«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les années qui viennent s’annoncent les plus turbulentes depuis plusieurs générations.

Dans le contexte de la plus grave crise depuis 1929

Le retour en force du nationalisme économique

Les avantages du Québec

Chronique de Richard Le Hir
vendredi 21 mars 2014
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(Notes pour une conférence prononcée à l’invitation de la Société Gatineau Monde à Gatineau, le 5 mars dernier. - Richard Le Hir)

Mon titre en surprendra plus d’un. Comment peut-on raisonnablement croire, en cette époque de mondialisation accélérée des marchés, à un retour aux pratiques du nationalisme économique qui avaient cours dans les premiers trois quarts du vingtième siècle ?

La raison en est bien simple, c’est que nous n’en aurons très bientôt plus le choix.

Notons tout d’abord que ce ne sera pas la première fois dans l’histoire qu’un tel retour en arrière se produira. Il faut lire l’excellent essai de John Ralston Saul paru en 2005 sous le titre The Collapse of Globalism and the Reinvention of the World pour comprendre que la fin du dix-neuvième siècle et les tout débuts du vingtième avaient déjà été les témoins d’une importante vague de mondialisation qui avait fini par se briser sur les récifs acérés de la Première Guerre mondiale .

L’entre deux guerres n’allait pas se révéler très propice à la reprise du courant de mondialisation, et il faudra attendre les années qui suivront la Deuxième Guerre mondiale pour que les efforts de reconstruction nécessaires en Europe et le leadership américain remettent cette idée à l’ordre du jour.

Le mouvement s’accélèrera dans les années 1960 et connaîtra une importante progression dans les années 1980 avec la réalisation par les pays développés que leur appareil industriel était de plus en plus empêtré dans un carcan législatif et règlementaire qui alourdissait leurs coûts et les exposait à la concurrence croissante de pays en voie de développement ou du tiers monde non assujettis à ces mêmes contraintes.

Celles-ci étaient principalement de deux ordres, environnemental et social.

Sur le plan environnemental, les entreprises étaient de plus en plus nombreuses à se retrouver en fin de cycle d’investissement et à devoir moderniser leurs équipements et installations au moment même où elles se trouvaient confrontées à la nécessité de nettoyer leurs sites - dont certains étaient en opération depuis des décennies - avec tout ce que cela suggère comme pollution accumulée à des époques où les préoccupations environnementales n’existaient tout simplement pas ou étaient beaucoup moins intenses.

Simultanément, elles devaient investir dans de nouvelles technologies beaucoup plus coûteuses pour répondre à des normes beaucoup plus rigoureuses et, chacune pour des raisons différentes, n’avaient tout simplement pas la capacité financière de poursuivre leurs activités. La tentation d’y mettre fin ou de les délocaliser vers des cieux plus cléments devenait très forte.

Sur le plan social, les entreprises devaient répondre à des demandes de plus en plus exigeantes sur le plan salarial tout en étant confrontées à une avalanche de nouvelles normes en matière de santé et sécurité au travail qui gonflaient leurs coûts. Encore là, la pression à la cessation des activités ou à la délocalisation devenait irrésistible.

Les entreprises qui choisissaient de délocaliser devaient d’abord s’assurer qu’elles ne perdraient pas l’accès aux marchés dans lesquels elles cessaient de produire. Elles déployaient donc une intense activité de lobbying auprès des États et des instances internationales chargées d’encadrer le commerce international pour que soient abaissées toutes les barrières tarifaires et non tarifaires qui pouvaient encore exister pour limiter leur accès aux marchés ou alourdir leur structure de coûts.

Les pays les plus touchés par ce phénomène d’exode s’étaient laissés convaincre par leurs élites économiques que leur dynamisme allait favoriser l’apparition de nouvelles activités qui remplaceraient éventuellement celles qu’ils perdaient, et le fait est que, pendant quelques années, surtout à partir du milieu des années 1980, l’essor fulgurant de l’industrie des services financiers allait faire illusion, au point que l’on constaterait au début des années 2000 un renversement presque symétrique de la proportion respective de la contribution des services financiers et du secteur manufacturier au PIB de ces pays.

