démontrant une intelligence critique sans pareil, Pasolini demeure un véritable hérétique qui n’a jamais baissé la garde face aux trop nombreuses impostures d’une intelligentsia, de droite comme de gauche, corrompues jusqu’à la moelle. Militant communiste, non-croyant et anticonformiste, il se désole, néanmoins, de la disparition de cette foi catholique qui représentait un des « relais » de l’authentique culture populaire. S’il s’est élevé contre le pouvoir démagogique des autorités ecclésiastiques et politiques de l’ancien régime, il admet que celui de la nouvelle classe technocratique est encore plus effrayant.

Il tente d’esquisser le profil de cette hyper-classe mondiale qui s’est installée à demeure depuis : « Le portrait-robot de ce visage encore vide du nouveau Pouvoir lui attribue des traits « modernes » dus à une tolérance et à une idéologie hédoniste qui se suffit pleinement à elle-même, mais également des traits féroces et essentiellement répressifs : car sa tolérance est fausse et, en réalité, jamais aucun homme n’a dû être aussi normal et conformiste que le consommateur ; quand à l’hédonisme, il cache évidemment une décision de tout pré-ordonner avec une cruauté que l’histoire n’a jamais connue. Ce nouveau Pouvoir, que personne ne représente encore et qui est le résultat d’une « mutation » de la classe dominante, est donc en réalité – si nous voulons conserver la vieille terminologie – une forme « totale » de fascisme ».

Plus que jamais d’actualité, le vibrant témoignage de Pier Paolo Pasolini interpelle ceux et celles qui ont à cœur de refonder les agoras de nos cités prises en otage. Ses écrits polémiques, ses films et sa truculente poésie sont encore accessibles. Mais, pour combien de temps encore ?

Patrice-Hans Perrier

Notes

(*) Écrits corsaires – Scritti corsari, une compilation de lettres brulantes mise en forme en 1975. Écrit par Pier Paolo Pasolini, 281 pages – ISBN : 978-2-0812-2662-3. Édité par Flammarion, 1976.

Commentaires

  • Michel Blondin, 15 août 2016 09h37

    J’ai vu les deux films de Pier Paolo Pasolini. Deux documentaires l’un sur René Descartes et l’autre Blaise Pascal. Mon intérêt était surtout de nature de l’histoire des mathématiques.
    Pellicule de l’époque avec ce que cela veut dire (peut-être du 8 millimètres), en italien bien sûr et avec une traduction en latin. Des films début 1960, je crois. Les portraits étaient de l’ordre de documentaires avec une prédominance de l’esprit de religiosité de l’époque dont on sentait la critique et le poids dans un contexte presque secret. Descartes a écrit souvent en langage codé pour ne pas se faire prendre comme hérétique comme Galilée.

    On y voyait aussi le Descartes s’intéressant à la dissection des corps, à la recherche sans doute de l’âme. Puis, du philosophe pris avec les difficultés et une vie de l’époque rigoriste et austère. Quant à Pascal, c’est l’homme de science, chétif et son laboratoire de recherche chez son père, percepteur d’impôt. Son expérience de la nature a horreur du vide et reliée à la pression atmosphérique près de Montferrand est fort explicite de ses réalisations.

    On y voit aussi la rencontre entre ces deux grands philosophes et mathématiciens dans une rencontre historique où les concepts s’entrechoquent.Deux documentaires de grande qualité dont l’atmosphère relevait de la minutie avec des tableaux saisissants.

    Présentées à Montréal, il y a cinq ans, les discussions d’après ces documentaires n’ont pas monté malgré la présence de personnes liées au montage de ces films.
    Mais, il est clair que Pier Paolo Pasolini est un grand cinéaste contestataire et critique qui s’inscrit dans les grandes pointures de réflexion sur l’occident.
    Je n’ai aucune difficulté a le revoir aussi dans une sorte de critique de l’hégémonie de la consommation de masse et des effets pervers de nivellement par le bas.
    De plus en plus d’économistes font les critiques qui demeurent encore au niveau universitaire.
    Certains dont Thomas Piketty par un effet de l’application de données sur trois siècles et sur 40 pays commence à défoncer les mythes du néolibéralisme et tutti quanti.

    Descartes et Pascal ont révolutionné leur siècle par l’application de la science à des domaines qui a permis des avancées sociologiques. Il nous faut une révolution socio-financière qui se fera par les analyses de données incontournables et détruiront les mythes des bienfaits de la consommation de masse et des principes de ruissellement, du cosmopolitisme, etc.

