«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Qui donc a intérêt à truquer les sondages ? Poser la question, c’est y répondre

Le sondage truqué CBC-EKOS sur l’exode des Québécois

Un sondage réalisé à la mi-février 2014 par la firme EKOS Research, pour le compte de la CBC, a fait beaucoup jaser dans les médias. D’entrée de jeu, la CBC affirme que « la moitié de la population anglophone et allophone du Québec a songé à quitter la province au cours de la dernière année »(1). Par contraste, « seulement 11% des répondants francophones ont considéré en faire autant », soit près de 700 000 Québécois de langue maternelle française en 2011 !

La CBC précise que « les raisons majeures mentionnées par les gens justifiant leur départ ne sont pas liées à la question linguistique » : « les taxes, les emplois, l’incertitude politique et l’économie sont les raisons les plus importantes qui ont été déclarées » à l’enquêteur. « L’état de l’économie viendrait tout juste derrière l’incertitude politique comme raison majeure de quitter éventuellement le Québec ».

EKOS 2014, EKOS 2013, du pareil au même

Ce type de sondage n’est pas nouveau. En effet, la CBC a commandé une enquête de même nature à EKOS en 2013. Sans surprise, les résultats des deux enquêtes sont similaires : « 42% des personnes interrogées [en 2013] ont déclaré avoir envisagé de quitter la province à la suite de la victoire du PQ » aux élections générales québécoises de septembre 2012. J’en ai commenté les résultats sur mon blogue au HuffPost Québec il y a à peine plus d’un an.

Bien que le sondage ne fasse pas ressortir la question linguistique, les entrevues effectuées « au hasard » par la CBC, y conduisent. Selon cette vox populi, la langue serait à la source « des sourcillements - eyebrows - de certains membres de la communauté anglophone ». Selon Jackie Smith, agente d’immeuble, des clients francophones voudraient partir pour inscrire leurs enfants à l’école anglaise. Fatiguée par la « surveillance linguistique embusquée - linguistic roadblocks - », Ginny Roy prétend que des personnes qui lui parlaient anglais avant l’élection générale de l’automne 2012 auraient cessé de le faire par la suite.

Mais le comble vient de Marc Stamos. Rencontré une première fois à Montréal en 2013, ce manifestant opposé au renforcement de la loi 101, songeait alors à « retourner en Ontario pour la première fois en 17 ans ». Toujours domicilié au Québec en février 2014, la CBC l’interroge à nouveau pour l’entendre dire « qu’il se demande, avec plusieurs de ses connaissances, s’ils doivent encore traverser une autre période de turbulence - « the whole roller-coaster » - advenant l’élection d’un gouvernement péquiste majoritaire » à l’élection du 7 avril prochain.

Rencontré une deuxième fois par hasard, ce Marc Stamos ? Sûrement pas. Le journaliste de la CBC, Bernard St-Laurent, avait sans doute conservé ses coordonnées pour faire réentendre la musique qui l’intéressait.

Que valent les intentions de migrer ?

Dans mon billet de l’an dernier, j’ai montré que « la relation entre la conjoncture politique et les migrations anglophones apparaît plutôt erratique » sur une période de 40 ans. J’ajoutais que « limiter la conjoncture politique à la langue et au projet de souveraineté, est pour le moins très sommaire ». Y ajouter maintenant le contexte économique brouille davantage la relation plutôt que de l’éclaircir.

Or, la question posée aux Québécois lors du sondage se lit ainsi : « Avez-vous sérieusement pensé quitter le Québec dans la dernière année ? [« Have you seriously considered leaving Quebec in the past year ? »]. C’est ce qui s’appelle « souffler une réponse ». En effet, le répondant reçoit la question en pensant qu’il devrait avoir de bonnes raisons de partir du Québec. Il s’agit manifestement d’un trucage, car l’idée de migrer ne vient pas du répondant à qui on aurait posé la question suivante : « Face à la situation présente, que comptez-vous faire ? »

Aux yeux du ROC (Rest of Canada) en général, et de la CBC en particulier, la situation économique, politique et linguistique du Québec sont des raisons suffisantes pour chercher à refaire sa vie ailleurs. Il s’agit là d’un a priori que l’on cherche à illustrer, peu importent les moyens.

Le sondage EKOS-CBC laisse beaucoup de poussière sous le tapis. En isolant le Québec des autres provinces canadiennes, on laisse sous-entendre que la « Belle province » est la seule à compter des pertes migratoires au sein du pays. Par contraste, le ROC serait un eldorado prompt à accueillir les malheureux Québécois les plus motivés à refaire leur vie ailleurs.

Comparer le Québec aux autres provinces

Tiré du site Internet de Statistique Canada,le tableau ci-joint donne une toute autre image de la réalité. Au cours de la décennie 2001-2011, seules la Colombie-Britannique et l’Alberta ont accueilli plus de personnes en provenance des autres provinces qu’elles n’en ont perdues. À l’inverse, les huit autres provinces canadiennes, dont l’Ontario, ont connu un solde migratoire négatif.

Parmi les provinces ayant affiché des pertes migratoires, le Québec ne fait pas aussi mauvaise figure que l’on voudrait faire croire. Seul l’Ontario a fait un peu mieux que lui avec des pertes décennales de 73 personnes par 10 000 habitants, comparativement à 81 personnes par 10 000 de population au Québec.

Au centre du Canada, le Manitoba et la Saskatchewan ont inscrit des soldes migratoires négatifs beaucoup plus inquiétants, arrivant respectivement première et troisième par l’importance de leurs pertes au prorata de leur population, soit -376 et -245 personnes par 10 000 habitants.

Enfin, à l’Est du pays, les quatre provinces de l’Atlantique ne présentent guère une situation enviable à cet égard. C’est particulièrement le cas de Terre-Neuve-et-Labrador dont les pertes (-321 pour 10 000) se classent au deuxième rang derrière celles du Manitoba.

Je ne pousserai pas l’outrecuidance jusqu’à défier EKOS-CBC par une question piège. Il serait en effet tentant de solliciter un commentaire sur les soldes migratoires négatifs de huit provinces canadiennes sur une période de 10 ans, tout en gardant à l’esprit ce qui a déjà été dit du Québec.

(1) Traduction libre de l’auteur de toutes les citations tirées d’un texte original en anglais.


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