Parallèlement à ce processus de financiarisation des économies, les effets de leur désindustrialisation commençaient à se manifester assez durement, notamment dans l’effondrement des classes moyennes qui avaient pu prendre leur envol à la faveur de l’industrialisation, et qui se retrouvaient maintenant victimes de la désindustrialisation.

Commençaient également à apparaître de plus en plus souvent des bulles spéculatives qui, en éclatant, provoquaient d’importants effets déstructurants. Ce fut tout d’abord le cas de la bulle des titres technologiques au début des années 2000, puis celle, beaucoup plus grave encore, de l’immobilier résidentiel aux États-Unis, exacerbée aussitôt par la crise de la titrisation des crédits hypothécaires à risque (subprimes), qui allait à son tour agir comme déclencheur de la crise financière de 2008.

Six ans plus tard, cette crise n’est toujours pas jugulée. La solution retenue pour en venir à bout, l’assouplissement monétaire quantitatif, un euphémisme qui décrit tout simplement le recours débridé à la planche à billets, ne fonctionne pas. L’injection massive de liquidités dans l’économie mondiale par les banques centrales ne parvient tout simplement pas à repartir le moteur de la croissance, et les États s’endettent de plus en plus.

Intimidées par le monstre qu’elles ont créé, les banques centrales tentent de se sortir sur la pointe des pieds du pétrin dans lequel elles se sont fourrées, jusqu’ici sans succès, pendant qu’apparaissent, à tous les niveaux et dans tous les domaines, des signes graves de dysfonctionnement que la peau de chagrin qui fait office de croissance ne parvient plus à masquer.

Le monde est entré dans une phase de désordres (politiques, économiques, sociaux et culturels) particulièrement aiguë qui constitue généralement le prélude à de grands bouleversements. Et comme si cela ne suffisait pas, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, se pose aussi la question du sort de la planète.

Les années qui viennent s’annoncent les plus turbulentes depuis plusieurs générations.

Une chose est cependant certaine, le projet de gouvernance mondiale élaboré par des élites non élues en différents endroits du monde n’y survivra pas car sa mise en place, à ce jour inachevée, est à l’origine de plusieurs des désordres auxquels la terre toute entière est désormais confrontée.

Et la précipitation qu’elles mettent actuellement, à coup d’ententes de libre-échange toujours plus ambitieuses et réductrices des pouvoirs nationaux, pour tenter de fixer leurs acquis pour le monde d’après, a quelque chose de franchement pathétique devant la puissance des forces qui s’apprêtent à se déchaîner.

Lorsque la poussière sera retombée, il faudra reconstruire, et les États Nations seront la seule base sur laquelle il sera possible de le faire, comme l’ont démontré les expériences précédentes évoquées dans l’ouvrage de John Ralston Saul cité au début de cet article.

Au fond, il s’agira pour ceux-ci de se réapproprier leur présent dans l’état qu’ils le retrouveront, et, sur des bases nécessairement démocratiques parce que ce seront les seules capables de favoriser la mobilisation de leurs populations et le développement des solidarités essentielles à la relance de leurs économies, de définir leur avenir à partir d’une vision largement partagée.

Devant cet exercice, tous ne seront pas égaux. Chaque pays a son histoire, sa géographie, sa culture, ses valeurs, ses voisins, ses défis, ses richesses, ses ressources, ses carences, ses déficits, son génie, ses forces, ses faiblesses, son stade de développement, ses intérêts et sa conception de ceux-ci, et seule une bonne analyse de l’ensemble de ces facteurs permettra à chacun de tirer avantageusement son épingle du jeu.

Les approches du style « one size fits all » relèvent d’une utopie fondée sur leur attrait sur le plan utilitaire. Elles n’ont cependant aucun fondement dans la réalité. Tôt ou tard, celle-ci finit par reprendre ses droits.

Le cas du Québec

Un simple survol de sa situation nous permet déjà de voir à quel point il est avantagé en partant.

En effet, il s’agit d’un pays à l’histoire encore relativement récente et à la population assez homogène malgré les efforts de certains pour la métisser, qui possède un territoire immense encore largement sous-développé. Traversé d’ouest en est par le Saint-Laurent qui constitue le déversoir des Grands Lacs du Midwest états-unien, il occupe de ce fait une position stratégique de première importance sur le continent nord-américain.

