«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le projet de loi 62

Le triomphe des religions par l’éviction de la laïcité

Tribune libre de Vigile
mercredi 2 novembre 2016
943 visites 3 messages

La tare fondamentale du projet de loi 62 est de remplacer le principe de laïcité par celui de neutralité. Même si ces deux notions sont complémentaires, elles s’avèrent différentes. La neutralité religieuse de l’État signifie seulement qu’il ne favorise ni ne défavorise aucune religion, tandis que la laïcité fonde l’organisation de la société sur le principe de la séparation de l’État et des religions.

Selon le principe de neutralité, l’État peut accepter en son sein des pratiques religieuses dans la mesure où il ne discrimine aucune religion ; c’est ce que le projet de loi 62 propose puisque ses dispositions permettraient aux employés des organismes publics de porter des signes de l’une ou l’autre confession dans leurs lieux de travail.

En revanche, selon le principe de laïcité, l’État est totalement indépendant des religions ; il ne les soutient d’aucune façon et n’admet dans ses organismes aucune manifestation religieuse de manière à marquer son impartialité vis-à-vis de tous les citoyens et à assurer le bien commun par-delà les particularités de chaque confession.

Avec le projet de loi 62, la notion de laïcité est mise au rancart. En renonçant à la laïcité, le gouvernement libéral évacue le principe fondateur des démocraties modernes hérité de la philosophie des Lumières. Le projet de loi 62 anéantira tous les efforts déployés depuis des décennies pour séculariser notre société en rétablissant l’emprise du religieux sur l’espace public.

Ce recul social découle en bonne partie d’une interprétation abusive de la notion de liberté de religion. Au nom de cette liberté, on est prêt de nos jours à accepter n’importe quelle pratique religieuse, même les plus rétrogrades. On oublie que la Déclaration universelle des droits de l’homme a introduit en 1948 cette liberté essentiellement pour endiguer les persécutions religieuses après les atrocités nazies contre les juifs, et non pour soutenir sans réserve tous les rites et toutes les croyances des différentes confessions.

Il importe d’abord de distinguer droits et libertés. Un droit est une prérogative dont la personne peut exiger l’application de quelqu’un d’autre ou d’une instance donnée, spécialement de l’État. Ainsi, en vertu du droit à l’éducation, l’État est obligé de fournir à ses citoyens un système d’éducation public. En revanche, une liberté implique seulement qu’elle ne doit pas être menacée ni interdite. Les lois d’un pays ne doivent pas entraver la liberté de presse, mais il revient aux agents du monde journalistique de développer les moyens nécessaires à l’exercice de cette liberté. De même, en matière religieuse, comme il s’agit d’une liberté et non d’un droit, nul n’étant tenu à avoir une religion, un État a l’unique devoir de garantir que les religions ne soient pas opprimées ; il n’a par ailleurs aucune obligation vis-à-vis de l’observance de l’un ou l’autre culte, celle-ci étant avant tout l’affaire des fidèles à qui il revient d’adapter leurs pratiques au milieu où ils vivent.

Il faut rappeler ensuite que la liberté de religion concerne aussi bien les non-croyants que les croyants. Elle renvoie en effet à la possibilité pour une personne de croire ou de ne pas croire, de pratiquer une religion ou de n’en pratiquer aucune. Le projet de loi ignore le point de vue des non-croyants. Cette exclusion se justifie d’autant moins que les non-croyants forment 12 % de la population canadienne alors que l’islam, une des religions les plus revendicatrices, n’en représente que 3 %. Le gouvernement libéral ne songe qu’à satisfaire les demandes de certains croyants sans se soucier que l’ostentation religieuse puisse heurter les convictions des agnostiques et des athées. Pourquoi les croyances religieuses devraient-elles avoir toute l’attention du pouvoir public au détriment des positions des non-croyants ? Une telle partialité est inique, d’autant plus que les revendications religieuses proviennent généralement de dévots fondamentalistes intransigeants.