    (note, la conjecture est un énoncé non démontré ou irrésolu, le théorème est une certitude et une résolution)

  • Francis Déry, 14 juin 2016 05h49

    La définition du mot « fascisme » varie selon les idéologies.
    Même Franklin Delano Roosevelt est un fasciste avec la première mouture de son New Deal.

    https://www.contrepoints.org/2014/01/14/153147-le-new-deal-netait-pas-casher

  • Bruno Deshaies, 6 juin 2016 13h29

    « Il s’agit de transformer les citoyens en consommateurs dociles… » (Dixit le système politico-économique)

    Bruno Deshaies, 6 juin 2016 2016-06-06 13:25

    En effet, la société de consommation a des effets pervers jusqu’en politique. Les professionnels de la politique sont rendus à traiter les citoyens comme des consommateurs. Ne sont-ils pas des clientèles de consommateurs des services publics de l’État ?

    Par ailleurs, ces professionnels de la politique s’interrogent un peu moins sur le statut du contribuable qui paie des impôts. Ils ne le considèrent même plus comme un électeur ou une électrice mais comme voteur(e). Ils comptent des votes et ils font ou ils scrutent des sondages pour découvrir leur vision du futur. Comme on peut le constater, leur horizon est plutôt limité : l’Actualité ou les Actualités (avec un grand « A ». Foin du Passé ! Il faut être pragmatique ! L’indépendance dans la semaine des quatre-jeudis.

    Quant aux paradis fiscaux, nos professionnels politiques proposent à la société de faire des ententes avec des citoyens qui manipulent sans vergogne les règles du fisc avec une armée d’avocats et de comptables répartis sur la planète dans des bureaux cossus liés à des centaines de pions qui servent de prête-noms – sans parler du rôle que jouent nos très honorables banques. Malgré des révélations fracassantes, le stratagème continue de fonctionner à plein régime des paradis fiscaux sans que nous puissions en voir la fin. Même les suites à la Commission Charbonneau, on n’en verra pas la fin de notre vivant. Et la justice dans le cas de Claude Robinson vs Cinar… Où est-il rendu l’argent même si les bandits sont condamnés et emprisonnés ? Ils iront en appel !

    Le délitement est dans toute cette crasse politico-économique ainsi que dans le système capitaliste qui est aussi pugnace que les Églises au nom du profit ou de Dieu. Le profit avant le bien commun qui passe après les « intérêts supérieurs », cette expression très ambiguë et passe-partout, qui portent ombrage à la conscience du respect du bien commun qui dit plus et mieux que l’expression galvaudée du « vivre ensemble » que nous serinent à tour de bras les défenseurs du multiculturalisme sous le couvert des « droits et libertés » sans contraintes réelles. La Justice avec un grand « J » respecte tout le monde, n’est-ce pas ?

    Le citoyen et la citoyenne au Québec tout autant que l’électeur et l’électrice et, bien sûr, le contribuable ne savent plus de quelles façons ils doivent se prendre pour vivre ou survivre. En plus, l’épée de Damoclès d’un référendum dont les politiques ne savent même plus eux-mêmes quoi en faire ne sachant pas nous dire clairement ce que c’est que l’indépendance ou que les fédéralistes nous racontent des histoires sur tous les bienfaits d’une fédération la-plus-meilleure-du-monde. Le champ est donc libre pour les fédéralistes de faire rêver le petit peuple « voteur »-consommateur pour sauver quelques biens économiques pendant que les crapules se remplissent les poches.

    La lutte sociale n’est pas terminée et la lutte nationale n’a pas encore commencée au Québec. La poule ou l’œuf ? Peut-on faire l’indépendance et transformer la société ou transformer la société avant de faire l’indépendance ? Quoi faire ? Proposer, d’une part, une trousse gratuite d’effets scolaires à tous les enfants des écoles publiques ou, d’autre part, un cours d’histoire nationale obligatoire au collégial ? Est-il possible de marcher et de mâcher de la gomme en même temps ? Pourquoi les candidates et les candidats ne livrent-ils pas un discours compréhensible qui s’adresserait au public québécois sur l’indépendance politique du Québec ? Un discours qui aura de l’élévation !

    Le public s’attend à ce que vous dépêtriez, sous nos yeux, ce que vous voulez nous dire sans vous empêtrez dans le processus référendaire, les sondages, l’article 1 du programme du PQ, le projet de société qui fourmille dans les dossiers de la fonction publique ou de la prochaine élection sur un horizon de 2 ans. Mettez fin aux discours qui sonnent faux et qui sont creux. Car la parole suscite les ardeurs, partant l’action orientée vers une fin-en-vue noble.

    Peut-on voir plus loin dans le Passé et proposer une vision stimulante pour le Futur avec sérénité ?

  • Marcel Haché, 5 juin 2016 16h51

    Quel texte remarquable.

    « S’il s’est élevé contre le pouvoir démagogique des autorités ecclésiastiques et politiques de l’ancien régime, il admet que celui de la nouvelle classe technocratique est encore plus effrayant. »

    N’est-ce pas la situation dans laquelle Nous Nous débattons ? Vivement un redressement national.

  • Jean Claude Pomerleau, 4 juin 2016 18h50

    De tous vos textes que j’ai lue, celui-ci est le plus marquant.

    JCPomerleau

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