Il est particulièrement avantagé sur le plan des ressources, à commencer par la plus essentielle, l’eau. L’eau, l’or bleu, fait tellement partie du quotidien des Québécois qu’ils ont tendance à oublier que le Québec renferme à lui seul plus de 3 % des réserves mondiales d’eau douce alors que sa population ne représente qu’environ 0,15 % de la population du globe. C’est sa plus grande richesse, et celle-ci va exciter des convoitises de plus en plus grandes au fur et à mesure que ses voisins vont épuiser leurs propres réserves, un processus déjà largement amorcé.

L’eau, c’est évidemment l’hydro-électricité dans la production de laquelle le Québec est un leader mondial, mais c’est aussi la source la plus commune d’hydrogène, utilisé à l’heure actuelle comme carburant pour propulser les fusées, et appelé à remplacer dans l’avenir les carburants de source fossile, avec l’électricité.

De plus, la liste des ressources du sol et du sous-sol québécois est l’une des plus impressionnantes qui soit sous nos latitudes, et le fait qu’elles soient renouvelables ou encore largement inexploitées confère au Québec d’importants avantages stratégiques dans l’orchestration de son développement, pour peu qu’il en soit le maître.

Alors que bien des pays sont confrontés à des défis qui mettent en cause leur capacité de survivre sur le plan économique, celui du Québec est de se développer. Il n’est donc guère surprenant que ses ressources excitent tant de convoitises et que de gros intérêts cherchent par tous les moyens, et notamment des moyens occultes, à l’en déposséder, comme je l’ai démontré dans mes trois derniers ouvrages .

Dans le contexte mondial actuel, le Québec est également favorisé par certaines de ses expériences encore récentes en termes historiques. En effet, peu de pays ont eu la chance de se développer comme le Québec l’a fait en utilisant au maximum le potentiel d’instruments collectifs comme le coopératisme à travers le Mouvement Desjardins pour s’en tenir au plus important.

Il faut aussi regarder comment le Québec, en nationalisant l’hydro-électricité à la faveur de la Révolution tranquille et en en confiant la gestion à Hydro-Québec, est parvenu à se doter d’un instrument puissant de développement que l’ancien premier ministre René Lévesque, l’un des principaux artisans de cette révolution, n’hésitait pas à qualifier de navire amiral de l’économie québécoise.

En créant un géant financier entièrement sous contrôle québécois, la collectivisation, à la même époque, de la gestion des fonds de retraite du secteur public sous le parapluie de la Caisse de dépôt et de placement a également permis de canaliser une partie de cette épargne dans le développement et le rayonnement de l’économie québécoise.

Si certaines des initiatives lancées dans la foulée de la Révolution tranquille n’ont pas toutes connues le même succès ou ont même connu certains déboires comme SIDBEC, ou carrément l’échec comme la Société nationale de l’amiante, d’autres comme la SGF, SOQUEM, SOQUIA, SOQUIP, la SAQ, REXFOR ou la SAAQ, sont associées à nos plus belles réussites sur le plan économique, et à l’émergence d’une classe d’entrepreneurs et de gestionnaires authentiquement québécois et francophones de calibre mondial.

Il y a donc eu quelque chose de consternant et d’incompréhensible dans l’acharnement du gouvernement Charest au cours de son mandat à démanteler ou affaiblir un appareil qui a si bien servi les intérêts du Québec et des Québécois au fil des cinquante dernières années, à moins de conclure qu’il agissait au bénéfice d’intérêts autres que ceux qu’il avait mandat de servir.

Quoi qu’il en soit, les défis qui confrontent aujourd’hui le Québec dans le contexte de la crise financière mondiale - qui perdure et qui menace de prendre de l’ampleur - vont l’obliger à se doter d’un nouveau coffre à outils comme celui de la Révolution tranquille, dans le même esprit.

À cet égard, il était intéressant d’entendre, au moment de la publication des résultats de la Caisse de dépôt pour l’exercice 2013, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain suggérer que la Caisse revienne à un mode un peu plus interventionniste. Les gens d’affaires - les bâtisseurs, pas les prédateurs - ont senti le vent tourner et ils savent bien qu’ils ne parviendront pas à survivre sans l’appui de l’État québécois. Et quand on a besoin de l’aide de l’État, il faut qu’il soit en mesure d’agir avec toute l’envergure dont il est capable.

