«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Qui craint l’enseignement sans oeillères

Le projet d’histoire au Cégep : une entreprise de propagande

Tribune libre de Vigile
dimanche 9 février 2014
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La Presse vient d’ajouter une pièce à sa campagne de désinformation du projet d’histoire au collégial . Le discrédit ne découlerait pas tant de la « matière » du cours projeté qu’au plan des « intentions » du gouvernement, apprend-on.
Le but recherché : l’endoctrinement forcé des jeunes sous prétexte d’en faire des citoyens éclairés, le moyen : la propagation d’« une version biaisée de l’histoire et de la culture québécoises ». Question de bien étayer cette manœuvre de « victimisation collective », les péquistes chercheraient par enseignants interposés à exhumer des couches sédimentées de l’oubli le spectre blafard de « l’oppresseur anglo-saxon ».
Notons au passage la syntaxe de l’auteur sinon déficiente, du moins très approximative, qui écrit : « On souhaite, à l’aide de ce cours propagandiste, « fomenter [je souligne] une nouvelle génération de collégien ». « Fomenter » ? L’erreur est patente et sans appel. Mais le quiproquo est instructif : de là à discerner un complot péquiste, il n’y a qu’un pas vite franchi dans la cervelle bien ordonnée des détracteurs de ce projet « improvisé ».
Le hic, c’est que l’auteur ne s’appuie sur aucun document pour étayer son point de vue ‒ c’est à peine s’il est en mesure d’identifier le titre éventuel du cours : « Histoire du Québec contemporain ». D’un point de vue strictement pédagogique, la cause semble mal engagée. Difficile d’instruire une critique éclairante en l’absence de document. Ce qui n’empêche pas l’enseignant de conclure tranquillement que le projet péquiste « n’ajoutera en rien à la qualité et à la pertinence de la formation ».
Qu’en sait-il ? Il disqualifie un coureur avant même que le signal de départ ne soit sonné. Attendons au moins que le ministre Duchesne rende public le contenu du cours avant de se prononcer. Les risques de défoncer une porte ouverte est trop grand autrement.
En l’absence de base solide, l’auteur se rabat sur le caractère prétendument improvisé du projet d’enseignement de l’histoire. Une réforme substantielle devrait inclure les niveaux primaire et secondaire ; elle s’emploierait aussi à favoriser une vision disons kaléidoscopique de l’histoire occidentale. On passerait ainsi de l’Empire romain à… la révolution industrielle et des suffragettes aux Beatles et à la conquête de la lune en passant par les deux guerres mondiales ‒ de quoi donner le tournis aux élèves. À la manœuvre d’endoctrinement, on riposte par la stratégie du bourrage de crâne. L’éducation n’est pas un vase qu’on remplit, disait Montaigne, mais un feu qu’on allume.
Le problème en ce qui a trait au « Québec moderne, 1760-1840 » (Paquet et Wallot, 2007) est qu’on passe encore à côté du fait central qui est à la base même des institutions fédérales actuelles : au tournant du XIXe siècle, on a affaire à « [d]eux souverainetés, deux « peuples », deux communautés nationales, deux ensembles d’intérêts économiques, tous gauchis dans leurs relations par la superposition conjuguée de tous ces niveaux [constitutionnel, économique, social, culturel], se solidifient en deux blocs hétérogènes dont toutes les relations mêmes tendent à renforcer le braquage » (553).
Je ne vois pas en quoi enseigner cela à de jeunes adultes provenant de tous les horizons culturels équivaudrait à un lavage de cerveau. Un des points fondamentaux de l’enseignement consiste justement à faire voir l’étendue et la variété du spectre des interprétations (de Creighton, Ouellet, Greer, jusqu’à Harvey, Laporte et Fyson en passant par Groulx, Séguin et Ryerson).

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Une des sophismes sous-jacents de Jocelyn Bordeleau est qu’il existerait une version objective, expurgée de tout préjugé. L’histoire canadienne en serait-elle magiquement dépourvue ? Prenons par exemple le cas d’une publication récente du ministère Citoyenneté et immigration Canada. On peut y lire notamment :
Durant les années 1830, les réformateurs du Haut-Canada et du Bas-Canada estiment que les progrès vers la démocratie véritable sont trop lents. Certains sont d’avis que le Canada devrait adopter les valeurs républicaines des Américains ou même essayer de se joindre aux États-Unis. Lorsque les rébellions armées se produisent en 1837 et 1838 aux environs de Montréal et à Toronto, les rebelles n’obtiennent pas l’appui de la population qu’il leur faudrait pour réussir. Ils sont défaits par les troupes britanniques et des volontaires canadiens. […]
Lord Durham, un réformateur anglais dépêché pour faire rapport sur les rébellions, recommande de fusionner le Haut-Canada et le Bas-Canada et de les doter d’un gouvernement responsable. Cela signifie que les ministres de la Couronne doivent obtenir le soutien de la majorité des représentants élus pour gouverner […].