Avec le projet de loi 62, le gouvernement libéral, au lieu de promouvoir la raison et le savoir, favorisera l’invasion de l’irrationnel et de l’arbitraire religieux dans l’espace public, de la garderie à l’université en passant par les hôpitaux, les cours de justice, les bureaux gouvernementaux, etc. Les prescriptions religieuses peuvent être socialement nuisibles. Elles répandent en effet le sexisme en obligeant les femmes à se voiler par obsession de la pudeur, l’inégalité au travail en réclamant des horaires particuliers, la cruauté envers les animaux en les faisant égorger en toute conscience, l’ignorance en contestant la science au profit de mythes dépassés comme le créationnisme, l’aliénation mortifère en refusant les transfusions sanguines…La litanie pourrait s’allonger.

Le projet de loi 62 nous mène à l’ébranlement de notre société laïque, libre et moderne. Il faut dire non à cet excès de religiosité !

Commentaires

  • Pierre Bourassa, 8 novembre 2016 11h23

    ’’La tare fondamentale du projet de loi 62 est de remplacer le principe de laïcité par celui de neutralité.’’

    C’est exactement ce sur quoi débute l’exposé de Djemila Benhabib ce matin en Commission parlementaire, traitant du projet de loi 62.(08-11-2016).
    http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/archives-parlementaires/travaux-commissions/AudioVideo-69889.html

  • François A. Lachapelle, 4 novembre 2016 01h09

    Le projet de loi 62 en son article 10 qui porte sur les accommodements religieux se fonde sur l’article 10 de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

    Cet article se lit, je cite : « 10. Toute personne a droit à la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe, l’identité ou l’expression de genre, la grossesse, l’orientation sexuelle, l’état civil, l’âge sauf dans la mesure prévue par la loi, la religion, les convictions politiques, la langue, l’origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l’utilisation d’un moyen pour pallier ce handicap.
    Il y a discrimination lorsqu’une telle distinction, exclusion ou préférence a pour effet de détruire ou de compromettre ce droit
    . »

    La liberté de religion devrait être exclue de la présente liste et traitée dans un paragraphe distinct. La liberté de religion devrait être subordonnée à d’autres droits et liberté comme à l’égalité femme-homme, un droit qui est nié par plusieurs religions. Cette subordination serait motivée par un souci d’ordre social et par souci de cohérence. La Charte d’un pays ne peut en même temps prescrire l’égalité entre les sexes par souci de traitement juste des personnes et en même temps permettre que cette égalité soit niée.

    L’incohérence des Chartes des droits et libertés sont des failles dont la religion musulmane aime profiter tellement que l’Ontario est venue à un cheveux de reconnaître des tribunaux de la charia. Ces tribunaux existent en Angleterre.

    L’anthropologue Claude Lévi-Strauss écrivait sur la religion de l’islam, je cite :
    « Cette religion se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables. S’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener l’autre à partager leur vérité, ils sont pourtant incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui.

    Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une « néantisation » d’autrui. »
    Extraits de Tristes tropiques, Presses Pocket, Paris, pp. 475-490)

    Philippe Couillard qui devrait posséder une ouverture d’esprit plus élevée que la moyenne des ours, couplée à une expérience personnelle, devrait méditer sur la néantisation d’autrui, particulièrement à l’oeuvre dans l’islam religieux.

    À cause de sa jeunesse et de son inexpérience de la vie, Justin Trudeau n’y voit que du feu, le doux feu de la braise à la condition de ne pas s’en approcher les yeux ouverts.

  • Benoit Croteau, 4 novembre 2016 00h53

    Excellent article qui explique très bien un recul de la pensée occidentale qui avait pourtant été propulsée par la philosophie des lumières et l’’existentialisme du xxe siècle (honneur à la raison et à la liberté). Ce recul contemporain vers l’obscurantisme est essentiellement dû au laxisme intellectuel de notre modernité, la frivolité de la masse et la cupidité des capitalistes sauvages de la sphère des hautes finances. On enseigne pas l’histoire ou l’évolution de l’homme, on cherche à plaire à tout prix et on ne voit de réussite que dans la recherche du profit pour le profil, c’est-à-dire sans engagement humanitaire. Il y a beaucoup trop de politiciens incultes et esclaves de l’effet médiatique, pas assez de penseurs audacieux pour exiger plus de rigueur de la part de nos politiciens.

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