Sans avoir pleinement intégré la nouvelle réalité politico-économique, la population québécoise sent bien que les choses ne sont plus tout à fait les mêmes et que les prétendues « solutions » des dernières années ont fait long feu. Elle aura l’occasion de choisir dans deux semaines un nouveau gouvernement qui aura à naviguer dans le contexte que je viens de décrire. Espérons qu’elle saura reconnaître parmi les partis qui sollicitent sa confiance celui qui servira le mieux ses intérêts.

Commentaires

  • André Gignac, 22 mars 2014 10h09

    @ Monsieur Haché

    Que le PQ fasse comme le PLQ et qu’il parle de jobs et de jobs pour éviter de parler d’indépendance ??? Parfois je trouve que vous êtes difficile à suivre ! Bof ! la confusion au Québec semée à tout vent, on connaît ça depuis longtemps. Pas surprenant que nous soyions "barrés" à 40% depuis 1980 pour l’indépendance.

    André Gignac 22/3/14

  • Marcel Haché, 21 mars 2014 18h00

    Un des très bons textes qu’il m’a été donné de lire sur Vigile. Votre analyse est remarquable, Richard Le Hir. Elle porte bien plus loin que la misérable campagne électorale en cours et fin de parcours. Eh oui, en fin de parcours…

    Depuis 40 ans, les indépendantistes ne parlent que d’Indépendance pendant que les rouges, bénéficiant du vote gratuit anti-québécois, n’ont jamais voulu parler d’autres choses que des jobs. Mais nous savons bien que pour les rouges, parler des jobs, c’est leur façon d’éviter de parler de la seule vraie Affaire qui Nous concerne.

    Je crois aussi que les indépendantistes devraient parler des jobs, toujours et continuellement, avant, pendant, et même après qu’un jour reporté à contrecœur, le 07 Avril prochain, poursuivre inlassablement les faiblards sur leur terrain.

    Bravo pour votre texte si magnifique.

  • André Gignac, 21 mars 2014 12h38

    Monsieur Le Hir

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article. Lorsque vous dites que le Québec est avantagé pour se sortir de cette crise économique appréhendée ; pour moi, il le serait encore plus s’il était un pays. Le contrôle pour le Québec de tous ses leviers économiques, de son territoire, de ses richesses naturelles, c’est très important ne trouvez-vous pas ? Comme le contrôle de son immigration, de sa langue et de son identité nationale. Hier soir, les 2 bras me sont tombés lorsque Marois a promis à Legault qu’il n’y aurait pas de référendum durant son mandat si elle était reportée au pouvoir. Je suis complètement démotivé pour continuer le combat. (Voir mon commentaire suite au texte de M.Claude Hamelin).

    Ça fait 47 ans que j’attends ce pays et on branle encore dans le manche avec cette maudite peur de colonisés. Je commence à croire Alexis de Tocqueville qui disait qu’un peuple colonisé et vaincu n’a plus d’avenir. Comment voulez-vous motiver les gens pour le pays avec des éteignoirs de la sorte ? Des carriéristes de premier ordre qui font passer leurs intérêts personnels avant le pays et la libération du peuple québécois. Autrement dit, des vrais têteux de système ! Pas très stimulant pour aller voter le 7 avril prochain, je vous l’assure !

    INDÉPENDANCE OU ASSIMILATION !

    André Gignac 21/3/14

  • Richard Gauthier, 21 mars 2014 12h31

    Ici on parle d’un texte fondateur pour l’avenir du Québec. Un bémol cependant la conclusion est réductrice...comme si les vieux partis politiques avaient la solution ? Si les vieux partis politiques avaient la solution on ne serait pas là à se demander pour qui voter ! La solution est dans les partis politiques émergents. Donc, diviser le vote est le premier pas vers une solution qui embrasse plus loin que la vision édulcorée des vieux pareils. Le reste de ce billet est d’une beauté rare. Étrange que monsieur Le Hir ne soit pas en position de pouvoir ???

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