Ce document est intéressant. Sans même procéder à une analyse en profondeur, on constate d’emblée que l’usage de certains mots ou certaines locutions est hautement problématique, à commencer par le terme « Canada ». Voici un bel exemple d’anachronisme, au sens où un jugement implicite fallacieux est posé sur ce qui s’est passé par l’éclairage trompeur qu’apporte ce qui est advenu. Dans les années 1830, en effet, la structure unitaire du Canada telle qu’on le connaît aujourd’hui n’existait tout simplement pas. Le trait spécifique des colonies britanniques en Amérique du Nord dans les années 1830 est précisément, en comparaison de la république américaine, l’absence d’institutions fédérales. Le British North America apparaît, à vrai dire, sous la forme d’un agrégat administratif non unifié. Pour le décrire, Montgomery Martin, un commentateur britannique ayant séjourné à Montréal, se contente d’une énumération sèche dans laquelle sont regroupés, pêle-mêle, différents types de colonies : « les Canadas (Haut et Bas), la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, le Cap Breton, l’Île du Prince-Édouard et les territoires de la Baie d’Hudson ».
Si, d’autre part, par « Canada » on entend le pays auquel s’identifiaient spontanément les citoyens se désignant par le substantif « Canadiens », force est d’admettre alors que, dans le cas du Bas-Canada (le Québec actuel), très peu d’individus en provenance de l’archipel britannique se disaient dans les années 1830 « Canadiens ». L’usage de ce terme est réservé aux descendants français qui se désignaient eux-mêmes aussi volontiers comme « habitans », « tuques bleues » ou « enfants du sol ». Dans les journaux tory (le Montreal Herald ou la Montreal Gazette), les syntagmes « nation canadienne » ou « grande nation canadienne » sont même systématiquement flétris. Tout au long de ces années de formation, l’acharnement hargneux des éditorialistes tory s’est employé à récuser le caractère inclusif de la référence française implicite accolée au terme « canadien ». La gallophobie forcenée est, du reste, l’un des traits saillants de leur rhétorique. Dans le Herald en particulier, l’expression polémique « French Canadian » provoque même une véritable révulsion contre-identificatoire. Le calque « British Canadian » ou le syntagme inclusif « loyal Canadian subjects » ne reviennent qu’exceptionnellement. La lecture extensive de ce journal sur la période 1835-1840 révèle en fait que, du point de vue radical tory, le lien viscéral d’appartenance de la communauté britannique n’est pas, à quelques nuances près, le Canada, mais, via les sociétés patriotiques nationales (St. Andrew’s, St. George’s, St. Patrick’s) ou les confessions religieuses, la Grande-Bretagne et l’Empire. Les tories montréalais se perçoivent comme des provinciaux et se désignent volontiers par les termes « loyalists », « Constitutionalists », « Saxons » ou le syntagme « loyal subjects of Her Majesty », faisant même valoir à l’occasion qu’à défaut de rester des « Britons » ou des « British freemen » leur statut d’« Englishmen » suffira.
Par ailleurs, l’expression « volontaires canadiens » est un contresens manifeste, dans la mesure où, justement, du point de vue du torysme véhiculé par ces journaux, elle désigne ceux qui, parmi les « Canadiens », entendaient s’interposer au nom du gouvernement entre les factions rivales tory et patriote.
Pour ce qui est des « valeurs républicaines » et des velléités d’annexion aux États-Unis, il est indéniable, malgré les tentatives diverses d’oblitération, sinon de falsification, qu’elles étaient au fond la chose au monde la mieux partagée entre radicaux patriotes et radicaux tory. Durham ira même jusqu’à écrire dans son Rapport qu’un citoyen originaire de l’archipel britannique, en arrivant en Amérique, se sentait spontanément moins étranger dans les États de la république américaine que dans le Haut-Canada loyaliste même ! Relevons aussi en passant que l’allusion à « l’appui de la population » est chargée au moins de deux jugements de valeur implicites et faux : que les changements véritables en histoire procèdent toujours, d’une part, d’un consensus majoritaire pacifique ; que seuls, d’autre part, les « rebelles » du camp patriote sont responsables d’avoir eu recours à la violence armée pour appuyer leurs revendications politiques.
Mais l’examen des cas d’interférences indues et de détournement de sens ne s’arrête pas là. Le paragraphe suivant avalise en effet l’idée reçue que les changements constitutionnels survenus à la suite des « rébellions » résultent de l’initiative du gouvernement impérial, alors qu’une analyse sérieuse des productions de l’Association constitutionnelle de Montréal (CAM) montre, de façon indubitable, qu’à l’exception de la suspension des droits électoraux des « Canadiens », ces changements ont été dictés au Parlement impérial par ce lobby tout-puissant aux mains des radicaux tory après le « schisme » de mai 1836 sur lequel peu d’historiens se sont attardés. D’autre part, les rédacteurs de cette esquisse censément « historique » passent allègrement sur le fait que la « fusion » du Haut et du Bas-Canada n’a requis ni « l’appui de la population », ni l’approbation du Parlement provincial du Bas-Canada mis en sommeil pendant trente ans (1837-1867). En fait de « progrès vers la démocratie véritable », on a vu mieux. Finalement, faut-il n’attribuer qu’à la méconnaissance du programme des réformateurs du Haut et du Bas-Canada dans les années 1830 l’opinion préconçue selon laquelle le « gouvernement responsable », telle Athéna de la tête de Zeus, sort tout casqué de celle de Durham ? Il convient peut-être mieux de parler d’un cas flagrant d’autocensure. Une mise en contexte éclairante oblige à souligner que les notions de responsabilité ministérielle et d’imputabilité devant l’électorat, telles qu’on les conçoit aujourd’hui, sont incompatibles non seulement avec la tutelle coloniale, mais avec l’évolution du parlementarisme anglais marqué, dans les années 1830, par le déclin irréversible des « prérogatives de la Couronne » reléguées, désormais, à une fonction purement protocolaire, voire décorative. C’est pourtant avec l’énergie du désespoir que les tories, à Montréal, s’y sont accrochés jusqu’à la fin des années 1840 comme à une peau de chagrin. Force est de le reconnaître : dans cette brochure, les repères historiques avec lesquels on demande aux nouveaux arrivants de se familiariser sont présentés de manière éminemment tendancieuse qui escamote des notions essentielles et interdit toute compréhension adéquate de ce qui s’est effectivement passé.

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